LETTRE A MIREILLE

 

 

 

Dimanche 15 septembre 2019

Mireille,

Il parait qu’au début du mois de juillet a été votée une loi « pour une école de la confiance ». Elle rappelle aux enseignants leur « devoir d’exemplarité », s’ils veulent mériter la confiance des élèves.

J’ignorais cette initiative de nos députés, mais j’en suis particulièrement heureux. Que l’exemplarité demandée soit sollicitée d’abord au corps enseignant est une bonne chose. On commence par le commencement. Que les enfants, les adolescents, tous les jeunes apprennent à faire confiance à tous ceux qui sont chargés de leur éducation « nationale », n’est-ce pas une bonne chose ? Bien sûr, et même si c’est nécessaire, vous pensez bien que ce n’est pas suffisant. Il faudra que la possibilité de manifester sa confiance soit étendue à toutes les couches de la société. A commencer par les auteurs du projet de loi dont il est question.

Cette confiance, que l’on doit souhaiter à tous les niveaux, n’existe pas de nos jours, hélas. Bien au contraire, nous en sommes venus à nous défier de tous, à commencer par ceux qui exercent une quelconque responsabilité. Ce qui nous conduit à suspecter d’une manière générale tous ceux et toutes celles qui jouissent d’un quelconque pouvoir. Je pense, en écrivant cela, à la remarque d’un ancien paroissien, rencontré récemment, qui me racontait comment il en est venu à se méfier même du clergé, après avoir appris toutes les turpitudes qui ont souillé notre Eglise. Je crois qu'il n’est pas le seul à exprimer une telle méfiance.

Personnellement, j’essaie de pratiquer une complète confiance envers toutes les personnes avec lesquelles j’ai des relations, et notamment, dans ma situation d’homme âgé et dépendant, avec toutes les personnes qu’une association met journellement à mon service. Est-ce naïveté de ma part ? Même lorsque je constate quelque disparition dans ce que je possède, je m’efforce de garder pleine confiance en chacune de ces personnes. Ce qui n’est pas toujours facile, je le reconnais.

Heureusement, il y en a un, en qui j’ai une confiance absolue : c’est Dieu. C’est indispensable et c’est réconfortant. Oh, comme j’ai été heureux, récemment, d'entendre au téléphone un vieil ami à qui je demandais l’état  de sa santé. Il a un cancer assez grave, qu’il soigne depuis des années avec courage ; il se bat, il vit, ne se plaint jamais. Il m’a dit en conclusion de notre conversation téléphonique : « Heureusement il y a la confiance en Celui qui est tout amour. Il ne m'a jamais trompé »

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Jeudi 12 septembre 2019

Mireille,

Ce fut encore une discussion instructive, avant-hier, avec une des employées qui s’occupe de mes soins le matin. Elle est d’origine marocaine, musulmane pratiquante comme la plupart de celles qu’il m’est donné de rencontrer dans leur service. Comme je lui vantais l’une de ses camarades de travail, et que je lui faisais remarquer qu’elle aussi était une bonne musulmane, elle m’a rétorqué d’un ton vif que cette dernière n’était pas une bonne musulmane, loin de là. Pourquoi ? Parce que – m’a-t-elle répondu – elle ne porte pas le voile !

Drôle de mentalité religieuse, ne le pensez-vous pas, qui met en premier lieu, comme étant les plus importantes, des obligations vestimentaires ! D’autant plus qu’à ma connaissance, sa camarade de travail, musulmane comme elle, ne manque jamais aucune de toutes les prières quotidiennes de l’Islam. Certes, je ne vais pas me faire une idée défavorable des pratiques religieuses de l’islam sur la seule réflexion d’une seule personne. Mais sans doute, mon interlocutrice n’est pas la seule à faire pareille réflexion défavorable. Toujours la même attitude : juger sommairement les autres sur le « paraître », que ce soit au sujet de religion ou de toute autre question. Que de fois n’ai-je pas d’ailleurs entendu des remarques désobligeantes envers l’un ou l’autre, étiqueté de « bon chrétien qui va à la messe », comme si cette marque de fabrique – « il va à la messe » - était l’étiquette nécessaire et suffisante pour définir un croyant !

 Ce n'est pas qu'une affaire de religion. Il faut le reconnaître : beaucoup de nos contemporains n’ont pour souci essentiel que celui de paraître. Ce souci de l’apparence prime tout autre souci. Ce qui est particulièrement dangereux, car cela fausse toute la qualité des relations humaines. J’aurai rabâché toute ma vie la parole biblique : « L’homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur ». Comment faire confiance à quelqu’un qui ne cherche qu’à paraître ?

Être vrai. C’est indispensable.

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Dimanche 8 septembre 2019

Mireille,

Mais qui est donc cette Greta, petite suédoise de 16 ans, qui a quitté l’école pour prêcher dans le monde entier une lutte totale contre le dérèglement  climatologique et prévenir l’apocalypse, qui, à ses yeux, nous menace ? Voilà que cette gamine connaît une audience incroyable : reçue aussi bien par notre pape François ou Angela Merckel que par Emmanuel Macron, accueillie à l’Assemblée Nationale française, et, plus récemment, reçue triomphalement aux Etats Unis, son audience internationale ne fait que croître. Elle me fait penser à ces prophètes de la première alliance biblique qui menaçaient d’une proche fin du monde le peuple infidèle, comme à tous les prophètes de malheur qui ont menacé le monde à toutes les époque de l’histoire.

Car ce n’est pas d’aujourd’hui que sont survenus ainsi des hommes et des femmes qui prédisaient de sombres catastrophes. Et les annonces de Greta, aujourd’hui , sont appuyées par quantité d’autorités scientifiques dont les prédictions sont plus ou moins irréfutables. Qu’est-ce donc qui fait l’originalité et l’audience de la jeune suédoise ? Je ne sais.

Ce que je pense, par contre, c’est que cette prédication d’une jeune fille s’inscrit  dans un courant universel qui n’est pas d’aujourd’hui. S’il fallait dater son origine, je ferais remonter les débuts de ce courant aux années 60 du siècle dernier. J’ai vu naître en effet ce courant que j’appelle le principe de précaution, conséquence d’une peur de l’avenir dominant aujourd’hui. Moi qui suis presque centenaire, j’ai été élevé dans une autre pensée : le culte du progrès et l’espoir d’y parvenir à un monde meilleur. On venait de subir une terrible guerre mondiale, et  notre optimiste se justifiait. Nous étions invités à construire ce monde plus humain qui s’offrait devant nous dans quantité de possibilités, tant matérielles que sociales et spirituelles. Certes, comme l’écrivait Bernanos en 1953, « L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ». Mais il n’est question dans mon propos ni d’optimisme ni de pessimiste. Ma perception de l’avenir est affaire de confiance. Une confiance, autre mot de la Foi, qui est basée sur ma foi en Dieu. J’ai confiance en ce Dieu en qui je crois, « créateur du ciel et de la terre »

Concrètement, cette confiance se traduit journellement dans les choix que je suis amené à faire, et par conséquent aux risques que je prends. Mais « qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe.

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Jeudi 5 septembre 2019

Mireille,

Je continue ma chronique de ces deux mois d'été. Et tout d'abord, triste nouvelle, par une nécrologie.


 

Octave Bessot est mort le samedi 13 juillet. Nous nous connaissions depuis notre prime jeunesse. C’est le 1er octobre 1932 que nous sommes entrés en 6e au petit séminaire de Maiche. Et nous avons étudié ensemble, sans jamais nous quitter,  jusqu’au jour où, venant d’être ordonnés prêtres, nous avons pris la route de la vie active, le 6 juin 1944, le jour du débarquement des alliés en Normandie.

Ils étaient trois camarades très doués dans notre classe. Ils étaient comme une locomotive qui entraîne le convoi pour la vingtaine de camarades, depuis ces premiers jours de 6e. Il y avait Bernard, fils d’un fromager de la montagne, René, fils de cultivateur de Laviron, et Octave, dont les parents exploitaient la ferme de la Batteuse à Maiche. Bernard et René ont fait une longue période de professeurs de philosophie, et Octave fut pendant près de trente ans prof de 3e au séminaire de Luxeuil. Les trois, après des années d’enseignement, trouvèrent un jour le bonheur d’un ministère en paroisse, René et Octave comme curés de campagne, et Bernard comme missionnaire à Madagascar, ce qui était son rêve d’adolescent. Je ne l’ai pas revu. Mais il y eut jusqu’au bout René, mon ami fidèle, et Octave, tellement accueillant et fraternel. Ses dernières années lui furent difficiles, lorsqu’on dut le faire héberger dans une maison de retraite. A la fin, il ne répondait plus au téléphone, et comme, handicapé, je ne pouvait plus me déplacer, son silence m’était pénible. Je reste seul.

Nous avons célébré les obsèques d’Octave le 17 juillet dans son village de Dambelin. J’ai réussi à me faire déplacer jusque là pour ce dernier adieu à mon vieux camarade. Il y avait là tout le village, des amis de toute la région, et vingt prêtres du diocèse. Ce fut une célébration chaleureuse, comme Octave les aimait et savait les préparer. Il était bon musicien, et, grâce à un goût très sûr, il avait fait de son église un petit joyau dans sa simplicité. C’était bien !

Nous étions, Octave et moi, les deux plus vieux prêtres de nos deux diocèses et nos évêques nous avaient conviés, le mois dernier, pour célébrer nos 75 ans d’ordination presbytérale. Et voilà ! Je reste seul, le plus vieux prêtre des diocèses, comme d’ailleurs je suis le plus ancien des hommes de Valentigney. Souvent, on me demande mes sentiments. « Has been », disent les Anglais : « il a été ! ». A quoi on peut encore servir, à mon âge ?  J’ai été heureux et fier, l’autre jour, à l’enterrement d’Octave, de recevoir les mercis chaleureux de plusieurs prêtres et fidèles qui apprécient les homélies que je publie chaque semaine sur Murmure.

Un jour, ce sera mon tour de faire le passage. J’aimerais qu’on fasse, ce jour-là, une célébration d’action de grâce (selon la belle expression coutumière des protestants). J’ai tant de « merci » à formuler.

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Dimanche 1er septembre 2019

 

Mireille,

 

Nous voici parvenus à la fin des vacances. Lorsque j'ai cessé de vous écrire le 30 juin, j'éprouvais comme un certain sentiment de gêne, à la perspective de me comporter, moi vieux retraité, comme tous les actifs qui, pour nombre d'entre eux, ont besoin de ce temps de repos. J'en conviens, c'est incongru qu'un vieux « retraité », par nature en grandes, très grandes vacances depuis une vingtaine d'années, en vienne à imiter la foule de celles et ceux qui ont abandonné en cette période estivale le train-train habituel de leur vie active. Tel était mon sentiment.

 

Deux mois de congés, qu'est-ce que ça a changé dans ma vie de vieil handicapé reclus ? Peu de choses dans ma vie quotidienne, surtout quand je me remémore les bouleversements dont les médias en tous genres ont tenu à nous informer.Ils ont tous tenu à alimenter les peurs et à prédire un avenir mondial peu réjouissant. Aussi j'ai été témoin chez nombre de mes visiteurs de sentiments assez pessimistes. Certains, même, se sont étonnés de m'entendre manifester une réelle confiance dans l'avenir, aussi bien pour notre pays, pour l'Europe que pour notre planète et son climat.

 

Ne croyez pas que je sois aveugle, sourd, bêtement optimiste. Non. La lucidité ne me fait pas défaut et je connais tous les risques que court notre monde. Mais je ne vais pas pour autant adopter la politique de l'autruche. Car, plus forte et plus efficace que toutes les peurs, la confiance en Dieu me pousse à travailler,chaque jour.

 

« Inter mundanas varietates » : ce sont les premiers mots de la citation d'un chapitre du roman d'Ernest Psichari (petit-fils de Renan, l'une des premières victimes de la guerre de 14-18) intitulé 'Le voyage du centurion', roman qui m'a particulièrement impressionné dans ma jeunesse. Ces premiers mots, tirés d'une oraison qui existe aujourd'hui encore dans notre liturgie, je vous les traduis : «  Au milieu des changements des choses de ce monde, que nos cœurs demeurent immuablement fixés là où sont les vraies joies ». Je vous l'avoue, ces quelques mots de notre liturgie, je me les répète encore fréquemment : ils sont pour moi comme une devise, un axe, une orientation qui me permettent de garder confiance, pour le présent et pour l'avenir.

 

Ce que je vous souhaite, à vous aussi, Mireille.

 

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