LETTRE A MIREILLE

 

 

Jeudi 14 novembre 2019

Mireille,

Une fois de plus, cette semaine, j'ai pesté contre les traducteurs. A propos d'un passage de l’Évangile et de la prière de Jésus, qui demande à son Père de nous « sanctifier par la vérité ». La plupart d'entre eux - et le texte du lectionnaire - traduisent un mot grec, dont le sens premier est « sanctifier », par le verbe « consacrer ». Vous allez me dire : « Qu'est-ce que ça change ? » Eh bien, ne croyez pas que je cherche la petite bête. Si j'essaie de comprendre ce que Jésus veut dire, je suis heureux d'apprendre que, ce soir-là, le soir qui précédait sa mort, il a demandé à Dieu que, cherchant à faire la vérité dans ma vie, je sois un saint.

Quelle prétention, allez-vous dire ! Certes oui, si pour vous, être un saint, c'est être sans défauts, sans péchés, pieux, confit en dévotions, sage comme une image, un peu « sainte-nitouche » ! Mais pour moi, ce n'est pas cela, être saint. J'ai souvent dit, au risque de rabâcher, que le mot « saint » signifie essentiellement « différent de... » Et d'abord, que, selon la Bible, « Dieu seul est saint », totalement différent de tout ce qu'on peut imaginer. Il est le « Tout-Autre ». Et c'est ce Dieu Saint qui me dit : « Soyez saints comme moi-même je suis saint ». Donc, manifestez dans votre vie vos différences, par d'autres manières de penser et d'agir. Par exemple - je pourrais multiplier les exemples - manifestez chaque jour votre bienveillance envers autrui, et d'abord dans vos jugements. Mais pas seulement dans vos jugements. Alors là, vous serez certainement « différents de » l'immense majorité de vos contemporains.

Or, voici que ce matin, dans ma Bible je lis cette adresse « A tous les saints dans le Christ Jésus qui sont à Philippes... Saluez chaque saint... Tous les saints vous saluent ». C'est ainsi que Paul désignait les premiers chrétiens lorsqu'il leur écrivait. Sans doute parce que leur style de vie manifestait une extraordinaire différence d'avec les us et coutumes de leurs contemporains païens.

Il nous faut donc sans cesse nous rappeler que, loin d'être des originaux qu'on regarde avec curiosité, nous avons à manifester nos différences dans toutes nos manières de vivre. On nous regardera peut-être avec plus de sympathie.

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Dimanche 10 novembre 2019
 

Mireille,
 

" Je crois que c'est ce qui faisait le plus défaut à la réunion de l'autre soir, la gentillesse." C'est la conclusion du message que je recevais deernièrement. L'une de nos aimables correspondantes me racontait, navrée, comment elle s'était fait agresser verbalement par un prêtre, au cours d'une réunion paroissiale où elle était amenée à donner son témoignage de catéchiste.

N'est-ce pas que, de nos jours, cette qualité éminente qu'est la gentillesse est en train de se déprécier ? Comme si l'on avait tendance à confondre gentillesse et faiblesse. Comme si, pour être reconnu, il fallait se montrer dur ! Alors qu'à mes yeux, faire preuve de gentillesse, dans la plupart des cas, c'est faire preuve de grandeur d'âme.

Je me souviens d'un vieux curé qui venait de souffrir, pendant plusieurs années, du mauvais caractère de son vicaire. Celui-ci croyait manifester sa personnalité en s'opposant à son curé. Systématiquement, il prenait le contre-pied de tout ce que ce prêtre d'expérience disait ou faisait. Si bien que lorsque le vicaire en question fut appelé à d'autres fonctions, le vieux curé alla trouver son ami, le supérieur du grand séminaire, pour lui demander de lui faire nommer, en remplacement, "un prêtre gentil." Il ne demandait que cela. Pas nécessairement quelqu'un de brillant, mais simplement quelqu'un de gentil.

Comme je le comprends ! Un comportement habituel, fait de délicatesse, de prévenance et de bienveillance, d'attention respectueuse, n'est-ce pas une singulière richesse ? Et davantage peut-être, c'est le signe d'une certaine force. En tout cas, chaque fois que, dans un groupe quelconque, j'ai rencontré des hommes ou des femmes qui manifestaient ainsi leur attention respectueuse et attentionnée envers chacun, je me suis senti à l'aise. Et nos réunions, nos rencontres ont été constructives.

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Jeudi 7 novembre 2001

 

Mireille,

 

Connaissez-vous René Girard ? Personnellement, je l'ai découvert il y a une quarantaine d'années, lorsqu'un théologien de mes amis m'a recommandé de lire ses livres, et particulièrement « Des choses cachées depuis la fondation du monde », qu'il considérait comme l'un des livres les plus importants du siècle dernier. J'ai lu ce livre, ainsi que les autres. Je vous résume l'une des deux idées maîtresses de l'œuvre de cet anthropologue, qui enseigna longtemps aux USA (il n'avait pas été reconnu en France, mais il est étudié et traduit dans le monde entier). C'est la théorie du bouc émissaire. De quoi s'agit-il?

 

Depuis qu'il y a des hommes, ils éprouvent le besoin de vivre en société. Pour vivre en société, il faut s'entendre. Or, on constate que partout il y a la violence, qui est cause de divisions, de rivalités, de ruptures. Les sociétés (familles, cités, nations) sont sans cesse menacées d'éclatement. Pour refaire l'unité du groupe, une seule solution : trouver un « bouc émissaire » (vous savez : c'est la faute à...), qu'on charge de tous les péchés de la cité, puis l'expulser et le mettre à mort. René Girard va plus loin dans sa réflexion. Pour lui, la fondation de l'ordre du monde sur le meurtre, est décrite dans toute sa laideur repoussante dans le récit de la Passion. Alors que dans toutes les sociétés antiques, le groupe se soude contre la victime, pour le christianisme, tout est inversé à cause de Jésus, qui se fait lui-même bouc émissaire, victime innocente, et qui se place du côté des victimes. Le christianisme, quand il est fidèle à l'inspiration de son fondateur, sera toujours solidaire, non du groupe qui expulse et tue, mais des victimes innocentes. Le cheminement intellectuel de René Girard l'a d'ailleurs conduit à se déclarer chrétien.

 

Il en va toujours de même aujourd'hui, hélas. Pour l'Iran ou pour l'islamisme, les USA sont le « grand Satan », alors que pour Trump, c'est le chef de l’État Islamique Abou Bakr al-Baghdadi qui est l'homme à abattre, etc. Rien de changé !

 

Le message de Jésus relayé par le christianisme sera-t-il enfin entendu, un jour ?

 

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Dimanche 3 novembre 2019 

Mireille,

 Elle vivait ses derniers jours, et elle le savait. J'allais régulièrement voir cette vieille amie au centre anti-cancéreux. J'admirais son courage, sa lucidité et son humour. Nos conversations n'avaient jamais rien de triste. Sans illusion sur son état, et bien que souvent cherchant vainement à masquer sa souffrance, elle s'efforçait de faire bonne mine à ses visiteurs. Et quand on essayait de la faire parler d'elle et de sa maladie, vite, elle détournait la conversation. Elle voulait tout savoir de ce que vous faisiez, de ce que vous pensiez, de ceux et celles que vous fréquentiez. La dernière fois que je l'ai vue, après une bonne conversation, nous nous sommes regardés. J'étais déjà sur le pas de la porte. J'ai cru percevoir dans ses yeux comme un fugitif sentiment de regret ; tellement fugitif que je me demande encore si ce ne fut qu'une impression de ma part. Car immédiatement, ce fut avec un merveilleux sourire qu'elle me dit adieu.

  Je pense également au regard attentif d'une petite fille qui me suivait des yeux lorsque je célébrais l'eucharistie. Regard tellement attentif qu'au bout d'un moment, j'avais l'impression de ne plus parler qu'à elle. On sentait qu'elle comprenait tout. Comprendre : étymologiquement laisser entrer en soi ce que vous entendez. Cette petite fille manifestait son ouverture d'esprit, non seulement par ses oreilles, mais même par son regard.

  « On ne voit bien qu'avec le cœur », écrit Saint-Exupéry. Certes, mais les sentiments du cœur se manifestent à nos yeux par des regards. Regard de tristesse ou de colère, regard interrogatif ou regard d'acquiescement, Regard de reproche ou de félicitation. Sans oublier le tendre regard d'amour : tous nos sentiments profonds peuvent se manifester dans des regards. Avez-vous déjà remarqué le nombre de fois où les évangiles parlent des regards de Jésus ? Il y a, chez lui aussi, des regards de colère et des regards lourds de reproches. Mais je pense particulièrement à cette notation de Luc à propos de l'homme qui vient lui demander ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle : « Jésus, l'ayant regardé, l'aima. » Est-ce simplement parce qu'il l'a regardé qu'il s'est pris à l'aimer, ou est-ce parce qu'il l'aimait qu'il l'a regardé d'un tel regard ? Je ne sais.

 Ce matin, je lis l'épisode de la rencontre de Zachée à Jéricho. Zachée voulait voir Jésus. Il ne pouvait se contenter de ce qu'on racontait de lui. Il voulait voir. Comme cette petite fille à qui je faisais le catéchisme et qui m'avait interrompu alors que je parlais de Dieu : « Moi, je voudrais le voir, rien qu'une fois », me déclarait-elle. Et comme je me perdais dans des explications fumeuses, elle m'a repris : « Oui, je voudrais le voir, comme quelqu'un avec un visage. » Zachée, lui aussi, voulait voir, comme la petite fille, non par curiosité, mais parce qu'il savait bien que dans le regard de l'homme Jésus, il découvrirait qui il était réellement. Et c'est ce qui arriva. « Jésus leva les yeux vers lui », écrit saint Luc. Et dans son regard, il devait y avoir tellement de tendresse que tout en lui s'est dégelé en cet homme dur. « Ce dégel de tout mon être sous ton regard » : c'est ce que François Mauriac fait dire à Zachée. On ne peut mieux dire. Un simple regard d'amour, et tout est grand, tout est beau. Tout est vrai !.

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Jeudi 31 octobre 2019 

Mireille,

Elle avait mon âge, Marguerite : j'ai appris dernièrement son décès. On a célébré ses obsèques dans son village natal, alors qu'elle l'avait quitté depuis plusieurs années pour vivre - je devrais dire survivre - dans une maison de retraite. Elle n'était pas malade : je crois qu'elle était vieille, simplement. Il y a ainsi des gens qui sont vieux avant l'âge. J'ai même dit parfois à des jeunes de moins de vingt ans qu'ils étaient prématurément vieux. Ce n'est pas moi qui ai inventé la formule, mais je pense vraiment que jeunesse et vieillesse sont davantage une question d'état d'esprit qu'une question physique. Je connais des vieillards étonnamment jeunes. Vous aussi, peut-être.

Je ne connaissais Marguerite que par ses enfants, qui étaient mes paroissiens. Je l'ai souvent rencontrée chez eux, à l'occasion des fêtes. Rétrospectivement, je me demande si je l'ai vu sourire. Une fois ou l'autre peut-être, mais rarement. Elle était là, au milieu de sa famille et des amis, comme absente, ne parlant que si on lui posait une question. Et pourtant, elle avait tenu une épicerie pendant des années. Il avait bien fallu qu'elle parle, qu'elle s'intéresse aux clients, qu'elle soit avenante, non ? Je n'en sais rien. Mystère.

Mystère de toute personne humaine. Que de fois me suis-je demandé 'pourquoi'. Pourquoi l'un est plein de vie, cordial, avenant, et pourquoi l'autre voit toute la vie en sombre, sinon en noir ? Comme s'ils devaient porter sur eux tous les malheurs du monde ! Pourquoi, indépendamment des circonstances de la vie - car chacun peut rencontrer bonheurs et malheurs, évidemment, indépendamment de tout, certains dégustent avec plaisir leur existence et d'autres la trouvent insipide, sinon amère ?

Pour Marguerite, la mort, peut-être, semblait une délivrance ! Ils sont bien malheureux, ceux qui sont ainsi faits. Du moins à mon humble avis.

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Dimanche 27 octobre 2019

Mireille,

 Je relis, dans Pascal, cette réflexion : "Nous courons sans souci vers le précipice, après avoir mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir." Est-ce que la pensée de la mort, de votre propre mort, vous obsède ? Sans aucune obsession morbide de ma part, je reconnais que cette pensée de ma mort m'est familière. Et je crois même que c'est à la fois un signe de réalisme et de.... bonne santé.

 Que de fois, discutant avec des amis, je me suis fait cette réflexion : "Il vit comme s'il ne devait jamais mourir". Et effectivement, c'est instinctif, cette attitude qui consiste à nous cacher l'éventualité de notre mort. Et quand l'idée nous effleure, on l'évacue le plus rapidement possible. Loin de nous le sentiment exprimé par Fugain : "Chante, la vie chante, comme si tu devais mourir demain !"

 Et pourtant !

 Nous vivons dans une civilisation du "paraître". Tout nous pousse à fausser l'image que nous donnons de nous-mêmes. Il faut absolument paraître jeune, la vieillesse étant un vice rédhibitoire. Je crois vous avoir déjà rapporté que dans certaines entreprises, lors de l'embauche, on privilégie ceux qui sont grands, jeunes et beaux, les plus petits ayant moins de chances. A plus forte raison les plus âgés ! On fait ça "à la tête du client", comme dit le langage populaire. On n'imagine pas jusqu'où peut aller ce besoin de paraître jeune. Sans aller jusqu'à recourir aux soins de la chirurgie esthétique, il faut savoir qu'en six ans, le marché des produits anti-âge a doublé et progresse de 10% par an. Je vous cite cet extrait d'un article de mon hebdomadaire :"Alors qu'il y a peu encore, il s'adressait principalement aux femmes d'âge canonique, il explore désormais avec succès la clientèle des hommes et celle des jeunes femmes, entre vingt et trente ans." Bizarre quand même, "ces sociétés dans lesquelles - chacun s'en réjouit - l'on vit de plus en plus vieux, mais où les premiers signes de l'âge sont désormais vécus comme un handicap personnel, voire professionnel. Voilà des sociétés de la performance qui associent beauté, jeunesse et réussite, au point de faire de l'apparence physique un élément déterminant d'identité."

 Illusion ! On vit d'illusions. On crée l'illusion. On veut faire illusion. Pas seulement pour les autres, mais à ses propres yeux. Qui nous apprendra le réalisme et le rejet de tout le "paraître"? En d'autres époques de l'histoire, on vénérait les vieillards et on se nourrissait de leur sagesse et de leur expérience. Il n'en est plus ainsi, aujourd'hui. C'est encore une autre histoire. Je crois que je vous en reparlerai.

 Certes, la fascination pour la beauté des corps et la perfection physique est aussi ancienne que l'Antiquité. Quant aux rêves d'immortalité, ils sont de toutes les époques. L'actuelle quête éperdue d'un monde délivré de la souffrance et de la maladie traduit, bien sûr, les progrès de la médecine. Mais elle témoigne également, au-delà de la peur de vieillir, d'une moderne hantise de la mort. Ou, ce qui revient au même, d'une étrange crainte d'assumer la vie.

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             Jeudi 24 octobre 2019

Mireille,

Que de sollicitude envers les vieux ! Parfois, j'en suis touché. Ainsi lorsque quelqu'un, que je n'ai pas vu depuis longtemps, me demande des nouvelles de ma santé et s'inquiète de savoir si le grand âge ne me pèse pas trop. En d'autres circonstances, cela m'irrite. Trop de sollicitude risque de me mettre en colère. Ainsi, dernièrement, lorsqu'une personne bien intentionnée voulait me prendre le bras pour faire quelques pas dans la rue. Et je déteste qu'on me fasse des recommandations, comme on le fait parfois aux vieillards. Mais c'est ainsi.

Le nombre de personnes âgées ne fait que croître en nos pays développés. Si bien que cela devient un vrai problème de société. Il est certain que, sur le plan économique, nous risquons d'apparaître comme un lourd fardeau. Improductifs, et de surcroît ruineux pour le budget de la santé. On subventionne les "clubs du 3e âge", on organise chaque année le "banquet des anciens", et pour les "fêtes de fin d'année", on leur offre un petit colis de victuailles. Cette année, en plus de quelques gâteaux, d'un sachet de pralines et d'un pot de confitures, il y avait une boîte de bonbons contre la toux ! Tout cela coûte cher à la collectivité. Nombre de communes se soucient de construire des "unités de vie" (car c'est ainsi qu'on nomme les Ehpad, ces immeubles où l'on abrite les personnes qui ont plus ou moins besoin d'assistance). Bref, les gens de ma génération font problème. Ils ont le culot d'allonger de façon accélérée la moyenne d'âge de la population. 85 ans pour les femmes, 76 pour les hommes, et trois mois d'espérance de vie en plus chaque année. Où allons-nous ? Et faut-il nous en excuser ?

Avec un humour cruel, le philosophe Régis Debray écrit une "modeste proposition" intitulée, dans un récent petit livre, "Le plan vermeil" (Gallimard). S'inspirant de l'humoriste anglais Swift - vous savez, "le voyage de Gulliver" - qui s'inquiétait de la prolifération des enfants des classes pauvres et formulait une "modeste proposition" consistant à les manger à table, notre philosophe, dans son pamphlet, propose une solution plus élégante et tout aussi cruelle, intitulée "Bioland", pour faire disparaître ce lourd fardeau que nous sommes déjà et que nous serons de plus en plus pour les comptes de la Nation. Souhaitons que personne ne prenne au premier degré ce pamphlet à l'humour ravageur !

Les Suédois ont une idée plus humaine et plus agréable : la délocalisation. Je lisais en effet, dans un hebdomadaire, que l'idée à l'essai dans ce pays où l'Etat-providence est roi, est d'envoyer les retraités sous le soleil de Palma de Majorque. Une commune suédoise vient d'inaugurer la formule. Comme elle est chargée de la santé des personnes âgées, elle a fait ses calculs. A services équivalents, une journée de soins délivrés à un patient revient à 180 euros par jour en Suède, contre 120 euros à Palma. 10 personnes âgées viennent d'inaugurer le service pour un séjour de deux semaines. Elles en reviennent enthousiastes. Si bien que plusieurs communes ont déjà programmé ce type de séjour, pour des patients ayant besoin de soins de courte durée.

Quant à moi - et même si une bonne dose de soleil et de chaleur me ferait le plus grand bien en cette saison de grise froidure - je ne demande qu'une chose : qu'on me laisse travailler en paix.

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Dimanche 20 octobre 2019

Mireille,

Avez-vous lu le dernier billet de Catherine sur ce site (Les étonnements de Catherine) ? Il nous annonce qu’une jeune économiste française, Esther Duflo, dont elle faisait déjà l’éloge sur notre site il y a dix ans, vient de recevoir le prix Nobel d’économie. Si vous ne l’avez pas fait, il vous faudra donc lire ce billet bien instructif.

C’est ce que, personnellement, j’ai fait sur le champ ; et depuis j’ai tenu à en savoir davantage. De cette jeune femme totalement ignorée des français jusque là, voilà que tous les hebdomadaires font l’éloge cette semaine ! Je ne vous citerai que celui de Pierre-Antoine Delhommais qui titre « Esther Duflo, Nobel de l’humilité » (dans Le Point).

C’est l’histoire d’une petite fille surdoué qui un jour, à 8 ans, lit dans Astrapi un article consacré à Mère Teresa, qui lui apprend qu’à Calcutta, chaque habitant dispose seulement d’1 mètre carré ; ce qui l’a profondément émue et qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’économiste spécialisée dans la lutte contre la pauvreté.

Parlant de son parcours scolaire qu’elle qualifie de ‘parcours standard’, on découvre une trajectoire très haut de gamme : Normale Sup ‘, Agrégation en sciences économiques, puis doctorat aux Etats-Unis au MIT, (Massachussetts Institut of Technology) professeur au MIT à 29 ans, professeur au Collège de France à 36 ans. Il n’empêche pas qu’elle soit  totalement inconnue en France alors qu’elle est en revanche célèbre aux Etats Unis où elle fut classée il y a presque dix ans l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde.

C’est qu’Esther n’est pas une de ces scientifiques qui demeurent calfeutrées dans leur bureau ou leurs école, mais qu’elle agit sur le terrain,  trouvant des micro-solutions à des problèmes concrets. Par exemple en offrant 1 kilo de lentilles aux mamans habitant dans un district de l’Inde si elles viennent faire vacciner leur enfant contre la rougeole. Et ça marche !

Et voilà toujours chez elle une attitude positive devant la misère : « Lorsqu’on leur accorde une place, écrit-elle, les pauvres figurent généralement comme des êtres dignes d’admiration ou de pitié, mais jamais comme une source de connaissances, comme des personnes qu’il importerait de consulter pour savoir ce qu’elles pensent, ce qu’elles veulent, ce qu’elles font. »

Quel plaisir c’est pour moi de découvrir dans notre monde actuel si pessimiste une française, intellectuelle de très haut niveau, qui pense que le monde de demain peut être meilleur qu’aujourd’hui. Quelle belle leçon d’espérance !

 

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Jeudi 17 octobre 2019

Mireille,

Connaissez-vous Kim Phuc ? Non ? Eh bien, si. Car même si le nom ne vous dit rien, vous avez certainement vu, un jour, sa photo. C'est même une des dix photos les plus célèbres du siècle dernier. Rappelez-vous : cette petite fille de 9 ans, qui court toute nue sur une route, hurlant de douleur, brûlée au napalm dans un bombardement, au Vietnam. Elle avait ensuite sombré dans un très long coma. Mais grâce à la photo, diffusée par Associated Press, personne ne l'a jamais oubliée. Aujourd'hui, elle a fondé une famille, au Canada où elle s'est réfugiée. Elle a créé une fondation et, le visage rayonnant, elle prêche inlassablement la paix et le pardon.

Le mardi 11 septembre 2001, elle était dans la salle d'embarquement de l'aéroport de Toronto : elle avait rendez-vous à Washington, à la Maison Blanche, dans l'après-midi. Et voilà que CNN commence à diffuser les premières images de l'horreur. « Non ! Oh non ! Encore le feu ! », a-t-elle crié en couvrant son visage de ses mains. Son voyage et son rendez-vous annulés, bien sûr, elle est rentrée chez elle. Elle regardait les images du désastre quand son petit garçon lui a dit : « Le feu, maman ! C'est comme pour toi ! »

« Je suis bouleversée, déclare-t-elle. Des sentiments ont reflué que j'ai mis tant d'années à refouler : la colère, la révolte, le désespoir. Quelle injustice !...Mais cela ne mène à rien. La haine est destructrice. Elle aveugle, elle égare... Ne tombons pas dans le piège ! »

Me rappelant le drame de Kim Phuc, aujourd’hui âgée de 56 ans, je pense à tous les enfants kurdes qui, depuis quelque jours, s’enfuient sous une pluie de bombes turques. Dommage que Kim Phuc n'ait jamais été reçue, à ce jour, à la Maison Blanche !

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Dimanche 13 octobre 2019

Mireille

Jessica était une adolescente de quinze ans. Elle était alors en seconde. Depuis quelques mois, je la rencontrais pour la préparer au baptême. Négligence ou quoi ? Ses parents ne l'avaient pas fait baptiser. Plus tard ils ont divorcé. Et c'est la petite qui a demandé un jour à sa maman, avec laquelle elle vivait, pourquoi on ne l'avait pas fait baptiser quand elle était bébé, ajoutant qu'elle voulait aller au catéchisme. L'expérience ne fut pas très concluante : on l'avait mise dans un groupe de petits alors qu'elle avait onze ans ; elle se sentait incomprise, si bien qu'elle a quitté le catéchisme. Par chance, son désir de baptême étant le plus fort, elle est restée en relation avec une catéchiste, et c'est cette catéchiste qui m'a demandé de bien vouloir collaborer à la préparation au baptême de Jessica. Naturellement, je lui ai demandé d'où lui venait cette idée de demander le baptême avec tant d'insistance. Ses réponses ont été assez vagues. Quoiqu'il en soit, je la soupçonnais d'être suffisamment opiniâtre pour en arriver à ses fins. Et notre préparation se poursuivit avec une parfaite régularité, jusqu’au jour où l’on a célébré son baptême.

Au début de chaque rencontre, on parlait de tout et de rien, avant d'aborder la catéchèse proprement dite. Selon la bonne formule que je vous ai déjà citée, "pour enseigner le latin à John, que faut-il connaître ? - Le latin ? - Non ! Il faut connaître John.". Donc, il fallait situer Jessica dans son environnement scolaire, familial, et dans sa vie de quartier. Je crois d'ailleurs qu'elle était assez solitaire. Et même secrète. Mais nos rencontres étaient intéressantes. Ainsi, un jour elle est arrivée avec un petit sachet en toile, et de but en blanc, a commencé à sortir de son sachet... des pierres. De jolies pierres, de toutes grosseurs, de toutes formes, de toutes couleurs. Une à une, méthodiquement, elle les a nommées, décrites, me faisant remarquer tel ou tel aspect, et telle particularité de chacune de ces merveilles. C'était son trésor. Oh, il n'y avait ni diamants ni turquoises de grand prix. Mais chacune avait un nom - que je ne saurais retenir - et pour Jessica chacune avait un prix, comme une personnalité. Je me suis contenté d'écouter.

Et je me suis souvenu du Kim, le personnage du roman de Kipling. Si vous ne connaissez pas, je vous conseille de lire ce livre. Pour moi, comme pour les gens de ma génération, c'est un livre passionnant, que je relis encore de temps en temps. Kim, un jeune métis qui vit en Inde, pris en charge par l'armée anglaise des Indes, est formé pour devenir agent de renseignement au service du Royaume Uni. Chez un marchand d'antiquités, il se mesure avec un jeune Indien à ce qu'on appelle aujourd'hui le jeu de Kim. Vous avez tous joué, du moins je l'espère, à ce jeu où l'on regarde une vingtaine d'objets disparates, pour ensuite, en restituer la liste de mémoire. Dans l'original, il s'agit de mémoriser quinze pierres différentes, de les nommer - saphirs, turquoises, émeraudes, ambre, rubis ou topaze - et de les décrire. A ce jeu, Kim le tout malin trouve son maître en la personne d'un petit Indien, meilleur observateur que lui.

Jessica, ce jour-là, avait quelque chose à m'apprendre.

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    Jeudi 10 octobre 2019

     Mireille,

    Ce matin, je pense à Fanny, que j'ai rencontrée par hasard l'autre jour. Il y a une quarantaine d'années, j'avais ses deux gamines dans des groupes de catéchisme. Des gamines à l'image de leur mère : vives, astucieuses, débordantes de vie, pleines de rires et de fous-rires. Tout le contraire de leur père, réservé, un brin timide et ne parlant qu'à bon escient. J'avais sympathisé avec cette famille. Et voilà qu'un matin, alors qu'il lavait son auto, Hervé, le père, fait une hémorragie cérébrale. Coma profond, hôpital, soins intensifs. Six mois sans reprendre connaissance. La catastrophe. Et pendant six mois, chaque jour, Fanny allait entre midi et deux heures, puis chaque soir au sortir de son travail, s'asseoir au chevet de son mari pour lui parler. Sans jamais désespérer. Et un matin, Hervé est mort. Le drame.

 

    Si vous saviez comme Fanny a bien réagi ! Moi qui la croyais un peu gamine, parce qu'elle riait toujours, je l'ai trouvée transformée, du jour au lendemain. Comme si, brusquement, l'épreuve l'avait mûrie. Comme si le souci de l'éducation de ses filles passait avant tout. Ce qui n'est pas toujours évident. Et croyez-moi, dans le cas présent, ce ne fut pas toujours facile. Quand des enfants perdent leur père alors qu'elles sont à l'âge de l'adolescence, tout risque d'être perturbé. Il faut que la maman, restée seule, fasse preuve de beaucoup d'intelligence et de compréhension pour les aider à surmonter l'épreuve.

 

    Les années ont passé, les deux filles ont trouvé des petits copains. Et bien que restant très proches de leur mère, qui fut toujours leur confidente, elles ont pris progressivement leurs distances. Fanny, quant à elle, continuait à travailler. Il le fallait bien, n'est-ce pas, pour que les filles ne manquent de rien. Des rencontres, des "copains", il y en a eu. Pas toujours des perles rares. Je me souviens de l'un d'eux, qui était passionné - entre autres - d'armes à feu. Il lui inspirait, au bout de quelques semaines, une véritable peur, la menaçant sans cesse de la tuer si elle le quittait. Heureusement, la rupture fut moins dramatique. Et la vie reprit, avec ses alternatives de bons et de mauvais jours.

 

    Un jour, passant dans l'entreprise où Fanny travaillait, j'ai demandé de ses nouvelles, ne la voyant pas à son poste de travail. L'une de ses copines m'a dit : "Comment ! Vous ne savez pas ? Fanny a un cancer. Elle a déjà été opérée et elle subit un traitement de chimio qu'elle supporte difficilement." Je ne savais pas. Alors, j'ai pris des nouvelles. Et j'ai trouvé Fanny bien abattue. Trop de malheurs pour une seule existence ! Fanny abattue, mais pas résignée, et bien décidée à se battre. Ce qu'elle a fait pendant de longs mois...

 

Dernièrement, j'ai retrouvé la Fanny des jours heureux. Souriante et même davantage : exubérante comme autrefois. Et comme elle n'était pas seule, voyant mon regard interrogatif, elle m'a présenté son "copain". Celui qui a été là, tout au long de ses mois d'épreuves, pour l'encourager, la réconforter, la "secouer, même", m'a-t-elle dit. Les filles ont quitté la maison, elles vivent avec leurs copains, mais elles restent proches de leur maman. Seulement, ce qu'elles ne pouvaient peut-être pas lui apporter dans l'épreuve, un autre le lui a donné. C'est beau, l'amour, quand il relève celles et ceux qui sont tombés.

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Dimanche 6 octobre 2019

 

Mireille,

 

Aujourd'hui, mon église a cent ans. On fête son centenaire. Mon église, ce n'est pas l'église saint François d'Assise que j'ai édifiée à Grand Charmont il y a une bonne cinquantaine d'années, mais l'église saint Michel à Valentigney, l'église de mon baptême, de mon enfance, de ma jeunesse et de ma première messe. Les paroissiens d'aujourd'hui font la fête. Ils ont invité l'évêque, les prêtres de la région. Quand aux prêtres originaires de la paroisse, je demeure le seul vivant. J'ai été invité, Rendez-vous compte : je suis l'homme le plus ancien de Valentigney et le plus ancien, encore vivant, à avoir été baptisé dans cette église ! Mais je ne pourrai participer ni à la célébration ni aux festivités qui la suivront. Le grand âge – comme je le dis et le répète – est là, désormais, avec ses multiples handicaps. Ajoutez à cela une « Fête de la Paysannerie » qui, ce jour-là, fait de mon quartier une sorte de forteresse, dont toutes les rues sont barricadées et même cadenassées. Peut-être faudra-t-il payer pour entrer ?

 

Depuis la Réforme, qui avait fait de notre région une terre entièrement luthérienne, il n'y avait plus ici de catholiques jusqu'à la fin du XIXe siècle. Ce n'est qu'avec l'expansion industrielle de la région que sont venues habiter dans mon village des familles catholiques et que commença à se faire sentir la nécessité d'un lieu de culte. Mes parents, jeunes mariés, prenaient encore la barque qui, le dimanche, leur permettait de franchir le Doubs pour aller à la messe au village voisin. Ce fut le chanoine Perrot, curé de Mandeure (et futur archiprêtre de Belfort Saint Christophe), qui prit l’initiative de faire construire une église à Valentigney.

 

Il y a quelques jours, j'entendais la conversation de deux des Assistantes aux Personnes Âgées qui prennent soin de moi chaque matin. L'une d'entre elles, fidèle musulmane, expliquait à sa collègue qu'ici il y a deux églises, l'une toujours fermée (le temple) et l'autre toujours ouverte (l'église catholique). J'ai apprécié l'explication, encore que souvent de nos jours, beaucoup d'églises catholiques demeurent toujours fermées, par crainte des vandales.

 

Personnellement j'ai toujours insisté pour que nos églises restent ouvertes chaque jour. Non seulement pour qu'on puisse venir prier en présence du Saint Sacrement, mais simplement pour en faire un lieu de recueillement personnel. On me dit parfois : elle est belle, cette église ; c'est vraiment la Maison de Dieu. Je réponds toujours : Attention : cette église n'est pas d’abord la maison de Dieu, mais c'est la maison du peuple de Dieu. C'est pourquoi, aujourd'hui, on célèbre, non seulement le centenaire de l'église Saint Michel, mais surtout le centenaire de l’Église, avec un É majuscule, c'est à dire les chrétiens qui se rassemblent dans cet édifice pour célébrer l'Eucharistie.

 

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Jeudi 3 octobre 2019

Mireille, 

Eh bien, celle-là, c'est la meilleure ! Figurez-vous qu'au moment d'entreprendre ce petit billet quotidien, il y a quelques minutes, je me disais qu'il convient ce matin de vous parler de la maladie de... Et me voilà en train de chercher dans ma mémoire le nom de cette maladie. Tenez-vous bien : j'ai cherché plusieurs minutes. Tout y est passé : l'hippocampe, les neurones, les dépôts de protéines, les maladies neuro-dégénératives, les amis qui en ont été victimes, Georges, André, Jacqueline, Bernadette, Cizo... et les dispositions gouvernementales en cours d'élaboration. Tout est revenu en mémoire, mais pas le médecin qui a donné son nom à cette maladie. Et plus je cherchais, moins ça revenait.

  Serais-je donc, moi aussi, atteint de la maladie... enfin, c'est revenu, d'Alzheimer ? Je ne le crois pas, pour autant. Il m'arrive - il vous arrive, à vous aussi sans doute - de chercher ainsi un nom sans qu'il remonte à votre mémoire. Particulièrement, dans mon cas, des noms de personnes. Je ne m'en inquiète pas, sachant que je retrouverai ce nom, au moment où je ne le chercherai plus. Je sais également que les vrais symptômes de "ce mal qui répand la terreur" sont à chercher ailleurs, et pas seulement dans les pertes de mémoire. Entre copains, on s'en amusait, on se racontait de bonnes blagues à propos des risques qui nous guettent tous, à partir d'un certain âge. Réflexe bien naturel de tous ceux que n'importe quel danger menace, par exemple à la guerre.

  Il n'y a pourtant pas de quoi rire. J'ai connu quelques personnes atteintes de cette maladie. Pour elles, c'était un malheur, au moins au début. Pour leur entourage, c'était un désastre. Georges, par exemple, qui était un prêtre très cultivé : un jour, au début de sa maladie, il a fallu l'assister pour lui désigner du doigt les textes qu'il devait lire : il ne savait plus où il en était. Et André qui, déjà largement atteint, voulait mettre du beurre dans le calice et ainsi célébrer la messe, qu'il ne pouvait plus célébrer depuis des mois !

Seigneur, protège-nous de ce malheur.

 

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Dimanche 29 septembre 2019
 

Mireille,
 

Lundi dernier, j'ai passé près de deux heures à n'être qu' « une oreille qui écoute », selon le bon conseil de la Bible. Il y a des jours comme cela - est-ce l'influence du temps, je ne sais - où arrivent de longs coups de téléphone, et où je suis invité à prêter attention au malheur d'autrui. C'est ma mission, d'écouter la plainte de ceux qui souffrent, j'en suis bien conscient, mais parfois, c'est difficile et j'en sors bien malheureux.

Deux heures, deux personnes, deux malheurs, dont on me fait confidence. Tous deux n'ont rien d'exceptionnel. On ne me demande même pas conseil. On me demande d'écouter. Patiemment. Avec empathie. Je serais d'ailleurs bien embarrassé, s'il me fallait donner des conseils : je ne suis ni psychologue, ni conseiller conjugal. Comment, d'ailleurs, aider à (longue) distance un vieux couple (près de cinquante ans de vie commune) qui se déchire, ou une jeune femme qui pense être victime lointaine et indirecte des agissements d'un lointain membre de sa famille ?

Simplement écouter. Et ouvrir son cœur. Ne jamais rester indifférent. Dernièrement, lisant le billet hebdomadaire d'un chroniqueur je m'étais étonné de ce qu'il écrivait à propos de la miséricorde. Je cite : " Miséricordieux comporte, étymologiquement, le mot 'utérus', 'l'organe qui porte' et renvoie donc à la part 'maternelle' de l'Amour donné par Dieu." Je n'y avais jamais pensé et j'ai voulu vérifier. Effectivement, on a là un bon exemple de la déviation du sens originel des mots. Pour nous, aujourd'hui, dans l’Église, miséricorde signifie compassion et pardon. Par contre, le mot hébreu exprime primitivement l'attachement instinctif d'un être à un autre. Et ce sentiment a son siège - tenez-vous bien - dans l'utérus pour les femmes, et dans les entrailles pour les hommes. La traduction la plus exacte du mot hébreu serait à peu près la tendresse. Un deuxième mot hébreu, qu'on traduit également par miséricorde, désigne lui aussi la relation qui unit deux êtres et implique la fidélité.

Retrouvant donc la force originelle du mot, je me suis dit que lundi dernier, par une écoute appliquée de mes correspondants, j'avais dû, sans le savoir, pratiquer la miséricorde.

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Jeudi 26 septembre 2019

Mireille,

Le proverbe dit qu"il vaut mieux faire envie que pitié." Eh bien, je m'inscris en faux contre ce proverbe. Je ne sais pas s'il est absolument nécessaire de faire pitié, mais je sais d'expérience qu'il est dommageable de susciter l'envie chez les autres. C'est, en effet, les rendre malheureux, même si c'est involontaire de notre part.

Et même, le mieux est encore de ne jamais parler de soi. Si c'est pour se plaindre, vous ennuyez ceux qui vous écoutent, et ils vont bien vite se lasser, à force de vous entendre gémir. Et si vous racontez quelques-uns de vos petits bonheurs (ou de vos succès) vous suscitez inévitablement l'envie chez votre interlocuteur. A moins qu'il ne soit vraiment un saint et qu'il sache se réjouir de ce qui vous réjouit personnellement. Mais une telle sainteté est rare, à ma connaissance.

Ne croyez pas que je sois pessimiste, disant cela, et que je doute de la bonté humaine. Mais tant de fois, il m'est arrivé de susciter chez les autres l'envie et la jalousie, plus ou moins dissimulées, que j'en suis venu, après m'en être étonné, à m'en désoler et à finir par me taire. N'avez-vous pas fait la même expérience ? Naïvement, vous racontiez telle ou telle expérience qu'il vous avait été donné de faire et où vous aviez trouvé du plaisir, et vous sentiez immédiatement chez votre auditeur comme une certaine réticence, même s'il ne l'exprimait pas en paroles. Comme si ce bonheur qui vous arrivait le rendait lui-même malheureux. Que de fois, également, j'ai remarqué que mon auditeur en venait à rapporter à lui, comme pour comparer, ce qui n'était que de votre propre expérience. "Pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui sont dans la joie", c'est un utile conseil de l'Apôtre. Mais un conseil qui, souvent hélas, reste lettre morte. Si bien que souvent j'ai rabâché comme un slogan : "Le malheur de l'homme, c'est de se comparer. Ou bien il se compare en mieux et c'est l'orgueil. Ou bien il se compare en moins bien, et c'est l'envie. Deux péchés capitaux."

Dans une petite lettre, saint Jacques nous le rapporte avec force : "La jalousie et les rivalités mènent à toutes sortes d'actions malfaisantes...D'où viennent les conflits entre vous ? Vous êtes jaloux et vous ne pouvez pas réussir... "

Le malheur de l'homme, c'est de se comparer !

 

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Dimanche 22 septembre 2019

Mireille,

« Faut rigoler, faut rigoler » : c'était le refrain d'une chanson de ma jeunesse. Ce refrain vient de me revenir en mémoire à la lecture d'un arrêté municipal, dont je ne résiste pas au plaisir de vous faire part ce matin.

 

 Dans un langage propre à un document administratif français, l'arrêté, "considérant le risque élevé de mauvaise humeur à l'arrivée de l'automne et au taux d'ensoleillement moins important" et "la vitesse à laquelle une émotion négative peut se répandre et faire des ravages", accorde "aux citoyens le pouvoir d'exprimer librement leur joie". 


L'arrêté impose également "aux colériques, aux râleurs et aux rabat-joie d'entrer sur notre territoire débarrassés de leurs émotions négatives". En outre, "la diffusion de toute musique qui pourrait être perçue comme déprimante ou triste....est interdite. » Les habitants sont invités à "redonner de la joie à toutes les personnes qui vivent des situations difficiles ou tristes", "produire des endorphines, les hormones du bonheur, en riant au moins trois fois par jour", "être de bonne humeur de 8h à 22h chaque jour" et "faire sourire au moins 10 personnes par jour".

Interrogé par l'AFP, le maire de cette commune vendéenne de 9000 habitants estime "qu'il y a trop de morosité" dans le pays et va tenter "de diffuser cet état d'esprit" dans les commerces et chez les habitants, précisant que l'arrêté était officiel. Il souhaite également créer le label "ville en joie". 


 

L'initiative de ce maire peut prêter à sourire ou même à se moquer. Personnellement, je ne me suis pas contenté de sourire en découvrant cette information. Mais, est-ce qu'un décret quelconque, même provenant d'une autorité reconnue, peut être efficace en cette conjoncture ? Le maire peut-il commander efficacement à ses administrés de sourire et de manifester de la joie ? Je me demande si, sans décrets, arrêtés ni ordonnances, chacun de nous ne peut pas être dans toute sa vie porteur de sourires et de joie. Pas besoin pour cela d'y être obligés. En vous écrivant ces quelques lignes, je me suis souvenu d'une rencontre qui m'a profondément marqué, il y plusieurs décennies. Un jeune prêtre, missionnaire à Wallis et Futuna, était venu passer quelques jours de congés chez sa sœur, une de mes paroissienne. A peine entré à la cure pour me rendre visite, il me demanda, à brûle-pourpoint : 'Mais qu'est-ce qu'elles ont tes bonnes femmes ?' Il sortait d'une grande surface où était allé faire des courses avec sa sœur et il avait été frappé par l'air triste de l'ensemble des clientes. Et de m'expliquer que ses paroissiennes de la petite île d'Océanie dont il était le curé étaient toutes, sans cesse, joyeuses, souriantes, épanouies, alors que leur niveau de vie est sans commune mesure inférieur à celui de notre pays. J'ai été invité à jeter un autre regard sur mes concitoyennes ( et mes concitoyens), ce qui a provoqué en moi une sorte de conversion. Et je me suis chanté, une fois encore, ces vers de Paul Verlaine :

Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Ce qui est un merveilleux remède pour chacun de nous.

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Jeudi 19 septembre 2019

 

Mireille,

 

Dédée est morte. Et notre peine est grande. Tous, nous l'aimions. Quand je dis 'nous', je pense à toutes celles et tous ceux qui ont eu le bonheur de la rencontrer sur notre route humaine. J'en connais quelques-uns : ils sont unanimes.

 

    Moi le premier, comme eux tous. C'était le premier dimanche où, nouveau retraité, j'avais été invité à célébrer l'eucharistie dominicale dans mon 'village' de Valentigney. Je ne connaissais que peu de paroissiens ; il y avait si longtemps que j'avais quitté ce village de mon enfance ! En entrant dans l'église, une personne se détache d'un petit groupe – son petit groupe d'amis fidèles – et vient me saluer avec un grand sourire et me souhaiter la bienvenue dans cette nouvelle paroisse. Une personne que je n'avais jamais vue. C'était 'Dédée'.

 

J'ai appris à la connaître. Certes, je n'étais pas de celles et ceux qui avaient plaisir à lui rendre fréquemment visite. Mais à chacune de nos rencontres, j'étais émerveillé de constater l'attention qu'elle portait à chacun de ceux qu'elle rencontrait. Et ils étaient nombreux. Pourtant, sa vie n'avait jamais été facile. Les ennuis, les peines et les soucis n'avaient pas manqué à sa longue vie. Elle était cependant restée ouverte, accueillante, souriante.

 

    Il faut que je vous raconte ce qui arriva un jour à l'une de mes nièces. Elle venait de perdre sa maman et – je ne sais pourquoi – elle était là, au funerarium, dans une salle d'attente, sans avoir le courage d'entrer dans la chambre où reposait le corps de la défunte. Survint Dédée, et on lui présenta ma nièce, en lui expliquant les réticences qu'elle manifestait. Alors Dédée prit la jeune femme par le bras, et lui expliqua gentiment qu'il lui fallait vaincre cette appréhension puérile qui était la sienne. Toutes deux entrèrent ensemble dans la chambre funéraire et Dédée sut trouver les mots qu'il fallait. Ce dont ma nièce lui fut toujours reconnaissante. Depuis ce jour, elle ne manqua jamais de venir lui rendre visite, chaque fois qu'elle revint au pays. Et elle fit expédier des fleurs depuis l'Italie où elle réside, en apprenant la mort de celle qui était devenue son amie et sa confidente.

 

    Nous sommes très nombreux à manifester notre peine, d'une manière ou d'une autre. Ah si seulement ils étaient plus nombreux au monde, celles et ceux qui, comme Dédée, manifestent leur attention gracieuse et souriante à chacun ! C'est facile, et cela ne coûte rien, mais notre humanité a bien besoin de ce soleil généreux.

 

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Dimanche 15 septembre 2019

Mireille,

Il parait qu’au début du mois de juillet a été votée une loi « pour une école de la confiance ». Elle rappelle aux enseignants leur « devoir d’exemplarité », s’ils veulent mériter la confiance des élèves.

J’ignorais cette initiative de nos députés, mais j’en suis particulièrement heureux. Que l’exemplarité demandée soit sollicitée d’abord au corps enseignant est une bonne chose. On commence par le commencement. Que les enfants, les adolescents, tous les jeunes apprennent à faire confiance à tous ceux qui sont chargés de leur éducation « nationale », n’est-ce pas une bonne chose ? Bien sûr, et même si c’est nécessaire, vous pensez bien que ce n’est pas suffisant. Il faudra que la possibilité de manifester sa confiance soit étendue à toutes les couches de la société. A commencer par les auteurs du projet de loi dont il est question.

Cette confiance, que l’on doit souhaiter à tous les niveaux, n’existe pas de nos jours, hélas. Bien au contraire, nous en sommes venus à nous défier de tous, à commencer par ceux qui exercent une quelconque responsabilité. Ce qui nous conduit à suspecter d’une manière générale tous ceux et toutes celles qui jouissent d’un quelconque pouvoir. Je pense, en écrivant cela, à la remarque d’un ancien paroissien, rencontré récemment, qui me racontait comment il en est venu à se méfier même du clergé, après avoir appris toutes les turpitudes qui ont souillé notre Eglise. Je crois qu'il n’est pas le seul à exprimer une telle méfiance.

Personnellement, j’essaie de pratiquer une complète confiance envers toutes les personnes avec lesquelles j’ai des relations, et notamment, dans ma situation d’homme âgé et dépendant, avec toutes les personnes qu’une association met journellement à mon service. Est-ce naïveté de ma part ? Même lorsque je constate quelque disparition dans ce que je possède, je m’efforce de garder pleine confiance en chacune de ces personnes. Ce qui n’est pas toujours facile, je le reconnais.

Heureusement, il y en a un, en qui j’ai une confiance absolue : c’est Dieu. C’est indispensable et c’est réconfortant. Oh, comme j’ai été heureux, récemment, d'entendre au téléphone un vieil ami à qui je demandais l’état  de sa santé. Il a un cancer assez grave, qu’il soigne depuis des années avec courage ; il se bat, il vit, ne se plaint jamais. Il m’a dit en conclusion de notre conversation téléphonique : « Heureusement il y a la confiance en Celui qui est tout amour. Il ne m'a jamais trompé »

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Jeudi 12 septembre 2019

Mireille,

Ce fut encore une discussion instructive, avant-hier, avec une des employées qui s’occupe de mes soins le matin. Elle est d’origine marocaine, musulmane pratiquante comme la plupart de celles qu’il m’est donné de rencontrer dans leur service. Comme je lui vantais l’une de ses camarades de travail, et que je lui faisais remarquer qu’elle aussi était une bonne musulmane, elle m’a rétorqué d’un ton vif que cette dernière n’était pas une bonne musulmane, loin de là. Pourquoi ? Parce que – m’a-t-elle répondu – elle ne porte pas le voile !

Drôle de mentalité religieuse, ne le pensez-vous pas, qui met en premier lieu, comme étant les plus importantes, des obligations vestimentaires ! D’autant plus qu’à ma connaissance, sa camarade de travail, musulmane comme elle, ne manque jamais aucune de toutes les prières quotidiennes de l’Islam. Certes, je ne vais pas me faire une idée défavorable des pratiques religieuses de l’islam sur la seule réflexion d’une seule personne. Mais sans doute, mon interlocutrice n’est pas la seule à faire pareille réflexion défavorable. Toujours la même attitude : juger sommairement les autres sur le « paraître », que ce soit au sujet de religion ou de toute autre question. Que de fois n’ai-je pas d’ailleurs entendu des remarques désobligeantes envers l’un ou l’autre, étiqueté de « bon chrétien qui va à la messe », comme si cette marque de fabrique – « il va à la messe » - était l’étiquette nécessaire et suffisante pour définir un croyant !

 Ce n'est pas qu'une affaire de religion. Il faut le reconnaître : beaucoup de nos contemporains n’ont pour souci essentiel que celui de paraître. Ce souci de l’apparence prime tout autre souci. Ce qui est particulièrement dangereux, car cela fausse toute la qualité des relations humaines. J’aurai rabâché toute ma vie la parole biblique : « L’homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur ». Comment faire confiance à quelqu’un qui ne cherche qu’à paraître ?

Être vrai. C’est indispensable.

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Dimanche 8 septembre 2019

Mireille,

Mais qui est donc cette Greta, petite suédoise de 16 ans, qui a quitté l’école pour prêcher dans le monde entier une lutte totale contre le dérèglement  climatologique et prévenir l’apocalypse, qui, à ses yeux, nous menace ? Voilà que cette gamine connaît une audience incroyable : reçue aussi bien par notre pape François ou Angela Merckel que par Emmanuel Macron, accueillie à l’Assemblée Nationale française, et, plus récemment, reçue triomphalement aux Etats Unis, son audience internationale ne fait que croître. Elle me fait penser à ces prophètes de la première alliance biblique qui menaçaient d’une proche fin du monde le peuple infidèle, comme à tous les prophètes de malheur qui ont menacé le monde à toutes les époque de l’histoire.

Car ce n’est pas d’aujourd’hui que sont survenus ainsi des hommes et des femmes qui prédisaient de sombres catastrophes. Et les annonces de Greta, aujourd’hui , sont appuyées par quantité d’autorités scientifiques dont les prédictions sont plus ou moins irréfutables. Qu’est-ce donc qui fait l’originalité et l’audience de la jeune suédoise ? Je ne sais.

Ce que je pense, par contre, c’est que cette prédication d’une jeune fille s’inscrit  dans un courant universel qui n’est pas d’aujourd’hui. S’il fallait dater son origine, je ferais remonter les débuts de ce courant aux années 60 du siècle dernier. J’ai vu naître en effet ce courant que j’appelle le principe de précaution, conséquence d’une peur de l’avenir dominant aujourd’hui. Moi qui suis presque centenaire, j’ai été élevé dans une autre pensée : le culte du progrès et l’espoir d’y parvenir à un monde meilleur. On venait de subir une terrible guerre mondiale, et  notre optimiste se justifiait. Nous étions invités à construire ce monde plus humain qui s’offrait devant nous dans quantité de possibilités, tant matérielles que sociales et spirituelles. Certes, comme l’écrivait Bernanos en 1953, « L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ». Mais il n’est question dans mon propos ni d’optimisme ni de pessimiste. Ma perception de l’avenir est affaire de confiance. Une confiance, autre mot de la Foi, qui est basée sur ma foi en Dieu. J’ai confiance en ce Dieu en qui je crois, « créateur du ciel et de la terre »

Concrètement, cette confiance se traduit journellement dans les choix que je suis amené à faire, et par conséquent aux risques que je prends. Mais « qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe.

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Jeudi 5 septembre 2019

Mireille,

Je continue ma chronique de ces deux mois d'été. Et tout d'abord, triste nouvelle, par une nécrologie.


 

Octave Bessot est mort le samedi 13 juillet. Nous nous connaissions depuis notre prime jeunesse. C’est le 1er octobre 1932 que nous sommes entrés en 6e au petit séminaire de Maiche. Et nous avons étudié ensemble, sans jamais nous quitter,  jusqu’au jour où, venant d’être ordonnés prêtres, nous avons pris la route de la vie active, le 6 juin 1944, le jour du débarquement des alliés en Normandie.

Ils étaient trois camarades très doués dans notre classe. Ils étaient comme une locomotive qui entraîne le convoi pour la vingtaine de camarades, depuis ces premiers jours de 6e. Il y avait Bernard, fils d’un fromager de la montagne, René, fils de cultivateur de Laviron, et Octave, dont les parents exploitaient la ferme de la Batteuse à Maiche. Bernard et René ont fait une longue période de professeurs de philosophie, et Octave fut pendant près de trente ans prof de 3e au séminaire de Luxeuil. Les trois, après des années d’enseignement, trouvèrent un jour le bonheur d’un ministère en paroisse, René et Octave comme curés de campagne, et Bernard comme missionnaire à Madagascar, ce qui était son rêve d’adolescent. Je ne l’ai pas revu. Mais il y eut jusqu’au bout René, mon ami fidèle, et Octave, tellement accueillant et fraternel. Ses dernières années lui furent difficiles, lorsqu’on dut le faire héberger dans une maison de retraite. A la fin, il ne répondait plus au téléphone, et comme, handicapé, je ne pouvait plus me déplacer, son silence m’était pénible. Je reste seul.

Nous avons célébré les obsèques d’Octave le 17 juillet dans son village de Dambelin. J’ai réussi à me faire déplacer jusque là pour ce dernier adieu à mon vieux camarade. Il y avait là tout le village, des amis de toute la région, et vingt prêtres du diocèse. Ce fut une célébration chaleureuse, comme Octave les aimait et savait les préparer. Il était bon musicien, et, grâce à un goût très sûr, il avait fait de son église un petit joyau dans sa simplicité. C’était bien !

Nous étions, Octave et moi, les deux plus vieux prêtres de nos deux diocèses et nos évêques nous avaient conviés, le mois dernier, pour célébrer nos 75 ans d’ordination presbytérale. Et voilà ! Je reste seul, le plus vieux prêtre des diocèses, comme d’ailleurs je suis le plus ancien des hommes de Valentigney. Souvent, on me demande mes sentiments. « Has been », disent les Anglais : « il a été ! ». A quoi on peut encore servir, à mon âge ?  J’ai été heureux et fier, l’autre jour, à l’enterrement d’Octave, de recevoir les mercis chaleureux de plusieurs prêtres et fidèles qui apprécient les homélies que je publie chaque semaine sur Murmure.

Un jour, ce sera mon tour de faire le passage. J’aimerais qu’on fasse, ce jour-là, une célébration d’action de grâce (selon la belle expression coutumière des protestants). J’ai tant de « merci » à formuler.

* * *

Dimanche 1er septembre 2019

 

Mireille,

 

Nous voici parvenus à la fin des vacances. Lorsque j'ai cessé de vous écrire le 30 juin, j'éprouvais comme un certain sentiment de gêne, à la perspective de me comporter, moi vieux retraité, comme tous les actifs qui, pour nombre d'entre eux, ont besoin de ce temps de repos. J'en conviens, c'est incongru qu'un vieux « retraité », par nature en grandes, très grandes vacances depuis une vingtaine d'années, en vienne à imiter la foule de celles et ceux qui ont abandonné en cette période estivale le train-train habituel de leur vie active. Tel était mon sentiment.

 

Deux mois de congés, qu'est-ce que ça a changé dans ma vie de vieil handicapé reclus ? Peu de choses dans ma vie quotidienne, surtout quand je me remémore les bouleversements dont les médias en tous genres ont tenu à nous informer.Ils ont tous tenu à alimenter les peurs et à prédire un avenir mondial peu réjouissant. Aussi j'ai été témoin chez nombre de mes visiteurs de sentiments assez pessimistes. Certains, même, se sont étonnés de m'entendre manifester une réelle confiance dans l'avenir, aussi bien pour notre pays, pour l'Europe que pour notre planète et son climat.

 

Ne croyez pas que je sois aveugle, sourd, bêtement optimiste. Non. La lucidité ne me fait pas défaut et je connais tous les risques que court notre monde. Mais je ne vais pas pour autant adopter la politique de l'autruche. Car, plus forte et plus efficace que toutes les peurs, la confiance en Dieu me pousse à travailler,chaque jour.

 

« Inter mundanas varietates » : ce sont les premiers mots de la citation d'un chapitre du roman d'Ernest Psichari (petit-fils de Renan, l'une des premières victimes de la guerre de 14-18) intitulé 'Le voyage du centurion', roman qui m'a particulièrement impressionné dans ma jeunesse. Ces premiers mots, tirés d'une oraison qui existe aujourd'hui encore dans notre liturgie, je vous les traduis : «  Au milieu des changements des choses de ce monde, que nos cœurs demeurent immuablement fixés là où sont les vraies joies ». Je vous l'avoue, ces quelques mots de notre liturgie, je me les répète encore fréquemment : ils sont pour moi comme une devise, un axe, une orientation qui me permettent de garder confiance, pour le présent et pour l'avenir.

 

Ce que je vous souhaite, à vous aussi, Mireille.

 

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