LETTRE A MIREILLE

(de leon.paillot@orange.fr)

   

 

 

Jeudi 3 décembre 2020

Mireille,

J'avais 17 ans lorsque je suis entré au séminaire de philosophie qui, en deux ans, formait nos jeunes esprits et les préparait aux quatre années de formation théologique. J'ai gardé un souvenir désagréable des premiers mois de la formation qu'un vieux professeur essayait de faire entrer dans le jeune esprit qui était le mien. Je me suis demandé à longueur de cours de quoi il était question, d'autant plus que bien souvent notre prof' utilisait le latin pour se faire comprendre. Et comme mes camarades donnaient l'impression d'être ouverts à ce langage, pour moi mystérieux, je me sentais complexé, ignare et incapable de comprendre tout ce qu'avait d'important un tel langage. René, mon meilleur ami, qui nageait allègrement dans de tels concepts, me réconfortait en essayant de me persuader que mon esprit n'était pas encore assez développé, et qu'il me fallait prendre patience : un jour j'y serais moi aussi à mon aise.

Les années ont passé, sans que je fasse de sensationnels progrès en la matière Je n'ai jamais plongé avec bonheur dans de tels concepts. Je suis plus concrer, et mon langage habituel est toujours aussi imagé. Je ne le regrette pas. L'essentiel n'est-il pas de pouvoir communiquer le plus efficacement ? Pourtant il faut que je vous raconte la nuit que j'ai passé avant-hier. Ce fut un mélange de rêve et de profonde réflexion. Bizarre ! J'ai cru subitement avoir été contaminé par l'affreux virus couronné. « et seul, abandonné de tout le genre humain dont je traînais partout l'implacable anathème, quand j'implorais du ciel une pitié suprême, je trouvais des lions debout dans mon chemin », comme l'écrivit le poète Sully. L'angoisse ! L'affreuse solitude ! Et tout à coup, me revint à l'esprit une mer déchaînée, un navigateur du Vendée Club désespéré quand surgit un de ses copains qui venait de réussir à le retrouver, à le sauver dans la tempête (vu à la télé).

C'est alors que dans un demi-sommeil que je me suis mis à philosopher. Etymologie : philosophie = amour de la sagesse. Des bienfaits d'une amicale solidarité , opposés à l'horrible chose qu'est la solitude. De l'importance de « l'Autre » dans ma vie personnelle, Amitié, amour indifférence et haine...tout y est passé.

Serais-je devenu philosophe ?

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Dimanche 29 novembre 2020

Mireille,

Alors, comment se passe chez vous cette longue période de confinement ? Ne trouvez vous pas le temps trop long ? Il se trouve que beaucoup de gens, ces temps-ci, souffrent de cette imposition qui leur est faite et de toutes les contraintes qui frappent leur métier. Comme on les comprent, ces braves gens pour qui interdiction leur est faite d'exercer le métier qui leur permettait de gagner leur vie.

Il existe ainsi un certains nombre de gens qui sont menacés de faillite à court terme. Il nous est difficile de nous mettre à leur place, nous les hommes et les femmes du grand âge ! Pour nous, les risques sont autres, certes, et cependant bien réels, même s'il ne s'agit pas de risques financiers. Certes il existe hélas des pauvres et nous avons tous des devoirs de solidarité fraternelle à leur égard. Mais je pense également à d'autres risques qui menacent notre monde confiné : un repli exagéré sur soi-même et un regard bien étriqué sur ce monde d'aujourd'hui comme de son avenir.

Nous voici parvenus ce matin au temps de l'Avent. Je relis l'évangile de ce jour où Jésus s'adresse à nous omme à ses contemporains, avec quelle insistance ! Pour inviter à « veiller » Il souhaite instamment que nous ne soyons pas des endormis, mais bien au contraire que noue nous comportions en gens bien éveillés, autrement dit que nous ne nous laissions pas endormir.

Regarder notre présent comme notre avenir avec lucidité, voilà quelle est notre tâche. C'est vivre le jour d'aujourd'hui sans illusions. Il serait tellement facile de rêver. Or tout nous invite à l'illusion. Je pensais à cela ce matin, au réveil ; les rues de mon quartier étaient toutes illuminées, en ce 29 novembre, et cela depuis plusieurs jours, donc un mois avant Noël.

Il nous faut donc être réalistes. Vous l'avez sans doute remarqué : depuis quelques années, on parle moins de Noël que « des Fêtes » ! Qui veut ainsi nous fare rêver ?

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Jeudi 26 novembre 2020

Mireille,

Comment allez-vous ?

C'est un peu la question que tout le monde se pose, dans les rares cas de confinement où il nous arrive de nous rencontrer.

Personnellement je ne vais pas utiliser cette lettre pour me plaindre. Il y a des médecins dont c'est le métiers de savoir écouter les patients. Connaissez-vous la vieille tradition professionnelle du corps médical qui s'exprime en trois verbes : voir, écouter, toucher. Trois verbes qui, s'ils étaient toujours observés, seraiet d'une réelle efficacité. Mais hélas, que de medécins ne savent ni observer ni toucher ni même écouter les doléances des patiens, et qui se contentent de prescrire quelque médicament. Je me souviens d'une de mes connaissances qui, lorsqu'il nous arrivait de déjeunet en sa compagnie, se faisait gloire de nous présenter la grande boite qui contenait tous les remèdes qu'il devait avaler avant de se mettre à table. Il en est mort, comme empoisonné par un usage excessif de toutes ces drogues.

Bref, il nous faut garder raison. Ce temps de confinement peut, en cette occurrence, nous être utile, en ce qu'il peut nous permettre de prendre quelque recul. A chaque chose malheur est bon, dit un proverbe. Je vous souhaite de l'adopter.

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Dimanche 22 novembre 2020

Mireille,

Mon sang n'a fait qu'un tour, l'autre soir, en entendant le présentateur d'une émission télévisée annoncer, comme le scoop de l'année, que "Adam et Ève n'avaient jamais croqué la pomme, que l'histoire de Noé était une légende, de même que le passage de la Mer Rouge, avec les flots qui se retiraient devant la troupe des Hébreux avant de se refermer sur l'armée égyptienne, et que même, pour Jésus, beaucoup d'épisodes de sa vie n'avaient rien d'historique, à commencer par la date de sa naissance le 25 décembre". Le commentaire se poursuivait par quelques brèves phrases d'interviews de personnalités. Pour eux, c'est l'Église catholique qui est responsable. Conclusion : une petite moue (dubitative ? appréciative ? inexpressive ?) du présentateur.

Un scoop ? Il y a plus de soixante ans que j'explique tout cela, non seulement aux adultes des nombreux cours bibliques qu'il m'a été donné d'animer, mais également à tous les enfants à qui j'ai fait le catéchisme. Je l'ai répété des centaines de fois, que les premières pages de la Bible étaient ce qu'on appelle "des mythes fondateurs", des histoires destinées à enraciner dans l'esprit des gens des réalités essentielles ; dans le cas de l'homme et de la femme tentés par un serpent qui parle, pour expliquer l'origine du mal dans le monde. Un théologien faisait remarquer, à juste titre, que "Adam et Ève ne sont pas des noms propres, mais des noms communs, Adam signifiant simplement "l'homme" et Ève, "la mère des vivants". Il aurait pu ajouter que dans le récit légendaire, il n'est pas question de pomme et qu'aujourd'hui, c'est moi, c'est vous, cet homme tenté de me faire Dieu. La Tour de Babel, le déluge font partie de ces récits légendaires, que chacun peut lire et actualiser aujourd'hui encore. Quant au récit du passage de la Mer Rouge, il y a belle lurette que j'expliquais aux gosses qu'il s'agissait d'un récit de style épique, un peu comme la Chanson de Roland, l'Iliade ou l'Odyssée : un fond historique, sur lequel on a brodé tout un récit plein de merveilleux.

Mais l'ignorance des chrétiens et, à plus forte raison, des non-croyants, en matière religieuse, est incommensurable. Je m'en désole. Comment, en effet, aider les chrétiens à parvenir à une foi adulte, si on ne leur apprend pas à faire usage de leur intelligence et de leur curiosité ? Si, au moindre "scoop" journalistique, ils sont désarçonnés, pas étonnant qu'ils virent au scepticisme le plus primaire !

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Jeudi 19 novembre 2020

Mireille,

Comme dans toute vie, il y a dans la mienne des jours pleins de petits bonheurs et d'autres qui connaissent un certains nombre de contrariétés. Ainsi en était-il hier pour moi. Hier matin, par exemple, je devais rencontrer l'ophtalmologue. Il y avait près de dix ans que je l'avais délaissé. Il m'a rassuré, alors que je craignais qu'avec le grand âge, ma vue laisse à désirer. Certes, ce n'est pas brillant, et j'en suis témoin tous les jours, ne serait-ce qu'au moment de vous écrire. D'abord en utilisant un clavier d'ordinateur. Que de fautes de frappe, à corriger ! Mais c'est quand même plus efficace que lorsque je dois écrire une lettre ou un rapport quelconque avec un stylo ! Ce qui devient de plus en plus illisible. Ah, savoir s'accepter avec ses déficienes, que de gestes d'humilité sont donc nécessaires ! Il en est de même de l'audition, de plus en plus déficiente. Ce ne sont que deux exemples, mais il en est de même de toutes les fonctions, aussi bien mentales que physiques. Savoir ainsi s'accepter avec toutes ses déficiences, c'est un exercice qui ne vous grandit pas ! Et penser qu'un jour prochain ce sera sans doute pire, cela n'est pas tellement agréable. Même lorsque l'ophtalmo vous réconforte.

Ainsi commença la journée d'hier. Je passe sur quantité d'autres désagréments qu'il faut accepter de subir chaque fois qu'on doit se déplacer. Heureusement hier après-midi, il y eut la suite. Nicolas. Vous le savez : nous avons été piratés, notre site Internet, vous et moi par conséquence. Depuis une bonne dizaine de jours, je ne recevais plus aucun mail, alors que j'avais encore la possibilité d'en envoyer. Impossible de détecter la cause et d'y remédier. Même des amis compétents y avaient renoncé, sans même avoir imaginé que c'était le fait d'un malveillant pirate. Jusqu'à ce qu'un habitué de notre site me téléphone pour me révéler la cause de tous ces désagréments : il venait d'être piraté

J'ai donc fait appel, comme je le fais dans les cas semblables, à Nicolas, que je connais depuis des années pour sa compétence. Mais Nicolas est très demandé, si bien qu'il n'a pu répondre à ma demande qu'en venant six jours plus tard. Nicolas est donc arrivé hier, a commençé par réparer un lampadaire dont l'allure lui paraissait déficiente. Puis, installé devant l'ordinateur, il s'est mis au travail. Silencieux. Je ne saurais pas vous expliquer ce qu'il a fait. Toujours est-il qu'une demi-heure plus tard, il m'a simplement déclaré : « Et voilà. L'ennemi est chassé. » Effectivement, au premier coup d'oeil, l'appareil avait retrouvé jeunesse et fraîcheur. Comme profondément rajeuni. . Avant de nous quitter, Nicolas a encore réparé un porte-vêtements de la salle de toilette. Tout ce qu'il voit, il faut qu'il le répare !

Ce mercredi restera donc dans ma mémoire comme une bonne journée. Ah, si je pouvais travailler vite et bien comme Nicolas. Malheureusement, ce petit billet que je vous adresse, dont j'ai commencé la rédaction ce matin, je le termine alors que la nuit tombe.

Ah, le grand âge et ses lenteurs !

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Dimanche 15 novembre 2020

Mireille,

Le savez-vous ? J'ai été piraté ! Non, pas moi, mais notre site Murmure grâce auquel j'étais régulièrement en relation avec de nombreux d'amis dane le monde francophone.

J'aurais dû m'en douter. Depuis quelques semaines, si je pouvais entrer en relations avex tout le monde, par contre, la réciproque n'était pas possible et beaucoup de mails attendus ne me parvenaient plus. Ainsi en furent en premier lieu les résultats de ma dernière prise de sang, qui ne me sont jamais parvenus. Nous avons passé des heures, avec des amis compétents, à rechercher la cause de ces déficiences. Sans trouver la moindre solution. Jusqu'à un coup de téléphone récent d'un fidèle lecteur du Nord de la France, qui m'a alerté : notre sité Murmure est piraté.

Depuis, effectivement, un certain nombre de lecteurs m'ont mis en garde : ils venaient de recevoir un mail et, après réflexion, avaient coupé tout contact avec celui qu'ils ont soupçonné d'emprunter mes propres coordonnées.

Nous sommes en train de réfléchir pour combattre efficacement le pirate. En attendant, je tenais à vous mettre dès aujourd'hui en garde si vous êtes vous-même victime de tels malfaiteurs,

Et je vous souhaite de passer un bon dimanche.

Léon

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Jeudi 12 novembre 2020

Mireille,

Comment vivez-vous, personnellement, ce confinement qui nous est imposé comme un remède pour vaincre l'invasion du terrible virus qui, depuis un an, poursuit ses ravages sur notre terre ? Que l'on ait la possibilité de vivre ce temps de repli en famille ou, comme moi et comme beaucoup de célibataires, dans la plus étroite solitude, je crois que chacun réagit à sa manière, que ce soit par un refus de sa condition ou en cherchant des dérivatifs qui l'aident à vivre – ou peut-être à survivre – ce qu'a de cruelle et d'insupportable la solitude et l'absence de relations interpersonnelles.

Je crois que dans tous les cas ce n'est pas facile, à en juger par la relation des actes de violence dans les couples qui nous sont rapportés quotidiennement par les gazettes. Dieu merci, des couples, des familles entières parviennent au contraire à approfondir l'amour conjugal, parental, filial ou fraternel qui les fonde. Mais nous, célibataires ?

Souvent mes correspondants se posent et me posent la question. Et il est vrai que, si l'on n'y prend pas garde, il y a un danger dans le célibat et la solitude. On risque la sclérose. Un réel durcissement du cœur et de tous les sentiments. « Et moi et moi et moi », comme dit la chanson ! Et alors, dans un vrai repli sur soi, sur ses petits problèmes, ses petits bonheurs, ses petites propres satisfactions - ou ses petits désagréments - on ne connait plus qu'un type de vie passablement rabougri. Chacun chez soi, chacun pour soi. Règne de l'égoïsme.

« Mais pour vous, prêtre, il n'en est pas ainsi », m'a dit un jour une de mes connaissances. « Vous avez appris à vous ouvrir aux autres, et à servir les autres ». Hélas, il n'en est pas toujours ainsi, et le danger existe pour chacun d'être esclave du 'chacun pour soi'.

Alors ?

Je viens de lire le passage de l'évangile de ce jour, qui 'm'interpelle ', comme on dit de nos jours. Au fond, je ne suis pas seul. Jésus me dit : « Le règne de Dieu est au milieu de vous... On vous dira « Voilà il est là-bas » ou bien « voici il est ici ». N'y allez pas, n'y courer pas » Et de préciser qu'il n'est pas observable parce qu'il est à vivre. Chaque jour, à tout instant. Dans un dialogue, ici même chez moi, une conversation quotidienne. On appelle cela la prière. Pour une vie offerte. Une vie donnée.

« Et voici que suis avec vous tous les jours, »

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Dimanche 8 novembre 2020

 

Mireille,

 

Comment allez-vous, par ce temps de confinement national ? Bien que personnellement cloitré, et privé de presque toute relation, j'ai l'impression, sans indices tangibles, que nos concitoyens prennent l'affaire, si ce n'est au tragique, du moins avec un grand sérieux ; Même dans mon « village » qui n'a rien d'une grande agglomération, je vois passer sous mes fenètres l'immense partie des gens masqués, et même de plus rares files d'autos. Comme si la vie s'était raréfiée, rabougrie Moi-même, depuis trois ans handicapé, et donc pour cela amplement confiné, je n'ai plus le sentiment d'être une exception. Comme chacun, j'ai recours, pour vaincre la solitude, à des moyens de communication du monde moderne, Internet et téléphone en particulier. Tout au moins quand ceux-ci veulent bien fonctionner. Ce qui, chez moi, n'est pas toujours le cas. Il faut que je vous raconte.

Il en fut ainsi pendant quinze jours, du téléphone « fixe » qui ne voulait plus rien savoir à certains jours. Que d'heures passées à décortiquer la bête, pour tenter de lui faitre révéler son mystère intime, jusqu'à ce qu'un soir il se décide enfin à communiquer. Bien pire est le cas des mails orange. Les messages que j'envoie parviennent tous à leurs destinataires, sans problème. Par contre, un certain nombre de ceux qui me sont adressés ne me parviennent pas ; Il en est ainsi, pour ne parler que des derniers cas, de textes que Catherine (les Etonnements), ou Gérard ( A contresens) ), tous deux collaborateurs de notre site Murmure, ne me sont pas parvenus ce mois-ci, alors que je sais qu'ils me les ont envoyés. Il en est de même d'un compte-rendu du laboratoire d'analyses, et de plusieurs autres mails. Nous avons passé hier plusieurs heures à chercher une solution, avec des gens compétents ; sans resultat. Si l'un ou l'autre de mes correspondants peut nous dépanner, je lui en serai bien reconnaissant. Mais, comme le disait sentencieusement l'un de mes amis : « des mystères de la religion on trouve plus facilement le sens que celui des mystères de l'informatique. »

Des interrogations, je m'en formule sans cesse ; depuis mon enfance ; et aujourd'hui que nous sommes confinés, plus qu'à d'autres periodes de mon existence. C'est ainsi que je regrette de n'avoir pas de formation scientifique capable de solutionner (peut-être) les questions que je me pose sur l'origine de ce virus pervers et mortifère. Pour moi, mystère. En attendant, tout le monde vit dans la peur. Et dans l'espoir q'un jour prochain on en verra la fin, de cette sale bête.

 

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Jeudi 5 novembre 2020

 

Mireille,

 

Et nous voilà de nouveau condamnés au triste régime du confinement. Nous particulièrement, les vieux, à qui l'on recommande instamment de prendre très au sérieux les prescriptions d'enfermement, tant, parait-il, le virus mondial est de jour en jour plus mortifère.

 

Le prenez-vous au sérieux, vous-même ? Si l'on est informé des données officielles et si on les prend au sérieux, on ne peut qu'être prudent. Toutes les prescriptions sanitaires sont à observer scrupuleusement. Si ce n'est pas le cas, on prend tout cela à la légère. Mais si on connaît personnellement des personnes qui sont touchées par le cruel virus on ne peut que demeurer enfermé, le plus solitairement possible. L'une de mes correspondantes vient de me sgnaler qu'elle est victime, elle aussi, de cette sale bète !

 

Il me faut reconnaître que très nombreux sont les amis, anciens et fidèles, qui respectent scrupuleusement les injonctions gouvernementales et demeurent chez eux, se contentant du téléphone pour maintenir des liens de fidèle amitié. Heureux sommes-nous d'avoir à notre portée un si utile instrument !

 

Personnellement, j'essaie de prendre positivement cette condition qui m'est imposée. Certes le kiné comme le médecin me conseillent de marcher le plus possible ; j'essaie de le faire le plus régulièrement possible, et comme il ne pleut ici que très rarement, c'est plus agréable. D'autres prescriptions sont moins faciles à observer. Mais dans l'ensemble de ma condition de vieux prêtre, je me dois de dire quotidiennement des mercis nombreux et sincères, à commencer à l'adresse des employées si dévouées qui me prodiguent matin et soir leurs services ; sans oublier, bien sûr chaque jour mon action de grâce reconnaissante à Notre Père car « le Seigneur est mon berger ; je ne manque de rien ».

 

Dimanche 1er Novembre 2020

 

Mireille,

 

C'est une jeune femme d'origine marocaine. Depuis plusieurs mois, elle fait partie de l'équipe qui me procure des soins, matin et soir, à moi comme à de nombreuses personnes d'un grand âge plus ou moins confinées à domicile. Ces « Apa » (Aides aux personnes âgées) – je vous en ai déjà parlé – nous sont bien précieuses et les services qu'elles nous rendent sont de tous ordres, tant leurs personnalités sont diverses. Ne croyez pas qu'elle ne font que nous apporter quelques soins ménagers. Toutes, chacune à sa manière, sont une présence féminine et, dans la mesure du temps qui leur est alloué, par une simple conversation, nous permettent de vaincre la solitude qui est la nôtre.

La jeune femme d'origine marocaine dont je vous parle aujourd'hui, aussi bien que plusieurs de ses collègues, est musulmane fervente. Elle sait que je suis prêtre, bien sûr, et me manifeste des égards particuliers ; ainsi, l'autre jour, alors qu'elle s'occupait du linge sale, elle est venue apporter sur mon bureau un petit linge – un purificatoire, le petit linge qui sert à essuyer le calice à la fin de la messe – en me disant que ce linge est du domaine du sacré et ne doit pas figurer au milieu du linge ordinaire.

C'est elle, de même, qui l'autre jour, m'a expliqué combien elle avait été choquée par le geste du professeur d'histoire-géo qui avait montré à ses élèves une caricature de Mahomet nu, les fesses en l'air, et qui pour cela avait été décapité par un jeune tchétchène. Ce qui, à ses yeux, était une juste punition.

 

Avant-hier, c'est moi qui ai relancé la conversation en évoquant le crime perpétré par un jeune tunisien qui a tué trois personnes dans une église de Nice. Deux femmes et un homme, parfaites victimes innocentes. Ma jeune interlocutrice ne pouvait en aucune façon justifier ce crime. Alors elle m'a demandé comment je réagissais devant un tel drame. J'ai eu beau jeu de lui répondre en citant l'évangile de ce jour : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute... Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

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Jeudi 29 octobre 2020

Mireille,

Est-ce qu'elle va durer encore longtemps, cette invasion mondiale du covid-19 le cruel tueur qui sévit depuis bientôt un an sur toute notre terre. Au cours de l'été dernier, j'ai pensé, comme beaucoup, qu'on était en train d'en voir la fin. A tel point que non seulement les jeunes, mais toutes les générations, jusqu'aux anciens de mon âge ont recommencé à vivre comme autrefois, chacun selon ses antiques habitudes. C'étaient les vacances, les uns retrouvant leur montagne préférée, soit de l'escalade sioit de la simple randonnée, beaucoup préférant retrouver les plages et le repos des années d'auparavant. Le passé confortable enfin retrouvé !

 

Et voilà que, cruelle désillusion, le maudit virus qui, sans doute comme ses vicimes humaines était en train de refaire ses forces,, se réveillait derechef et partait de nouveau à l'assaut des pauvres humains que nous sommes. « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », comme le racontait La Fontaine. Dans un inégal combat. Car il s'agit bien d'un combat, selon les annonces maintes fois répétées de notre Président.

 

Hier soir encore, il énumérait les enjeux de cette guerre et les armes défensives qu'il préconise pour freiner l'hécatombe. A commencer par un confinement de plus en plus strict, au moins aussi efficace que celui du dernier printemps. La « ligne Maginot » nouveau style, qui, peut-être, va nous permettre de traverser l'hiver sans trop de pertes. Difficile ascèse pour les jeunes comme pour tous les actifs, Quant à nous, les anciens, je crois que ce ne sera qu'un jeu d'enfants, habitués que nous sommes à la solitude et à de multiples formes d'abstinence.

 

C'est ce que m'a fait sentir dernièrement avec un certain ton d'envie, un ami de passage qui osa braver les consignes offcielles pour venir me rendre visite.. « Ce qui pour vous n'est qu'une longue habitude, m'a-t-il dit, est pour moi comme pour les gens de ma génération une corvée quotidienne. Combien sont difficiles et souvent douleureusesn l'absence de rencontres de communication habiuelle, aussi bien pour le travail que pour des échanges amicaux ! »

 

Effectivement. L'habitude de la solitude et de l'absence de rencontres régulières, on connaît. On fait avec. Et puis, il y a la prière. Mireille, je ne suis jamais seul.

 

 

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Dimanche 25 octobre 2020

Mireille

Il y a quelques jours, nous évoquions avec quelques amis, nos années de jeunesse. Eux, ils ont une bonne quinzaine d'années de moins que moi, et cela fait au moins soixante années que nous nous connaissons.Le même jour, un petit garçon est venu me rendre visite avec sa grand-mère, et au cours de la conversation qu'il suivait avec attention, il m'a demandé : "Mais pourquoi vous vous êtes fait prêtre ?" Et j'ai été bien embarrassé pour lui répondre.

 

Bien souvent, cette question, on me l'a posée. C'était plus facile d'y répondre autrefois. Mais depuis une bonne trentaine d'années, j'ai l'impression d'une sorte d'incommunicabilité qui s'instaure entre mes jeunes interlocuteurs et moi. Autrefois, je parlais de réponse à un appel, j'osais dire vocation, générosité, don de soi. Toutes ces valeurs étaient parfaitement intelligibles et admises comme allant de soi par les gens de nos générations. Aujourd'hui, j'ai l'impression que cela paraît terriblement démodé, voire inacceptable. En tout cas, l'autre jour, je sentais presque physiquement que mes explications demeuraient incompréhensibles pour mon jeune interlocuteur.

 

Ma génération a grandi dans le respect de nos pères qui avaient connu la première guerre mondiale. Même s'ils étaient personnellement discrets, les journaux, les revues, les livres exaltaient leurs exploits. Qui de nous n'a pas vibré au souvenir de ces premiers as de l'aviation naissante, qui se conduisaient face à l'ennemi en parfaits "chevaliers du ciel" ! On rêvait de les imiter un jour. On osait parler d'héroïsme. Bergson vantait "l'appel du héros et du saint". Nous étions portés dans un tel climat que la générosité, l'esprit de sacrifice et le don de soi paraissaient naturels à toute âme bien née !

 

Il m'est arrivé de dire, par manière de boutade, que je me sentais parfois, aujourd'hui, un vrai dinosaure. Et je pensais de nouveau à cela avant-hier, en regardant à la télé les visages des jeunes qui avaient fait ce qu'on ose maintenant appeler de son vrai nom : la guerre d'Algérie. Ils avaient été appelés pour des combats dont ils ignoraient la raison. On leur eût parlé alors d'héroïsme, ils auraient trouvé cela bien grandiloquent, sans doute. Par contre, on pouvait leur parler de "devoir" : ça, ils connaissaient.

 

Nous sommes de la même génération et nous avons été portés par le même appel. "De nos jours, serions-nous aussi courageux", se demandait récemment un homme public. Sans doute. Personnellement, je le souhaite.

 

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Jeudi 22 octobre 2020

Mireille ,

Par la radio régionale, j'ai appris que notre évêque avait adressé une lettre d'amitié au responsable musulman de la région. Il tenait à lui dire qu'il était de cœur avec sa communauté, car il pense qu'elle doit être bien malheureuse : l'un de ses coreligionaires a commis au nom d' Allah un horrible crime : il a assassiné et décapité un professeur d'histoire-géographie, qui avait présenté à ses jeunes élèves une caricature représentant le prophète Mohamed nu, les fesses en l'air.

« Tous frères », selon le titre de l'encyclique du pape François. Eh oui, musulmans, comme les juifs et les chrétiens des diverses dénominations, comme vous et moi, nous sommes frères et nous avons à nous comporter en frères, ce qui n'est pas toujours facile

Pas facile de rejeter tout amalgame, vous le pensez bien. Je recevais hier après midi trois hommes et nous en sommes venus à nous dire quelle était notre propre expérience : deux d'entre eux sont d'origine italienne, le troisième vient d'une autre région, et pour beaucoup d'autochtones, nous sommes des étrangers. D'origine différente, de religions différentes, et de combien de professions, bien souvent, nous sommes victimes d'amalgames, souvent trop rapides.

Quelques qualificatifs sommaires, et voilà, nous sommes classés, catalogués. L'un d'entre nous racontait combien ses compatriotes avaient souffert d'être qualifiés de 'macaronis', et nous-mêmes, que de fois ne nous sommes pas insurgés lorsque nous entendions nos camarades chantonner à nos oreilles : 'les catholiques sont des bourriques, les protestants sont des savants.' Dieu merci, de telles attitudes sont d'une autre époque et n'existent plus de nos jours.

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J'en étais là dans mes considérations lorque que mon APA (Aide aux personnes âgées) est venue pour son service du soir. Son père est d'origine algérienne et elle m'a dit combien elle se sentait, elle comme sa famille, étrangère, méconnue, différente et totalement incomprise, méprisée voire haïe particulièrement en ces jours douloureux. Alors, je lui ai déclaré le plus sincèrement possible combien j'avais d'estime et même d'admiration pour elle comme pour chacune de ses collègues. Elles sont devenues mes 'petites soeurs'

Et, une fois de plus, j'ai chanté ; …

Si tous les gars du monde / Devenaient de bons copains
Et marchaient la main dans main / Le bonheur serait pour demain !

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Dimanche 18 octobre 2020

Mireille.

Horrible ! Avant-hier un professeur d'histoire-géographie a été tué et décapité, à proximité de son collège, par un jeune islamiste . Ce dernier a crié
« Allah Akbar »
avant d'être mis à mort par la police. Pourquoi cette exécution d'un professeur ? Parce que celui-ci avait fait un cours sur  « la liberté d'expression, la liberté de croire ou de ne pas croire » à ses jeunes élèves et leur avait montré une caricature de Mohamed. Le Président de la République, venu sur les lieux, a déclaré : « Je veux dire ce soir de manière très claire : 'Ils ne passeront pas'.... Il a dénoncé en termes très fermes la tentative de l'assaillant d'attaquer nos valeurs : « cette bataille est la nôtre », a-t-il ajouté.

Une bataille que nul ne peut ignorer. Islamisation de quartiers, montée de l’islam politique, désorganisation du culte, mais aussi différenciation culturelle : « Séparatismes », Le chef de l’État a annoncé récemment son plan d’action contre les « séparatismes ». C'est une lutte contre ce sectarisme d'origine religieuse par un renforcement de la loi de 1905. Et d'abord en encourageant le culte musulman à adopter le régime de toutes les associations

 La loi de séparation des Églises et de l’État, votée en 1905, nous apparait aujourd'hui comme une excellente chose. Certes, lorsqu'elle fut promulguée, elle souleva chez les catholiques français une immense vague de contestation, notamment lorsque la force publique fut réquisitionnée pour faire dans toutes les églises l'inventaire des biens mobiliers et immobiliers dont elles étaient propriétaires. Un siècle plus tard, on mesure les avantages de cette loi, aussi bien pour les catholiques que pour la société elle-même, à tel point que des historiens sérieux en décrivent aujourd'hui le caractère exemplaire, non seulement pour notre pays, mais même pour de nombreuses autres régions du monde. Imaginez par exemple un instant qu'une réelle séparation existe entre l'Islam et toutes les nations où cette religion est implantée : ce serait un immense avantage pour tout le monde. Hélas, on n'en est pas là, et les liens entre la religion et nombre de régimes du Moyen Orient sont souvent étroits. Un exemple : en Turquie, d'antiques églises chrétiennes viennent d'être transformées en mosquées par le président Erdogan. Totalitarisme religieux, acteur de haine et de division.

Il fut un temps où, en France, l'Etat et l'Eglise étaient tellement liés que chacun cherchait à en tirer des avantages : l'Etat demandant à l'Eglise de cautionner sa politique, et réciproquement l'Eglise cherchant à obtenir de l'Etat quantités d'avantages financiers, matériels ou religieux. Donnant-donnant !

"Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", nous rappelle Jésus, aujourd'hui encore. Tout cela est une histoire de pouvoir. Et je cite souvent l'adage qui dit que "le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument." Pour ce qu'il en est de notre Eglise, il faut qu'elle se rappelle sans cesse et qu'elle applique constamment le slogan du pape Jean XXIII : "Une Eglise servante et pauvre". Alors, elle sera vraiment l’Église de Jésus Christ.

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Jeudi 15 octobre 2020

Mireille,

La guerre - toute guerre - est une horreur. Quand un pape crie « Plus jamais la guerre ! » il se fait simplement l'écho des milliards d'êtres humains qui l'ont connue, ou qui la subissent, aujourd'hui encore. La guerre est une horreur : dans la plupart des cas, elle transforme les humains en bêtes féroces, capables de toutes les turpitudes. Je ne sais pas si les guerres « en dentelle » du XVIIIe siècle faisaient preuve de plus d'humanité, quand le général français, s'adressant à l'ennemi, s'écriait : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! ». Même s'il y avait certaines formes d'élégance et de courtoisie, il y avait des morts. Et en deux siècles, on a fait simplement des « progrès » fulgurants en la matière en inventant des moyens de destructions massives. Mais l'homme est resté une bête féroce.

Tous les jours les médias nous informent des divers conflits et nous inondent de récits, tous plus horribles les uns que les autres. Et les images qu'on nous montre parfois me font frémir. Or voilà qu'un soir, avant de m'endormir, j'ai été particulièrement heureux de lire le récit de Georgette, qui avait sept ans lorsqu'elle s'est trouvée avec sa famille en plein milieu de la bataille de Normandie : « Nous étions cachés dans une grange quand j'ai entendu ma mère crier qu'ils allaient se tuer. Alors, malgré son interdiction, je me suis approchée pour aller voir. Dans le champ, un soldat allemand et un soldat américain avançaient parallèlement, accroupis et cachés l'un de l'autre par une haie. Tout à coup, ils se sont relevés et se sont vus. Ils ont été comme pétrifiés, et puis tout d'un coup, ils se sont serrés la main et ont continué leur chemin. »

Deux hommes qui se regardent et qui, d'un seul coup, ne voient plus, en face d'eux, un ennemi, mais simplement un autre humain ! Ah, si tous les hommes, toutes les nations de la terre pouvaient, ce matin, « se relever », se regarder, et voir, en face d'eux, non pas des juifs, des musulmans, des chrétiens, des noirs ou des blancs, mais simplement de pauvres humains !

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Dimanche 11 octobre 2020

Mireille,

 

Lors des dernières élections européennes (il y a déjà quelques années), parmi les (trop) nombreuses listes qui se présentaient aux suffrages de nos concitoyens, j'avais repéré une "Liste pour une langue commune européenne." Voilà qui est intéressant. Si tout le monde pouvait s'entendre, ce serait merveilleux, n'est-ce pas ? La proposition rejoint l'une de plus anciennes questions du monde. "Pourquoi y a-t-il plusieurs langues ?" Pendant toute mon adolescence, je me la suis posée, lorsque je peinais à apprendre l'allemand ! J'ai essayé ensuite d'apprendre un peu d'anglais. Mais la réussite n'a pas été plus grande. Si bien que j'en ai conclu que je n'étais pas doué pour les langues. Ce qui m'a créé des complexes, quand mon ami Karl, curé de la paroisse allemande avec laquelle nous étions jumelés, pouvait faire le lien entre paroissiens des deux nations grâce à sa parfaite maîtrise de notre langue. J'ai éprouvé également les mêmes sentiments en communiquant avec Peter, un prêtre autrichien qui parle et écrit en un français plus que convenable, ou avec Michele, un jeune prêtre italien qui m'a accueilli lors de mon dernier plerinage à Rome. Tous, ils peuvent communiquer efficacement.

Une langue commune européenne, pourquoi pas ? C'est ma première réaction. Mais immédiatement, je me suis dit que ce pourrait être dangereux. Langue commune, langage commun, pensée unique, uniformité des idées, c'est le chemin utilisé par tous les totalitarismes. Tous ne voulant plus faire qu'un. "Ein Volk, ein Reich, ein Führer" : tel était le slogan nazi. La pensée unique régnait de même en URSS, à Cuba et en Chine (entre autres) : et tous les déviants étaient froidement éliminés. C'est la vieille histoire de la tour de Babel, dont notre Dieu conteste radicalement l'idéologie totalitaire. Aujourd'hui encore, le danger n'est pas totalement éliminé, hélas !

Alors, comment s'entendre, avec les Polonais, les Slovaques, les Lettons ou les Slovènes, entre autres ? Ce n'est pas en votant pour une liste "pour une langue commune", du moins à mon avis. Tant de mes compatriotes, parlant le même français, n'arrivent pas à s'entendre ! Il y faudra du temps, pour qu'on arrive à communiquer. Mais je ne suis pas pessimiste. C'est démarré. L'idée européenne, même si elle se trouve grevée de trop de querelles politico-économiques, fait son chemin. La preuve : l'Allemagne, "ennemi héréditaire" de mon enfance, est devenue, réconciliée avec la France, le noyau, la cellule initiale de l'Europe d'aujourd'hui.

Bien ! Mais voilà qu'aujourd'hui, tous ces projets, ces essais internationaux, ces désirs d'unité exprimés sont en train de passer au rencard, à cause d'un être minuscule, mystérieux, visible uniquement grâce au microscope un virus. Invisible, et cependant terriblement efficace et dangereux. D'une efficacité universelle. D'une cruauté incomparable (je pense à ces millions de victimes, nos frères et sœurs) Pas un seul pays au monde n'échappe à son pouvoir souverain et mortifère. Pas une seule région de notre terre ne peut se vanter de son indépendance.Et chacun de prendre des mesures plus ou moins efficaces. Pour reprendre le mot du fabuliste, « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.» La voilà donc, bientôt instaurée, cette forme d'unité : tous les peuples de la terre étroitement soumis, menacés de mort, En train de se débattre. Et cela jusqu'à quand ? Nul ne le sait. A quoi servirait-il de cultiver des langues étrangères ? N'est-ce pas le règne du « chacun pour soi » qui commence, où il n'est même pas permis de se donner la main?

 

« Si tous les gars du monde devenaient de bons copains

« Et marchaient la main dans la main... » 

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Jeudi 8 octobre 2020

 

Mireille,

 

Récemment, le matin à la messe, nous était proposée la lecture d'extraits du livre de Job. Seulement des extraits, et pas très bien choisis. Dommage, car lorsqu'on suit la trame de l'histoire qui nous est présentée dans ce conte oriental, on en découvre le sens et la richesse.

 

J'aime le livre de Job. Certes, au premier abord, il est difficile et même incompréhensible. Mais lorsqu'on creuse un peu plus, on y découvre des richesses. Il y a déjà bien longtemps, j'avais travaillé ce livre de la Bible avec un groupe de jeunes. Au premier abord, nous étions rebutés. Alors, nous avons décidé de le re-traduire dans le français contemporain, celui de ces jeunes "traducteurs". Et nous nous étions passionnés pour ce travail. L'une d'entre elles l'avait présenté à un moine de Chauverpche qui s'était montré intéressé par le résultat de ce travail. Si j'ai le temps, un jour, il faudra que je recherche dans l'innommable désordre de mon grenier : une copie de ce travail doit s'y trouver.

 

L'histoire, vous la connaissez. Il s'agit d'un de ces contes comme les nomades ont l'habitude d'en raconter, le soir, sous la tente. Savoureux, le dialogue de Dieu et de Satan qui vient lui rendre visite. Dieu lui demande d'où il vient et Satan lui répond qu'il a été faire un petit tour sur la terre. "As-tu vu Job ?, demande Dieu. Ah, celui-là il est vraiment bien ! - Oui mais, réplique Satan, s'il lui arrivait quelque malheur, je suis sûr qu'il serait comme les autres et qu'il te maudirait. Et Dieu de dire : "Chiche !" Voilà comment débute le conte. Suivent toutes les calamités qui tombent sur ce "pauvre Job". Il se retrouve nu, sur un fumier. Même sa femme le méprise, mais Job ne maudit pas Dieu. Ses anciens amis viennent le voir et lui disent les âneries qu'on dit - ou qu'on pense - en pareil cas : "C'est la volonté de Dieu, il faut t'écraser" ou encore : "Tu as dû faire de gros péchés pour que Dieu te punisse de cette façon." Job les envoie tous promener : lui, il veut demander des comptes à Dieu. Et Dieu lui répond. D'abord en lui disant : "Qui es-tu, pour vouloir discuter avec moi ?" Mais à la fin, Dieu fait le plus bel éloge de l'homme révolté : "C'est Job qui a raison."

 

Enfin, nous en sommes parvenus à la fin, le "happy end" du conte. Et là, je suis littéralement tombé en arrêt. Cela m'arrive parfois, de tomber en arrêt en célébrant seul l'Eucharistie matinale. Un mot, une phrase viennent interrompre ma lecture, provoquant étonnement, révolte ou émerveillement. Il en fut ainsi en lisant que "Job eut encore sept fils et trois filles (en plus de 14 000 moutons, 6 000 chameaux, 1 000 paires de boeufs et 1 000 ânesses)". Puis on nous donne les noms, non pas des sept garçons, mais celui des trois filles : la première, Colombe, la deuxième, Fleur-de-Jasmin, et la troisième Ombre-du-regard. Avouez qu'il y a de quoi vous émerveiller. C'est tout de même mieux que certains prénoms débiles d'aujourd'hui, non ?

 

Et voilà qu'à la phrase suivante, une fois de plus, je suis tombé en arrêt : "Job mourut très âgé, rassasié de jours". Il devait vraiment être très, très âgé, Job, pour être "rassasié de jours". Personnellement, même parvenu au grand âge qui est le mien, non seulement je ne suis pas "rassasié de jours", mais je me demande si je le serai un jour ! En attendant, je vais déguster celui qui commence.

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Dimanche 4 oxtobre 2020

 

Mireille,

 

En ce 4 octobree, nous fêtons saint François d'Assise, le petit saint pour qui j'ai une dévotion particulière. Et cela depuis bien longtemps. Dévotion qui s'est particulièrement concrétisée lorsqu'il m'a été donné de créer une paroisse et de faire construire son église. Losque j'ai proposé le patronage de saint François d'Assise à l'archevêque (qui, fort de sa dévotion à la Vierge Marie, ,se proposait d'appeler notre nouvelle église l'église Notre Dame,) celui-ci s'est étonné de ma proposition, ajoutant qu'aucune paroisse de son diocèse n'avait été placée jusque là sous le patronage de saint François d'Assise. Ce n'est plus le cas aujourdhui. D'autant plus que notre pape lui-même a pris une décision identique à la nôtre lorsqu'il fut élu en 2013 et qu'il devint pour l'humanité entière 'le pape François'.

Donc le pape François était hier à Assise : il tenait à se rendre auprès du 'petit pauvre' et là, à y signer solennellement une troisième encyclique intitulée «  Fratelli tutti», la lettre qu'il a placée sous le patronage du «  petit frère de tout au monde. »

De nombreuses fois, je me suis rendu en pélerinage à Assise. Les premières fois, au temps des vacances ; On couchait alors sous la tente. Et puis, il y eut le 11 septembre 2001. Dans l'après-midi, j'arrivais à Assise. A l'entrée de la cité, comme je demandais à louer une chambre chez l'habitant, la propriétaire, m'ouvrant sa porte, me prit par la main, me fit entrer dans le salon ; la télé retransmettait les images horribles des avions qui venaient s'écraser quelques heures plus tôt sur les immeubles du World Trade Center . Je suis alors monté jusqu'à la basilique où repose notre petit frère François pour lui confier ma peine.

Mon dernier pélerinage à Assise, ce fut quelques années plus tard, avec mes paroissiens. Le matin, nous avons eu le bonheur de célébrer l'eucharistie sur l'autel édifié sur le corps de saint François.

On appelle François 'le poverello', le petit pauvre. Certes, François a vécu une réelle pauvreté, comme un refus de toute commodité et comme un signe de proximité avec tous les pauvres de son époque ; Je me suis toujours demandé si cette proximité voulue et pratiquée n'avait pas eu pour conséquence une fraternité plus étendue. Et voilà François qui se comporte en petit frère de tout le vivant. Il est frère des hommes, quels qu'ils soient, mais bien plus, il est le frère des animaux. Bien plus encore, les fleurs, les plantes, les arbres, tous les végétaux sont ses frères et sœur. Dans cette nature qui, pour lui est Création divine, œuvre d'amour de Dieu, il voit ses frères et sœurs ; François le 'poverello', dans sa pauvreté réelle, distant de tous les biens matériels, se retrouve immensément riche, de tout le vivant de toute la création.

Saint Franiçois d'Assise, je vous aime.

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Jeudi 1er otobre 2020

 

Mireille

 

Deux tableau ont été volés dans une église, la semaine dernière. Gros émoi ! Ces deux tableau, l'un représentant Jésus chez Marthe et Marie, l'autre, une crucifixion, étaient inscrits au répertoire des monuments historiques. Ils avaient donc une certaine valeur. De l'avis des spécialistes, de tels vols sont le fait de cambrioleurs spécialisés, eux-mêmes commandités, la plupart du temps, par des antiquaires véreux.

 

Ce n'est pas la première fois que de tels vols ont lieu dans des églises, et toutes les précautions que prennent les curés responsables de ces églises n'y font rien. J'ai même connu l'époque où, pour se débarrasser de vieux lustres ou de candélabres en bois doré qu'ils estimaient sans valeur, les curés eux-mêmes les bradaient pour une bouchée de pain à des antiquaires qui les revendaient à prix d'or pour orner des salons parisiens. Il a fallu que les beaux-arts et les directions diocésaines mettent plusieurs fois en garde tous les responsables de paroisses pour que ce trafic cesse... ou tout au moins se raréfie.

 

Comment trouver une parade à de tels vandalismes ? La solution la plus simple - simpliste ? - consiste à fermer les églises. C'est ce que font actuellement quantité de paroisses. A la campagne et même en ville. On limite ainsi les risques de méfaits en tous genres, sans pour autant les éliminer totalement. Dans l'un des cas au moins, la semaine dernière par exemple, il semble que le voleur s'est laissé enfermer un soir dans l'église pour pouvoir travailler en toute tranquillité. Alors ?

 

Depuis bien longtemps, je m'insurge contre cette manie de fermer les églises. Certes, je reconnais qu'il y a des risques à laisser l'église ouverte. Mais, dites-moi, à quoi sert-elle, une église toujours fermée ? Avec la raréfaction de la pratique religieuse, du nombre des prêtres et donc des offices qui y sont célébrés, on peut se poser la question. Et si j'étais le maire d'une de ces centaines de petites communes qui ont la lourde charge financière de la conservation et de l'entretien de tels bâtiments qui ne servent presque plus jamais, je me poserais la question : faut-il continuer à les entretenir ? Voilà un type de patrimoine particulièrement onéreux.

 

Mais, me direz-vous, ces églises peuvent servir à autre chose. Comme salles de concert, voire salles de spectacles, par exemple. Et voilà comment on détourne de leur vocation première des églises qui, pendant des siècles, ont été imprégnées de la prière du peuple chrétien. Pas seulement de la prière collective, mais de la prière personnelle de tant d'hommes, de femmes, d'enfants qui y ont fait halte, un jour ou l'autre de leur existence, ou régulièrement. Quand je lis par exemple,à la rubrique « Idées de sortie » : « L'abbaye Notre-Dame fête l'automne avec une exposition  Produits artisanaux, naturels et bio , spectacles pour enfants et nombreuses conférences, dimanche, de 10h à 18h », mon sang ne fait qu'un tour !

 

Pardonnez-moi d'en faire appel à mon expérience d'ancien « curé de paroisse ». L'église que nous avons construite dans les années soixante, en plein coeur d'un grand ensemble qui compte de fortes proportions d'immigrés, est toujours restée ouverte. Pendant des années, jour et nuit. Ce n'est qu'à la suite d'un important saccage que nous avons décidé de la fermer la nuit. Mais seulement la nuit. Aujourd'hui encore, un paroissien vient l'ouvrir chaque matin et la fermer le soir. Certes, il n'y a pas d'oeuvres d'art célèbres ni de tableaux inscrits au répertoire des monuments historiques. Mais il y a, bien plus précieux, chaque jour, des hommes, des femmes qui y viennent prier, ou simplement s'y recueillir, ou même, plus simplement encore, prendre le temps de souffler un peu.

 

Signe des temps ? J'ai peur que nos églises, après avoir été pendant longtemps les maisons du peuple de Dieu, ne deviennent que des musées qu'on visite en passant, voire même de vulgaires salles des fêtes.

 

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Dimanche 27 septembre 2020

Mireille,

« Vanité des vanités, tout est vanité » Par trois fois ces derniers jours, nous avons entendu, dans la liturgie, résonner à nos oreilles cette parole désabusée de la Bible. Si bien que Reine, une de mes aimables correspondantes, me demande, dans son dernier courrier électronique, ce que cela signifie.

Apparemment, le livre de l'Ecclésiaste (ou Qohelet) exprime simplement une angoisse philosophique devant le mystère de la destinée et l'absurdité de l'existence. N'en reste-t-il que la nausée d'un échec total ? Ce livre de la Bible est-il le premier texte existentialiste ? Je ne le crois pas. Je le lis comme la recherche d'un comportement vraiment humain et parfaitement réaliste : ne nous faisons pas d'illusions, ne nous laissons pas berner par de fausses promesses. C'est pourquoi il commence par ces mots : "Vanité des vanités."

Il s'agit de bien comprendre cette expression. Le mot hébreu signifie souffle, haleine, fumée, ou encore, plus justement, "fétu de paille". C'est pourquoi certaines Bibles ont traduit par : "Rien qui tienne, on n'a de prise sur rien." Ce qui est simplement une donnée d'expérience. L'auteur, qui vivait au IIIe siècle avant notre ère, s'inscrit en faux contre la pensée des philosophes grecs qui prétendaient venir à bout des inconnues de l'existence (cette ambition est encore au centre de la pensée contemporaine). Il refuse cet optimisme. Nous sommes dans un monde où tout est déconcertant. L'homme est un être mortel et limité. (A ce propos, je vous conseille de lire le chapitre 12, qui est pour moi le plus beau poème de toute la Bible). Ne prenons pas les apparences pour le tout de la sagesse. Soyons satisfaits de vivre pleinement le moment présent. Sachons profiter des joies que Dieu nous réserve aujourd'hui et laissons le reste à la grâce de Dieu.

C'est pourquoi je vous souhaite de vivre pleinement un bon dimanche.

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Jeudi 24 septembre 2020

 

Mireille,

 

Ils n'en finiront donc jamais de nous prédire tous les malheurs du monde, nos chercheurs ? Moi qui croyais avoir échappé jusqu'ici au sida, au cancer, à l'infarctus et même au génocidaire coronavirus et aux autres menaces qui pèsent sur nos têtes à tous, voilà que j'apprends qu'un nouveau fléau menace sérieusement de raccourcir considérablement mon existence : le célibat !

 

C'est du moins ce que rapporte un quotidien britannique : une récente étude de l'université anglaise de Warwick révèle que les hommes et les femmes célibataires "boivent trop, travaillent trop, sautent des repas et manquent de stabilité affective. En conséquence, plus que les cigarettes, le vin et l'angoisse de prendre du poids, le célibat nuit gravement à la santé, réduisant l'espérance de vie de plusieurs années."

 

L'étude, réalisée pendant sept ans auprès de 10 000 célibataires britanniques, révèle que les célibataires endurcis, comme d'ailleurs les divorcés ou séparés, ont un taux de mortalité supérieur de 10% à ceux qui sont mariés. « Tandis que le mariage vous tient en vie, la surmortalité enregistrée chez les célibataires est comparable à celle des fumeurs », explique le professeur Andrew Oswald, à la tête de l'équipe universitaire.

 

Nos chercheurs n'ont pas pu établir clairement les raisons scientifiques de cette longévité écourtée. Ils s'en tiennent donc à des constatations ordinaires. Ils décrivent les célibataires comme des gens qui n'ont aucune hygiène de vie et qui mènent une existence moins équilibrée que celle de leurs concitoyens mariés. Mais n'est-ce pas là un peu - beaucoup (?) - caricatural. Je vous l'ai déjà dit : je me méfie des études qualifiées de « scientifiques » et qui, parfois, n'ont pour objectif que de prouver des présupposés. Sans parler des pubs innombrables pour des produits « testés en laboratoire » ou « prouvés scientifiquement ». Je suis méfiant. Comme je le suis pour tant de sondages d'opinion qui peuvent se révéler être de banales manipulations d'opinion.

 

Dans le cas présent, on voudrait me faire croire que tous les célibataires sont des anormaux, buveurs, menant une vie déréglée, affectivement instables, irresponsables et compensant par un travail acharné l'absence de partenaire. Je ne me reconnais absolument pas dans un tel portrait. Ne serait-ce que parce que je n'ai jamais été un bourreau de travail. C'est sans doute pour cela que j'ai déjà largement dépassé l'espérance de vie moyenne de mes compatriotes. J'espère bien continuer dans cette voie.

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Dimanche 20 septembre 2020

Mireille,

Savoir déguster tous les petits bonheurs de la vie. Souvent ils surviennent à l'improviste. Ainsi hier soir, je commençais mon dîner et, comme chaque soir, je venais de mettre la radio en marche. D'habitude, cela me fait un fond sonore, quand l'affreux verbiage des présentateurs n'est pas trop dérangeant. Hier soir, cela commençait par ce verbiage, auquel je ne prêtais pas attention, quand une voix s'est élevée, qui chantait, sans aucun accompagnement, la chanson de Prévert et Kosma : « Les enfants qui s'aiment… » Il chantait ? Non. Simplement, il chantonnait, pour lui tout seul, comme on le fait souvent quand on est seul. Et subitement, j'ai interrompu toute activité. Plus question ni de manger, ni de lire en mangeant, comme je le fais parfoist. Quand la voix s'est tue, le dialogue a repris. Mais cette fois, j'ai fait attention. J'ai savouré ensuite « Les feuilles mortes ». Puis, je ne sais par quel enchaînement, il a été question de Mozart et de Christian Bobin. Un disque, ai-je compris, qui vient de sortir, et dont j'ai dégusté un extrait : une voix disait, très simplement, un passage d'un livre de Christian Bobin, qui introduisait une sonate de Mozart enfant. Une sonate qu'il composa vers l'âge de huit ans.

Inutile de vous dire que mon repas a bien refroidi dans mon assiette, que mon livre a été doucement refermé, et que, grâce à la radio, à Prévert et Kosma, à Bobin et à Mozart, j'ai pleinement vécu un moment de bonheur.

 

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Jeudi 17 septembre 2020 

Mireille,

Un fait divers, relaté dans un journal local. Cela se passe dans un village voisin. Vendredi dernier, vers 22 heures, un bébé de 18 mois pleure dans un appartement. La maman décide de le calmer en allant le promener dehors. Mais à l'extérieur, l'enfant crie toujours, ce qui énerve de plus belle des voisins acariâtres. Ces derniers appellent alors la gendarmerie pour signaler… du tapage nocturne. L'auteur de l'article conclut : « Il va de soi que, sur place, les gendarmes n'ont effectué aucune procédure. »"

Voilà où on en est ! On ne supporte plus rien. On ne tolère plus rien. Il eût été logique que des voisins normalement constitués s'apitoient sur cette jeune maman, qui essayait en vain de calmer son bébé. Non ! On l'accuse, on la condamne : elle et son bébé nous dérangent dans notre « splendide isolement ». Ils troublent notre sacro-sainte quiétude.

La semaine dernière, dans la salle d'attente d'un médecin, la conversation allait bon train. Toutes les personnes (de ma génération) se lamentaient sur les temps que nous vivons, et spécialement à propos des jeunes « qui ne respectent plus rien, n'est-ce pas ? » Un ami, qui me raconte cet épisode, me dit : J'ai eu beau leur expliquer que depuis que le monde est monde, il en est ainsi, et que déjà du temps de Socrate, on disait - et on écrivait - qu' « il n'y a plus de jeunesse ». On m'a répondu par un flot de doléances. Et la conclusion est venue de la bouche d'un de ses voisins : « Il faut rétablir le service militaire, pour leur apprendre ce que c'est que la vie ! »

Un jour, j'ai entendu une réflexion encore plus écœurante : « Il faudrait une bonne guerre. » On oublie simplement que les jeunes, c'est à nous les adultes, de les éduquer. Comment voulez-vous qu'ils nous acceptent et qu'ils nous respectent, si des adultes ne peuvent pas supporter un petit bébé qui pleure après 22 heures ?

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Dimanche 13 septembre 2020

Mireille,

je me suis posé la question depuis très longtemps. Chaque jour, quand nous disons le 'Notre Père, en français, nous demandons à Dieu : 'Pardonne nous nos offenses, alors qu'en latin nous disons  'Dimitte nobis debita nostra' , c'est à dire en bon français 'Remets-nous nos dettes' Demander à Dieu de nous pardonner, c'est totalement différent que de lui demander de nous remettre nos dettes, n'est-ce pas ! C'est même à mon sens, un peu réducteur.

En effet, si nous réfléchissons, nous avons tout reçu de Dieu. Que de dons, qui ont façonné notre propre personnalité. Aussi bien nos comportements dans la vie en société que notre manière d'être. L'un jouit d'une intelligence remarquable, l'autre d'une sensibilité qui le rend très attentif aux autres ; l'un est plus timide, l'autre ne passe jamais près d'un malheureux sans lui porter secours, etc.Plus largement, c'est de Dieu que nous tenons lav vie. Il ne faut pas se vanter de ces dons comme s'ils étaient notre bien propre, alors qu'ils ne sont que des dons de Dieu. Nous en sommes débiteurs. Et nous avons tout simplement à les mettre en valeur, et pas pour nous enrichir égoïstement, mais au service de tous les hommes nos frères.

« Dieu merci » C'est une expression courante. C'est particulièrement l'exoression qu'emploie l'une des aides aux personnes âgées qui viennent matin et soir me faciliter la vie pour des tâches courantes. Celle-ci, jeune fille âgée de 21 ans, de religion musulmane, est particulièrement dévouée. Pour elle, tout est don de Dieu. Ainsi, chaque matin, au réveil, elle prie Allah de lui accorder son propre souffle divin. Manière très personnelle de demander celui que nous, chrétiens, appelons l'Esprit Saint n'est-ce pas ?

Alors, « remets-nous nos dettes » ! Eh oui, notre dette envers Dieu est énorme. Comment lui remettre ce que nous lui devons ? Comme ma jeune fille, je pense que nous devons lui dire merci. Il faudrait nous souvenir du sens profons du mot merci. Ce n'est pas qu'une marque de politesse. Dire merci, c'est s'en remettre totalement en l'amour gratuit du Père. Dieu merci.

 

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Jeudi 10 septembre 2020

Mireille,

On en apprend, des choses, pour peu qu'on soit curieux ! Ainsi, je lisais récemment dans un ouvrage bien documenté, que les neurologues constatent que les "états transcendants unitaires" ont un effet bénéfique sur l'hypothalamus et le système nerveux autonome. Autrement dit, ajoute l'auteur, "des études ont montré que la participation à des activités spirituelles telles que prières, offices ou méditations peuvent faire baisser la pression sanguine et le rythme cardiaque, réduire les niveaux de cortisone hormonale et susciter des améliorations dans le système immunologique de l'individu." Les croyants auraient donc, dit-il, "uneespérance de vie supérieure, moins d'infarctus et de maladies cardiaques que les autres."

Et de citer le Dr Koenig, du centre médical de la Duke University : "Le défaut d'engagement religieux a un effet sur la mortalité équivalent à quatre années de tabac avec un paquet de cigarettes par jour. Pourquoi, ajoute-t-il, rejeter les données brutes recueillies par médecins et psychiatres d'outre-Atlantique ? Avec le sourire, il conclut : " Et l'homme dit " que l'Eternel soit ", et l'homme vit que c'était bon pour lui. Et il Le garda par-dessus lui. " CQFD.

Dieu, à quoi ça sert ? A rien, pensent certains de nos contemporains. Claudel rétorque : " Il nous sert à le servir " Ce qui est une autre manière de voir les choses. Mais, de là à penser qu'il sert à réguler notre tension et à faire baisser notre taux de cholestérol, il y a une marge ! Personnellement, je n'aime pas beaucoup ce genre d'apologétique. Il me suffit de savoir que je suis aimé de Lui "et tout le reste me sera donné par surcroît".

 

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Dimanche 6 septembre 2020

Mireille,

Les dispositions gouvernementales ont pour but de lutter contre l'invasion mortifère du covid-19, et il est naturellement souhaitable qu'elles soient parfaitement efficaces, ce qui, ces derniers jours, ne semble pas être parfaitement le cas. C'est pourquoi on peut se demander si elles sont suffisamment respectées par l'ensemble de nos compatriotes. Mais je n'ai pas mission de porter jugement sur ces comportements divers. Quant à moi, dans ma situation, il ne m'est pas difficile de vivre une certaine solitude.

Solitude, d'ailleurs toute relative. Rencontres diverses, soins et services matin et soir, visites occasionnelles sont là, pour empêcher toute monotonie, surprises en tous genres sont autant de petits bonheurs inopinés. Ainsi, il y a quelques jours, j'ai revu avec plaisir un couple, dont j'ai célébré le mariage il y a de nombreuses années : tous deux sont enseignants dans la région parisienne.

Après les civilités d'usage, Thomas, l'heureux papa de deux grands garçons, m'a demandé : «  Avez-vous lu, il y a quelques semaines, le numéro de mon mensuel consacré aux récentes révélations sur la Bible ? » Comme j'avouais mon ignorance, il a sorti un numéro de cette revue qui expliquait, dans un long document, que des chercheurs venaient de révéler que tout ce que la Bible raconte sur Abraham, Moïse, la sortie d'Egypte, Josué et Jéricho, David et le Temple de Salomon étaient purement et simplement des légendes, ou tout au moins des récits très enjolivés.

Je n'ai pas lu tout ce document, je n'ai fait que le feuilleter, mais immédiatement, j'ai expliqué à Thomas que tout cela, non seulement les chercheurs l'ont annoncé depuis des dizaines d'années, mais que, personnellement, j'ai pris soin, depuis une bonne cinquantaine d'années, dans tous mes cours de catéchisme, de bien faire distinguer aux enfants ce qui était historique de ce qui était légendaire ou proprement de style épique. Car, si historiquement on ne sait rien d'Abraham ni même de Moïse ou de Josué, il y a quelques fondements historiques, très enjolivés certes, dans les récits bibliques concernant les siècles qui suivent.

« Dans le monde francophone, les pionniers de l'enquête patiente et du savoir positif se trouvent, pour une bonne partie, dans les couvents et les congrégations, chez les pasteurs et les moines, alors que prévaut dans les milieux laïcs ou athées une inertie passéiste ( les milieux dits cultivés n'étant pas les moins crédules)…Tête-bêche paradoxal auquel conduit une laïcité mal comprise, qui proscrit de l'école publique l'histoire des religions. Veut-on, avec l'illettrisme montant, faire demain des monastères l'ultime abri des Lumières ? » écrivait Régis Debray dans un de ses ouvrages.

" Je regrette bien de n'avoir pas été au catéchisme auprès de vous ", m'a déclaré Thomas en conclusion de notre discussion. J'ai eu envie de lui dire que, personnellement, je regrette bien que l'Église n'ait plus guère les moyens de masse - tel le catéchisme autrefois - pour donner au peuple chrétien (enfants, jeunes et adultes) une formation sérieuse. "L'ignorance en matière religieuse, cette plaie ouverte au flanc de l'Église," écrivait naguère Pie XI. Que dirait-il aujourd'hui !

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Jeudi 3 septembre 2020

 

Mireille,

 

C'est avec deux jours de retard sur mes engagements que je vous rejoins en ce 3 septembre. La ponctualité de Gérard, le fidèle rédacteur de la rubrique « « A Contre Sens » de notre site ne peut qu'accentuer ma honte personnelle.

Il faut que je vous le raconte : avant-hier 1er septembre, au lever et plein de bonnes résolutions, j'ai donc ouvert l'ordinateur vers 8 heures, décidé à commencer une nouvelle année dite « scolaire » en vous écrivant au lever du jour. Et voilà que j'y découvre un mail de Gérard qui me transmet sa première réflexion qu'il a intitulée « Un air nouveau ». Mieux encore, ce mail est daté de ce 1er septembre à 05 h 54. Un record !

Un record , et un modèle. Normal, me direz-vous, puisque Gérard fut professeur tout au long de sa vie professionnelle. Qu'il soit pour nous un exemple, comme de bons élèves !

 

Que vous dire de ma vie ? Vieux retraité, célibataire par vocation, je n'ai pas eu jusqu'ici de raison de me lamenter : je suis habitué à cette forme de solitude qu'un virus meurtrier impose à tant de victimes actuelles, ces millions de mes contemporains, de toute profession, de tout continent, de toute condition sociale. J'ai pour habitude de dire que la valeur essentielle des humains réside dans la qualité de leurs relations, et que c'est dans ses contacts plus ou moins fraternels qu'on peut estimer notre prochain. Le virus omnipotant a tout cassé. Beaucoup en souffrent. Heureux sont ceux qui, même dans des conditions de solitude imposée, peuvent encore entretenir quelques relations. Un appel téléphonique, un simple courriel, une carte postale souvenir de vacances à la mer, sont autant de témoignages d'affections capables d'éliminer tout sentiment de solitude trop insupportable . Personnellement, je peux, de plus, me réjouir de tant de visites bien souvent imprévues, de conversations et d'échanges qui sont riches de confidences, ce dont il me reste à rendre grâce dans ma prière

 

 

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Date de dernière mise à jour : 03/12/2020