Leon       Lettre à Mireille        Mains jointes

 

 

 

Dimanche 9 décembre 2018

 

Mireille,

 

Ce samedi 8 décembre risque de demeurer, dans notre mémoire collective de français, comme un de ces jours d'insurrections violentes qui auront jalonné toute ma vie de presque centenaire. Il y en eut d'autres, et même beaucoup trop. Que vous dire, ce matin, qui soit une parole vraie, parole de paix et « parole de Dieu » ?

Il se trouve qu'en ce troisième dimanche de l'Avent, je n'aie rien à inventer. Je n'ai qu'à recopier des textes précieux que la liturgie a puisé dans la Bible. Depuis le vieux Sophonie qui, six siècles avant Jésus, nous présentait Dieu comme un Dieu qui danse. Je le cite : «  Pousse des cris de joie, car le Seigneur est en toi. Il dansera pour toi avec des cris de joie. » Ensuite, c'est Saint Paul qui, depuis sa prison, écrit à ses amis de la ville de Philippes en Grèce : : « Votre sérénité dans la vie doit frapper tous les regards. », et il ajoute : " La paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer, gardera vos cœurs et vos pensées ". La conclusion de tous ces messages, je la trouve chez Paul Claudel : « La joie, c’est le premier et le dernier mot de l’évangile. », écrit-il.

J'avais été très surpris, il y a quelques années, au cours d'une réunion avec des jeunes, d'un malentendu qui s'était établi entre nous à propos des mots « joie » et « bonheur. » On n'avait pas du tout la même interprétation de ces deux mots. Pour eux, en effet, la joie, c'est quelque chose de passager et de superficiel ; par contre, le bonheur, c'est quelque chose de durable et de profond. Vous aussi, peut-être, vous pensez ainsi. Pour moi, c'est la joie qui est quelque chose de profond et de durable, et le bonheur quelque chose de passager et de superficiel. Je disais donc qu'on pouvait connaître la joie même en vivant une situation de malheur.

Certes on peut quand même se demander si ce n'est pas une illusion, si l'espérance chrétienne n'est pas un leurre, la source d'une fausse consolation : « Vous vivez dans la misère, vous connaissez souffrance, maladie, peines de toutes sortes, mais, ne vous en faites pas, soyez dans la joie, un jour viendra où tout cela changera ! » Un peu comme le barbier qui écrivait sur sa devanture : « Demain on rase gratis ! » Peut-on connaître le bonheur, simplement, dans l'attente, dans le désir ?

Eh bien, au milieu de tous les cris d'alarme qui retentissent chaque jour à nos oreilles, le Seigneur nous invite à garder notre sang-froid et notre sérénité. Quant à moi, il me reste à vous souhaiter une bonne santé.

Car c'est une question de santé. Le mot " santé " est le même que " salut ". Nous serons en bonne santé si nous ne nous replions pas sur nous-mêmes. Avez-vous remarqué, par exemple, comment, lorsque nous sommes malades, nous avons tendance à nous replier sur nous-mêmes ? La condition indispensable pour être en bonne santé, c'est d'être ouverts aux autres. Ce que je dis là est valable, non seulement pour les individus, mais pour tous les groupes humains, et ces temps-ci, pour notre pauvre pays ! Une parole de Jésus m'avait frappé, il y a quinze jours. « Tenez-vous sur vos gardes, disait-il, de crainte que votre cœur ne s'alourdisse dans la débauche, l'ivrognerie et les soucis de la vie ».

Comme je voudrais que tous mes contemporains puissent abandonner colère, vengeance et soucis de la vie pour accueilir – elles sont à notre porte - santé et joie  !

* * * *    

 

Jeudi 6 décembre 2018

 

Mireille,

 

Les amis m'ont annoncé avant-hier la mort de Claude Mounier. Comme eux – comme beaucoup de gens de Grand Charmont – j'éprouve une grande peine. Ce sont quarante années de vie paroissiale qui reviennent à ma mémoire, et tant de souvenirs des jours heureux ; souvenirs qui, certes, ne m'ont jamais quittés, mais qui, aujourd'hui particulièrement, meublent ma pensée.

    Il y a comme cela, parmi tant de personnes connues et fréquentées, celles ou ceux auxquels on s'attache particulièrement. Il vous ont frappés dès les premières rencontres, par tel ou tel trait de caractère, dans telle ou telle occasion, pour telle ou telle réflexion qui vous a frappée. Claude était de ceux-là.

    Sa modestie, sa discrétion, sa simplicité étaient pour moi exemplaires. Dans une paroisse, chacun doit trouver sa place. Celle de Claude était importante : il avait su mettre ses qualités humaines et professionnelles au sein d'une équipe qui avait le souci constant de l'entretien et de l'embellissement de l'église. Au fil des années, l'équipe s'était réduite, mais Claude était toujours là, attentif à tout, et disponible à chaque instant.

    Ce qui m'a le plus frappé, c'est une des réflexions de Claude, qu'il m'a souvent répétée : « Il n'y a pas de problème, disait-il, qui n'ait une solution ». Claude avait toujours la solution. Ses copains m'ont raconté qu'il en était de même à l'usine : quand il y avait un problème d'ordre technique le chef répondait à ceux qui ne trouvaient pas de solution : « Allez voir Mounier, il saura bien vous dépanner. » Ah, qu'il était donc précieux, Claude !

    Pour la dernière fois le corps de Claude va pénétrer dans l'église qu'il a tant aimée et dont il a pris tant de soins éclairés et vigilants. De cœur et d'esprit, je tiens à me joindre à la prière de tous ses amis et voisins qui l'entoureront. Et je lui redis, avec toute ma proximité affective, un chaleureux et fraternel A-Dieu.

 

* * * * * *

Dimanche 2 décembre 2018

 

Mireille,

 

Décidément, je m'aperçois chaque jour davantage que je suis un « vieux ». Je mets délibérément ce mot entre guillemets, parce que je suis encore jeune d'esprit, et de cœur, même si le corps, après accident, chutes, AVC et autres, accuse largement mon grand âge. Aussi, quand j'analyse ce monde dans lequel je vis, je pense qu'en effet, je suis d'une autre époque. Est-ce l'influence de l'école primaire de mon enfance, ou était-ce l'air du temps, je ne sais. Mais je constate que j'ai été élevé dans le culte du progrès. Je suis héritier du « siècle des lumières », de ces philosophes du XVIIIe siècle pour qui, grâce à la science, l'humanité irait de progrès en progrès, indéfiniment. Pour qui, grâce à la science, l'homme arriverait à dominer la nature dans ce qu'elle a d'absurde et d'inhumain. J'ai été élevé en ce sens, et dans les années cinquante, j'ai dévoré avec passion tout Teilhard de Chardin : nous allions vers ce « point Omega » d'une création enfin achevée et réussie, et pour nous chrétiens, « récapitulée en Dieu ». Mes convictions terrestres et ma foi chrétienne convergeaient donc parfaitement.

Or, si je prêche cela aujourd'hui, je vais passer pour « rétro ». Car tout un courant de pensée dominant actuellement prêche le contraire. Je parle de progrès ? Mais tout nous incite à avoir peur de l'avenir. Car on a peur de tout. De l'air qu'on respire, de ce qu'on boit, de ce qu'on mange. Je lisais récemment, dans une revue, cette phrase : « L'angoisse d'une mort que l'on feint de croire évitable se décline en une infinité de peurs nouvelles : de l'alcool, du tabac, de la vitesse, du sexe, de l'atome, du téléphone portable, des OGM, de la côte de bœuf, de l'effet de serre, du clonage, des nouvelles technologies… »

Pire que les peurs : en train de naître, une sorte de sauvagerie qui se traduisait, hier encore, par des manifestations violentes qui évoquaient, aux yeux de certains, les premiers jours de la révolution de 1789. Des manifestations programmées par un mouvement dont se félicitaient, au dire des médias, 84% de nos concitoyens.

Et c'est dans ce contexte que ce matin, premier dimanche de l'Avent, l'Écriture nous invite, non seulement à « relever la tête » et à « nous réveiller », mais surtout à n'avoir pas peur de l'avenir. Serai-je entendu ? Est-ce moi qui suis vieux, ou le monde dans lequel je vis?

 

 

* * * * * *

 

Jeudi 29 novembre 2018

 

Mireille,

 

Ah, ce temps gris et maussade, en ces derniers jours de novembre. Après tant de semaines pleines de lumière, de soleil et de chaleur ! Un temps à l'image de notre époque. Même si des gilets jaunes tentent de mettre une touche de couleur à nos paysages de doute, de tristesse, d'incertitudes, de revendications et de contestations. Sommes-nous, comme la Bible en énumère les signes, à la fin du monde ? Ou plus justement à la fin d'un monde ?

 

Pierre Dac, vous connaissez ? J'ai bien peur qu'à part mes contemporains nonagénaires, il ne vous soit inconnu. Eh bien, sachez-le : dans l'entre-deux guerres, temps d'incertitude, d'interrogations sans fin durant lequel j'ai vécu mon adolescence et ma jeunesse, c'est lui qui nous permit de rire, de ne jamais dramatiser, de prendre suffisamment de recul, bref, de garder assez d'esprit critique pour ne jamais désespérer. C'est lui qui, un jour de campagne électorale, alors qu'on lui demandait de quel parti il était membre, répondit qu'il avait pris « le parti d'en rire ». Vous avez compris, Pierre Dac était un célèbre humoriste. Fondateur d'une revue qu'on s'arrachait alors, intitulée « l'os à moelle ». il nous proposait le schmilblick (un mot qu'il venait d'inventer) : un « objet qui ne sert à rien et qui peut donc servir à tout car il est rigoureusement intégral », ainsi que « le porte-monnaie étanche pour argent liquide ».

 

Pourquoi la mémoire de Pierre Dac me revient-elle aujourd'hui, alors qu'il est mort il y a près de cinquante ans ? C'est à cause de la plus célèbre d'une de ses réparties. A quelqu'un qui lui demandait son avis, il répondit : « Je suis pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour ». Dans l'époque triste que nous vivons, je tiens à faire mémoire de celui qui nous a tant fait rire. Non pas tellement pour nous distraire, avec sa manière de ne rien prendre au sérieux, mais pour ne jamais dramatiser. Car il sut lui-même s'engager et servir efficacement notre pays. Avant la guerre, d'abord, puis lorsqu'il tint un micro à Londres, où il était parvenu pour s'engager dans l'armée de la libération après deux séjours de prison en Espagne en tentant de rejoindre l'Angleterre. C'est lui qui chantait chaque jour au micro de la BBC (Les Français parlent aux Français) : « Radio Paris ment, radio Paris ment, Radio Paris est Allemand ». Un dernier souvenir me revient : l'époque 1951 – 1956 où nous nous hâtions de terminer le déjeuner pour écouter l'Énième séquence radiophonique de « Malheur aux Barbus », ou du feuilleton « Signé Furax ».

 

Ne jamais dramatiser, savoir prendre du recul et garder confiance devant tout événement, même sombre ou menaçant, accueillir les autres avec une irremplaçable bienveillance... j'ai appris à vivre ainsi dès ma jeunesse. Telles sont les attitudes concrètes que nous dicte notre foi de chrétiens. Un monde ancien est en train de disparaître, je le crois, mais un nouveau monde est en train de naître. A nous de l'accueillir. Avec le sourire.

* * * * * *

Dimanche 25 novembre 2018

 

Mireille,

 

Parmi les assistantes de vie qui chaque jour viennent me procurer leurs services matin et soir, deux jeunes mamans marocaines sont les plus fréquentes. Toutes deux sont divorcées, et toutes deux vivent seules avec la charge de plusieurs enfants. C'est vous dire que, pour elles, la vie n'est pas facile. Chaque matin ou chaque soir, je prends le temps d'échanger avec celle qui est de service, et c'est pour moi un moment important de la journée Toutes deux sont des musulmanes pratiquantes ; aussi nos échanges n'ont jamais rien de banal. Qu'il s’agisse des événements de la vie courante, de l'éducation de leurs enfants ou de nos religions respectives, je suis toujours frappé de l'ouverture d'esprit qu'elles manifestent, à ce sujet particulièrement. Quand l'une ou l'autre arrive le matin, souvent elle me dit qu'elle a commencé sa journée par la prière rituelle, et quand je quitte la cuisine où je viens de déjeuner, elles savent que je vais prier à mon tour et n'oublient pas de me demander de prier pour elles, pendant qu'elles continuent leur service.

Douce et tendre, telle est la traduction française du prénom de l'une de mes deux assistantes régulières. Et voilà qu'avant-hier, je me suis aperçu que « douce et tendre » portait une attelle à l'un des doigts de la main gauche. Elle reconnut qu'elle souffrait d'une fracture du doigt, conséquence d'un geste violent de son « ex » à son égard. Même séparés, leurs relations ne se sont pas apaisées. Tout est arrivé à propos de l’aîné des trois garçons dont elle a la charge. Un garçon qui travaille très bien. A 16 ans, il vient d'entrer au lycée où ses réussites sont en tout remarquables. Aussi il fait la fierté de sa maman, qui prend soin de ses études et de toute s vie d'adolescent. Mais voilà que le père entreprenait de détourner ce jeune garçon de son parcours actuel en lui faisant miroiter d'autres perspectives... au Maroc. D'où le désaccord entre les parents. D’où cette blessure. Le médecin a proposé un arrêt de travail de huit jours à la maman. Ce qu'elle n'a pas accepté. Car les temps sont durs... et la maman, courageuse !

La journée d'hier était consacrée, dans notre pays, à manifester « contre les violences faites aux femmes. » Ce petit billet se veut être une manifestation (etymologiquement : mettre au grand jour) et comme une protestation contre le sort qui est réservé à tant de femmes, ici et dans le monde entier.

 

* * * * * * *

Jeudi 22 novembre 2018

 

Mireille,

 

Ce jeune garçon, qui est élève de 1ère dans la Maison Familiale Rurale d'un village voisin, poursuit depuis quelques jours un stage au sein d'A Tout Coeur, la société de service à la personne dont les membres m'assistent matin et soir pour de multiples tâches domestiques depuis que j'ai réintégré ma maison après de longs mois d'hospitalisation. Il accompagne donc la personne qui chaque jour me vient en assistance.

Lundi matin, il me paraissait bien fatigué. Il est vrai qu'à 7 heures un lundi matin... ! Mais lorsqu'il m'a précisé qu'il s'était couché à 3 heures du matin, j'ai manifesté ma stupeur. Il m'a précisé alors qu'il avait passé sa journée du dimanche avec les gilets jaunes et qu'il ne les avait quittés qu’au cœur de la nuit, alors qu'ils envisageaient de bloquer l'accès des camions de livraison à l'usine de Sochaux. Il m'a alors expliqué ses convictions et, à son jeune âge, sa volonté d'être solidaire. Ce que je ne peux que respecter : si on n'a pas des convictions affirmées à cet âge, on n'en aura jamais.

Encore faut-il pouvoir étayer ses idées sur des faits vérifiables et vérifiés.

Ainsi, lorsque mon jeune interlocuteur m'a déclaré qu'au lieu « de parader à Londres, Macron devrait être à Paris et faire son travail de Président », j'ai tenu à rectifier. Macron n'était pas à Londres, mais à Bruxelles, après un jour en Allemagne, le tout pour travailler à la consolidation d'une Europe assez mal en point.

C'est alors que je me suis aperçu des manques de connaissance de mon jeune ami, aussi bien en géographie ( il ignorait que Bruxelles est la capitale de la Belgique ) qu'en actualité ( le Brexit, par exemple, lui était inconnu). Mais on ne peut pas tout savoir, n'est-ce pas. Surtout au jeune âge de la vie. L'essentiel est de désirer apprendre. Aussi nous avons continué notre conversation, moi évoquant le décès absurde et tragique d'une manifestante en Savoie, dès le début du mouvement, samedi dernier (il y eut depuis une deuxième victime, un motard). C'est là, d'ailleurs, que se manifestèrent nos divergences. Pour mon jeune interlocuteur, cette mort injuste devait être punie et vengée ; pour cela il fallait renforcer la lutte, alors que pour moi, dès cet instant, il eût fallu tout arrêter, car la cause la plus sacrée ne justifie pas la mort d'une seule personne. La vie c'est sacré.

Or, les violences ne se sont pas arrêtées, loin de là. Il y au eu des centaines d'hospitalisations. Pouvez-vous estimer la quantité de souffrances, de larmes, de handicaps pour la vie ? Et à ce jour, aucun débat efficace n'est encore envisagé. Que mon jeune ami retienne de ces événements au moins ceci : une mort est toujours une mort de trop.

* * * * * *

Dimanche 18 novembre 2018

 

Mireille,

 

Il y a quelques jours, j'ai rencontré Nadia. Je l'ai connue toute petite, et souvent, elle s'arrêtait pour me dire bonjour. Aussi, je suis heureux de la revoir, après plusieurs années d'interruption. Elle a maintenant dix-huit ans. Toujours aussi jolie, mais tout ce qu'elle avait d'enjoué, de primesautier, a disparu. J'ai l'impression qu'elle est triste. Elle vient souvent, me dit-elle, chez ses amis, parce que, malgré la différence d'âge, Joëlle est la seule personne adulte à qui elle peut se confier. Et elle a besoin de se confier. Bien plus, besoin d'exprimer son amertume. Ce qu'elle raconte, je l'ai entendu bien des fois, depuis une vingtaine d'années. Nadia est née en France, dans une famille maghrébine. Cinq enfants (elle est la troisième), dont une sœur qui est déjà mariée (en Algérie). Au début, quand elle était petite, me raconte-t-elle, elle jouissait d'une parfaite liberté. Elle sortait, allait jouer avec ses copines dans la rue, fréquentait aussi bien des françaises que des immigrées, allant chez l'une ou chez l'autre. Et puis, dit-elle, c'est comme si une chape de plomb était tombée sur elle, à partir du jour où son père a commencé à fréquenter d'autres maghrébins. L'ont-ils endoctriné ? En tout cas, le père (et le frère aîné) ont imposé à Nadia une discipline étroite, contre laquelle elle est aujourd'hui en rébellion : interdiction de sortir le soir, de rester en compagnie de tel ou tel garçon qu'elle considère comme un copain, de porter tel ou tel vêtement qui lui plaît et que les hommes considèrent comme "indécent". Ils voulaient même la contraindre à ne sortir que voilée !

Nadia raconte, raconte. La dégradation de l'ambiance dans son quartier peuplé à majorité d'immigrés, l'influence occulte de ceux qu'elle appelle "les barbus", un moralisme étroit et cet horrible sentiment de supériorité qu'expriment tous les mâles vis-à-vis des femmes. Brimades, injures, menaces de coups, ou pire : comme toutes les filles de son âge, dit-elle, elle a peur. Et en même temps, elle exprime sa volonté de ne pas se laisser faire. Et son besoin de continuer courageusement ses études (elle est en terminale) : pour elle, c'est la seule chance d'obtenir un jour son indépendance. Elle a conclu en me disant : "Après tout, la femme est bien l'égale de l'homme, n'est-ce pas ?" J'ai répondu : "Certainement pas !" Et comme elle manifestait étonnement et réprobation, j'ai ajouté : "Elle est bien supérieure !"

* * * * * *

Jeudi 15 novembre 2018,

 

Mireille

 

Dernièrement, comme chaque soir depuis que je reste à la maison, j'ai regardé un peu la télé. Je suis bon public, en règle générale. Souvent je commence à regarder une émission et rapidement, je zappe. Donc, ce soir-là, je cherchais désespérément quelque chose d'acceptable, quand je suis tombé, par hasard, sur des images qui ont immédiatement capté toute mon attention : des enfants dansaient sur des ruines (c'était d'ailleurs le titre de l'émission), dans une région du Moyen Orient. Au milieu des habitations éventrées par les obus, dans des appartements ouverts à tous vents, dans des cours boueuses ou enneigées, ces petits (les plus âgés devaient avoir quatorze ans), garçons et filles, dansaient, sautaient, tournoyaient. Un homme jeune, leur professeur, lui-même danseur, avait réussi ce tour de force de rassembler ces enfants, sans avoir de salle décente, sans moyens matériels, rencontrant les pires difficultés, et de créer avec eux un spectacle de toute beauté. Eux et lui exprimaient, en quelques mots simples, mais surtout par leur danse, sans aucun sentiment de haine, toute la fierté d'un peuple qui refuse la soumission et toute l'espérance d'un avenir meilleur. Ces gosses qui étaient capables, garçons et filles, de raccommoder leurs vieux costumes de scène, reliques des temps anciens, d'en prendre soin, manifestaient une maturité surprenante. Dès qu'ils étaient sur scène, les petites filles étaient des reines, les petits garçons, des seigneurs ! A force de débrouillardise, leur professeur a réussi à les faire venir à Berlin et à Paris, où, par leur spectacle, ils ont été les ambassadeurs les plus éloquents d'un peuple qui ne veut pas mourir. C'était émouvant !

Pour moi, il n'était plus question de regarder un "navet" à la télé : l'émission qui suivait était également consacrée au drame de cette nation. Les journalistes occidentaux qui "couvrent" le conflit, souvent depuis des années, ont adopté un ton juste. Ils ne voulaient pas juger ni classer les uns et les autres en "bons et méchants". Ils voulaient simplement expliquer, montrer, être vrais. Certains de ces journalistes et photographes pleuraient en décrivant les souffrances des pauvres gens. Grandeur du journalisme, et grandeur de la télé, quand ils donnent à voir et à comprendre, quand ils savent émouvoir, quand ils nous démontrent que, malgré tout, "la petite fille espérance" est toujours vivante.

 

* * * * * *

Dimanche 11 novembre 2018

 

Mireille,

 

Et voilà ! Nous y arrivons, à ce jour du centenaire de la fin de la Grande Guerre (cette appellation demeure, en effet, pour qualifier le première guerre du siècle dernier). Cette guerre, nous ne l'avons pas connue, ni vous ni moi. Et pourtant nous en avons tellement entendu parler ! Moi particulièrement, qui suis né seulement deux ans et quelques mois après ce 11 novembre dont nous célébrons aujourd'hui le centenaire.

Le cinéma alors naissant nous a transmis nombre d'images des foules enthousiastes qui ont célébré la fin de la guerre. On les comprend. Par la suite, il n'en fut plus ainsi, et l'allégresse du soulagement céda la place, dans les années qui suivirent, à la culture d'un souvenir plus recueilli et plus réfléchi. Pensez donc. Si les poilus se montraient d'une incroyable discrétion, c'est que tant d'horreurs vécues et éprouvées dans leur corps et dans leur esprit ne se racontent pas. Ils nous disaient sans cesse  simplement : « Plus jamais çà ».

Je me souviens de mes parents. Il y avait seulement deux mois qu'ils s'étaient mariés. Ils évoquaient toujours ce 11 novembre 1918 avec émotion. Mon père, comme tous ses camarades de travail, avait quitté rapidement l'usine en apprenant ce matin-là que la guerre était finie. Dans la rue, tous chantaient la victoire et la paix enfin revenue. Son premier réflexe fut d'aller voir sa maman aux « Cités Blanches », leur logement proche de l'usine de Beaulieu. Ce fut pour lui la douche froide. Il trouva sa maman en pleurs. Pensez donc : elle pleurait de toutes les larmes de son corps, deux enfants : mon oncle Léon, tué à Houdain en 1916 – il avait 23 ans - et un deuxième petit Léon, qu'elle avait mis au monde en 1917 et qui venait de mourir quelques mois plus tôt de la grippe espagnole.

Ce fut aussi cela, pour des milliers de mamans et de jeunes femmes, ce jour de l'armistice : une souffrance inconsolable, quand le monde était dans la joie. A Lorette, où mon oncle Léon repose, il y a 43 000 tombes de « morts pour la France ». Et cette « grande guerre » a causé la mort de 8 millions de jeunes hommes. Oui, des jeunes ! Je n'ai vu qu'une seule plaque mortuaire, dans une église, où l'on avait pris soin de graver l'âge de chaque « mort pour la France » : le plus âgé avait 27 ans.

Je souhaite que cette célébration du Centenaire de l'Armistice soit marquée d'un certain recueillement et de la résolution de tous à œuvrer pour la paix et la fraternité.

 

 

* * * * * *

Jeudi 8 novembre 2018
 

Mireille,
 

« Je voudrais maintenant m'adresser aux jeunes », déclarait récemment un homme politique. Quelle entreprise ! A moins de faire un discours généraliste, rempli de formules plus ou moins creuses, comment pourra-t-il cibler son discours. Vous connaissez l'histoire : « Pour apprendre le latin à John, que faut-il connaître ? - Le latin ? - Non, John ». Pour parler aux jeunes, il faudrait d'abord connaître les jeunes.

"Les jeunes sont descendus dans la rue », déclarait ce leader étudiant. Mais au nom de qui parlait-il ? Et prétendait-il représenter tous les jeunes et donc parler en leur nom à tous ?

Parler des « jeunes », cela ne veut rien dire. D'abord parce qu'ils ne sont pas un collectif bien défini, ni bien définissable. Décrire, par exemple, « les jeunes des banlieues » comme des casseurs, dealers ou adeptes du rap, c'est vouloir les mettre tous dans le même sac. C'est terriblement réducteur. Il en est de même lorsqu'on veut s'adresser à « la jeunesse de notre pays » ou prétendre représenter « les jeunes ». Dieu merci, ils ne se laissent pas cataloguer si facilement !

Il en est de même de toutes les catégories de la population. Vous connaissez l'histoire de cet Anglais qui débarque à Calais, voit une belle femme rousse, et câble à Londres : « Toutes les Françaises sont rousses ». Je crois que c'est par paresse intellectuelle qu'on catalogue ainsi les gens. C'est facile - et faux - de critiquer, par exemple, « les fonctionnaires » ou « les patrons ». Et que dire de « la classe politique » dans laquelle on fourre députés, sénateurs, ministres et présidents, leur attribuant collectivement défauts (nombreux) et qualités (rares). Tous pourris ? C'est Flaubert qui, dans son « dictionnaire des idées reçues », au mot « ecclésiastique », donne cette définition : « On devrait tous les châtrer – avant d'ajouter immédiatement - mais j'en connais un qui n'est pas comme les autres » !

Je ne prêche pas l'individualisme forcené, bien au contraire. Nous sommes tous membres de communautés, familles, communes, paroisses, associations. Il s'agit, dans chacune de ces communautés, de nous sentir à la fois solidaires et différents. En gardant et en affirmant notre personnalité propre. Mais surtout, qu'on ne nous mette pas tous dans le même sac. Et si jamais j'entends quelqu'un me dire « vous, les vieux », je vous assure qu'il ne sera pas déçu de l'accueil !

* * * * * * *

Dimanche 4 novembre 2018

 

Mireille,

 

« On n'entendra plus de cris ni de pleurs. On ne verra plus de nouveau-né emporté en quelques jours, ni d'homme qui ne parvienne pas au bout de sa vieillesse. Le plus jeune mourra centenaire, mourir avant cent ans sera une malédiction. »

Jusqu'à ce que je parvienne à un âge certain, je n'avais pas tellement fait attention à cette prophétie d'Isaïe. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que cette promesse m'intéresse davantage. Vivre vieux, c'est sans doute le souhait de la plupart des gens. Bien sûr, ils ajoutent immédiatement des conditions. Centenaire, d'accord, mais à condition de n'être pas grabataire, d'avoir (relativement) bon pied, bon œil, d'avoir de quoi vivre, d'être entouré d'affection...

L'âge d'or ! L'expression, je crois, est du poète latin Ovide, qui décrivait sous cette appellation la première période de l'histoire de l'humanité. Un peu comme le paradis terrestre de la Bible. Un passé mythique. Le prophète Isaïe, lui, nous invite à nous tourner résolument vers l'avenir : il annonce un retour de l'âge d'or. Pas question d'évoquer le « bon vieux temps » ni d'exprimer la nostalgie de « la belle époque ». Tournés vers l'avenir, à cause d'une promesse. Quant à vivre plus de cent ans ! Savez-vous qu'en Irlande, tous ceux qui franchissent le cap des cent ans perçoivent une prime de 2 540 euros. Et cela depuis 1938. Dernièrement, ils étaient 161 à accéder à la dignité de « centenaires ».

Je n'ai connu personnellement qu'un seul centenaire. Il était lucide, certes, mais on ne peut pas dire qu'il respirait la joie de vivre. On aurait dit qu'il attendait. Quoi ? Par contre, j'ai des amis qui, récemment, m'ont raconté l'existence pleine de joie et de vitalité de leur grand-oncle, qui a 103 ans. Vie subie, vie menée ? L'essentiel n'est pas, je crois, dans la longue durée de l'existence, mais dans sa qualité.

Ceci dit - vous l'avouerai-je ? - je voudrais bien vivre encore longtemps.
 

* * * * * *

Jeudi 1er novembre 2018
 

Mireille,
 

Êtes-vous heureuse ? Je l'espère. Sinon, beaucoup de gens vous proposeront des tas de recettes pour trouver le bonheur. Les livres récents, les articles d'intellectuels ou même d'hommes politiques foisonnent. Mais au fait, est-ce si facile que cela, de trouver le bonheur ?

Certes, chacun a sa méthode. L'un se contentera des petits bonheurs quotidiens d'une vie bien rangée, sans faire de vagues. L'autre trouvera son bonheur dans un grand amour. On peut également chercher son bonheur dans son travail, dans une carrière bien amorcée, alors que pour d'autres, on ne peut être heureux qu'en recherchant la célébrité. Ou en se surpassant, dans des exploits sportifs par exemple. Le bonheur que donne le pouvoir, le bonheur dans la possession, encore que "l'argent ne fait pas le bonheur" Chacun a sa recette, chacun court après le bonheur. Il court après, mais le trouve-t-il ? Pas toujours.

 

D'ailleurs, n'y a-t-il pas un certain égoïsme à rechercher ainsi son propre bonheur, de multiples manières, alors qu'on sait la somme de malheurs qui accablent une grande partie de l'humanité ? C'est Juliette Greco, je crois, qui déclarait un jour qu'"elle ne pourrait pas être parfaitement heureuse, tant qu'il y aurait un chien malheureux". Sans aller jusque là, je crois que le bonheur véritable et sincère exclut toute pensée et tout désir égoïste. Alors, peut-on être heureux, dans le monde d'aujourd'hui ? Ils sont sincères, ceux qui parlent d'instants de bonheur, de petits bonheurs plus ou moins fugitifs. Instants de bonheur, plutôt qu'une situation stable d'homme heureux. Et pourtant, mon désir va plus loin que la recherche d'instants de bonheur. "Je veux être un homme heureux", chante William Sheller. Aspiration universelle, à laquelle les philosophies, les livres de sagesse, les religions ont toutes essayé de donner une réponse.
 

En ce matin de Toussaint, dans toutes les églises, est proclamé le message inaugural de Jésus. Neuf fois de suite, il invite au bonheur et il indique les possibles chemins du bonheur. Croyez-moi : prenez l'un de ces chemins, et je vous assure que vous serez heureuse. Durablement.

 

* * * * * *

Dimanche 28 octobre 2018

 

Mireille,

 

On n'arrête pas le progrès ! Je lisais récemment un article de vulgarisation scientifique où l'on cherchait à m'expliquer, si j'ai bien compris, que "tout est dans la tête". A un tel point que certaines spécialisations médicales, telle la psychanalyse, risquent d'en sortir passablement dévalorisées. Tout est dans la tête ? Il suffit, paraît-il, d'explorer notre cerveau et de regarder son fonctionnement, ce qui est de plus en plus faisable grâce aux nouveaux appareils dont sont dotés les grands services de radiologie. Il y a eu, d'abord, les scanners, puis, vers 1980, l'IRM. Puis le PET-Scan (qui est une "tomographie par émission de positons.") Vous suivez ? On peut alors étudier le cerveau en action. Puis, vers 1990, on met au point l'IRM fonctionnelle, capable de révéler la consommation d'oxygène par les neurones. Mais c'est déjà dépassé. Voici la magnétoencéphalographie qui permet de suivre le cerveau en action en temps réel. Vous déprimez ? Vous avez des douleurs persistantes ? Vous risquez de devenir alcoolique ? Vous êtes constamment stressée ? Attendez ! On va regarder dans votre cerveau comment fonctionnent l'amygdale, l'hippocampe, le cortex préfrontal. On vous le dit : c'est dans la tête. On va donc pouvoir bientôt modifier - en temps réel ? - les processus chimiques, vos neurones et vos sécrétions d'hormones, qui sont la cause de vos maladies, et tout ira mieux.

 

Après ces hautes considérations scientifiques, l'article dont je vous parle retombe les pieds sur terre pour nous indiquer des remèdes vieux comme le monde, capables de guérir (ou tout au moins soulager) toutes les maladies "psycho-somatiques". Premièrement, le rire. J'ai déjà cité ce proverbe de la Grèce antique qui déclare que "sourire trois fois par jour guérit de toute maladie." Et c'est un auteur contemporain qui écrit : "L'humour est un prélude à la foi et le rire un début de prière". Sincèrement, je crois effectivement qu'il est nécessaire de rire, ne serait-ce que pour faire fonctionner certains muscles et certains organes de notre corps. Autre remède préconisé : la musique. On a mesuré combien la musique, en abaissant la production d'hormones de stress (cortisol, ACTH), diminue anxiété et douleur. Un institut britannique l'utilise pour diminuer douleurs et nausées dues à la chimio.

 

Le troisième "remède" préconisé est moins connu et plus original : c'est la prière. Aux USA, on a inventé une nouvelle discipline scientifique, la neuro-théologie ! L'imagerie cérébrale démontre que, pendant la concentration intense de la prière, "l'activité du lobe pariétal, en haut du crâne, diminue, ce qui amène à ne plus faire la différence entre ce qui est soi et non-soi. De plus, l'activité du système limbique augmente et celle du cortex préfrontal se déplace de l'hémisphère droit (impliqué dans les émotions négatives) vers le gauche (émotions positives)."

 

Sans prétendre donner une recette hautement scientifique, je me contenterai, personnellement, de me rappeler les beaux vers de Verlaine :

"Allez, rien n'est meilleur à l'âme

Que de faire une âme moins triste."

Là est ma grande recette. Là est mon remède le plus efficace.

* * * * * *

Jeudi 25 octobre 2018

 

Mireille,

 

Je crois vous avoir déjà parlé d'Annunciata. Il y a bien longtemps. Vous n'en avez pas souvenance ? C'est que vous n'avez pas connu personnellement Annunciata. Car toutes celles et tous ceux qui l'ont connue, approchée, fréquentée s'en souviendront jusqu'à leur dernier jour.

 

Elle était arrivée en France, jeune encore, pour venir dépanner son frère, qui se trouvait, lui et sa famille, dans une situation plus que difficile. Il s'agissait, pour elle, de prendre soin particulièrement des enfants. Elle-même, dans son enfance, avait connu la maladie, une quasi-paralysie dont elle avait été guérie miraculeusement, du moins à son avis. Elle ne s'était pas mariée, si bien qu'elle était disponible pour secourir tous ceux et celles qui avaient besoin de ses services. Et, du coup, elle n'avait jamais regagné son Italie natale.

 

Si je vous parle ce matin d'Annunciata, c'est parce que, chaque fois que je tombe par hasard sur le passage d'évangile où Jésus met en scène un mauvais juge et une pauvre veuve, je pense à Annunciata. A cause de son opiniâtreté. Car elle avait un caractère tellement opiniâtre que lorsqu'elle voulait quelque chose, elle était capable de vous harceler, je ne dis pas jour et nuit, mais des jours et des semaines. Elle m'a dit un jour qu'elle était capable de "casser les pieds" à Dieu lui-même, si le besoin s'en faisait sentir. Pour elle, il y avait ce qui était juste et ce qui était injuste, ce qui était vrai et ce qui était faux, ce qui était bon et ce qui était mauvais. Pas d'entre-deux. Ses choix étaient faits. Une fois pour toutes.

 

Il en était de même, aussi bien sur ses neveux et nièces que sur sa voisine... ou que sur Dieu. Il fallait la voir lorsqu'elle vous expliquait, l'oeil brillant : "Je Lui ai bien dit..." : il s'agissait de reproches qu'elle avait à lui faire ou de requêtes qu'il n'avait pas exaucées. Elle priait avec toute sa personnalité souvent emportée. Et elle priait toujours. Sa vie était prière. Sa prière, c'était sa vie.

 

Un matin, rentrant de la messe, elle s'est assise sur sa petite chaise, dans un coin, pour continuer sa prière. On l'a retrouvée, une heure plus tard, endormie pour l'éternité, son missel sur les genoux.

 

Ce ne doit pas être triste, près du Père, la compagnie d'Annunciata et de tous les priants, qui, comme elle, savent "casser les pieds" à Dieu.

* * * * * *

Dimanche 21 octobre 2018

 

Mireille,

 

François Bussini – pardon : Monseigneur Bussini – est mort la semaine dernière. Si je me permets de l'appeler familièrement par son prénom, c'est que j'ai fait sa connaissance alors qu'il avait 13 ans. Son père, en effet, venait d'obtenir la fonction de sacristain de la basilique Saint Christophe de Belfort où j’étais vicaire ; lui et sa famille arrivaient de Haute-Savoie et venaient d'emménager dans un appartement de fonction, dans la maison des catéchismes, derrière la basilique. François fut donc notre paroissien.

 

Il était déjà à l'époque un garçon très réservé, très réfléchi, et dès les premiers temps de ses études à Sainte Marie, il faisait l’admiration de tous, maîtres et élèves. Inutile de vanter, à son propos, ses qualités d'intelligence ; très vite il s'était fait beaucoup d'amis, et tout au long de son adolescence, il sut s'attirer l'amitié de beaucoup. Très vite, c'est lui qui anima une équipe de JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) dans son institution et se mit en relations avec toute la fédération. Pas étonnant que plusieurs années plus tard, ils furent appelés, lui et Pierre Grémion, un autre belfortain, à de lourdes responsabilités nationales pour faire sortir la JEC d'une crise qui risquait d'être mortelle.

 

Pas étonnant non plus qu'il désire devenir prêtre, et qu'après les études théologiques classiques, il continue sa formation à la faculté de théologie de Strasbourg (où il fut par la suite maître-assistant pendant sept ans). En 1965, il avait été ordonné prêtre par Monseigneur Lallier à Saint Christophe. Il débuta ses années de ministère comme vicaire à Gray et c'est alors qu'il était enseignant à la Fac de Strasbourg qu'il fut nommé évêque auxiliaire de Grenoble, où il travailla pendant sept ans, jusqu'à ce qu'il soit nommé évêque d'Amiens.

 

Hélas, il n'y avait qu'un peu plus d'un an qu'il avait commencé son nouveau ministère lorsque qu'une maladie irrémissible le frappait, le condamnant à cesser tout travail de longue haleine. Il n'était âgé que de 50 ans ( les dernières fois que je l'ai vu, il n'avait qu'une demi-heure de répit chaque jour. ) Il dut donc donner sa démission et vint finir ses trente dernières années de vie au Centre Diocésain de Besançon où il y a tout un quartier réservé aux prêtres retraités ou handicapés. Ses obsèques ont été célébrées avant-hier 19 octobre en la cathédrale d'Amiens.

 

En suivant Jésus sur la route de Jérusalem, les disciples Jacques et Jean – nous dit l'évangile de ce jour – n'avaient comme perspectives que « premières places », promotion, honneurs et triomphe. Pour l'avoir un peu connu, je peux vous affirmer que les perspectives de François Bussini étaient tout autres. Son programme de vie suivait à la lettre le conseil de Jésus : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

 

* * * * * *

Jeudi 18 octobre 2018

Mireille,

Il est loin, le temps où ma radio fonctionnait toute la journée. C'est par elle que j'étais réveillé, et elle m'accompagnait dans la plupart de mes activités, hormis les temps de prière, bien sûr. Compagne agréable lorsque j'étais en auto, parfois indiscrète lorsque je travaillais, c'est tout juste s'il ne fallait pas la laisser me bercer pour m'endormir chaque soir. Il est vrai que la TSF (comme on disait alors) est ma "conscrite" : elle est née en France la même année que moi. Et j'avais déjà 17 ans lorsque un poste imposant a été installé dans la maison familiale. Plus tard nous arriva la télévision ; elle ne détrôna pas la radio, mais en réduisit considérablement l'usage. Il était plus intéressant de suivre les informations sur les journaux télévisés que par une simple transmission auditive. J'ai été "accro" de la télé comme je l'avais été auparavant de la radio. Mais lorsque naquit  Internet, cette nouvelle manière de communiquer supplanta facilement les médias précédents. Désormais, je pourrais non seulement recevoir, mais d'un même élan transmettre jusqu'au bout du monde les infos nécessaires. Et voilà donc la radio réduite à « la portion congrue » (pour reprendre une expression dont on a faussé le sens, la portion congrue, dans son sens premier, signifiant une portion convenable, et non pas une portion minime).
Actuellement, ma radio ne fonctionne plus guère que chaque matin, lorsque je déjeune et que j'ai alors besoin de savoir les premières nouvelles du jour. Dans un recoin de ma petite cuisine, ce vieux poste semble aussi immuable que la station - toujours la même - que je mets en route en même temps que je me prépare le thé matinal. Station pas toujours immuable, il est vrai, car parfois la longueur d'ondes sélectionnée disparaît. Mais depuis quelques mois, une station me reste fidèle, et je n'ai plus envie de la délaisser pour d'autres, cependant plus riches en nombre d'auditeurs. Ma station fidèle du matin, c'est RCF. J'y reçois successivement quelques nouvelles régionales, pas très intéressantes il est vrai, puis le bulletin météo, et ensuite le bulletin d'information de Radio Vatican en français. C'est à cause de ce bulletin d'un quart d'heures, découvert il y a quelques mois, que je suis devenu accro de cette station de  radio.
Terminées, les sempiternelles chroniques sur les divers comportements des hommes politiques ou des vedettes de l'actualité ; plus de considérations louangeuses ou critiques sur les  uns ou les autres ; inconnus les petits cancans et les relations partisanes ou acerbes des faits et gestes de chacun. Au contraire, me voilà invité chaque matin à regarder, non plus notre pré carré franco-français, mais le monde dans toute sa diversité. Invité à ne plus me désintéresser des malheurs du monde ; en Syrie, en Egypte, en Tunisie, en Ingouchie ou dans le Nord-Est de la RDC, En Irak, en Indonésie ou en Colombie. Chaque matin je suis réveillé, éveillé par ces infos ; dans l'impossibilité d'adopter la politique de l'autruche. Impossible de me réfugier dans ce que le pape François appelle "la bulle de savon de l'Occident" et "la globalisation de l'indifférence." Cette radio a ses nombreux correspondants locaux et, tout aussi nombreux, ses commentateurs : souvent des universitaires particulièrement compétents.

Mon village, autrefois, c'était Valentigney. Les médias m'ont aidé ensuite  à faire de mon pays, la France, mon village. Aujourd'hui c'est ma petite planète qui est devenue mon village. Grâce à ma radio, je suis invité chaque jour à regarder plus loin que le bout de mon nez. Je deviens citoyen du monde.

 

 

* * * * * *

Dimanche 14 octobre 2018

 

Mireille,

 

Dans la génération qui me précède, la seule personne qui restait en vie était une vieille tante, qui n'avait que quelques années de plus que moi. Elle n'avait pas eu d'enfants, avait perdu son mari quelques années avant elle. Sa santé mentale s'était dégradée, si bien qu'il avait fallu lui trouver une place dans une maison de retraite médicalisée. Elle y vivait apparemment heureuse, inconsciente du monde qui l'entourait. Ma sœur s'étant chargée de la tutelle légale, et donc de la gestion de ses biens, on en était venu à décider de vendre la maison qui, inhabitée, risquait de se dégrader. Si bien que, pendant quelques semaines, beaux-frères et sœurs firent du "vide grenier". Que de fois je les ai entendu faire des remarques, du genre : "Qu'est-ce qu'on peut entasser, dans une vie !"

 

Et c'est vrai. Je me suis dit souvent que je plaindrais mes héritiers s'ils étaient obligés de faire le vide chez moi, un jour. Quantité d'objets auxquels on attache une certaine valeur sentimentale, qui finiront à la décharge publique ! Et les photos ! Et les lettres qu'on a gardées, on se demande pourquoi ! J'approuve volontiers la remarque d'un ami qui me disait dernièrement : "Il faudrait déménager au moins tous les dix ans, pour éviter de s'encombrer de tant d'objets." "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme ?", chantait le poète. Peut-être est-ce vrai pour nous. Certainement pas pour nos successeurs. Alors ?

 

Le souvenir du vide-grenier de notre tante a surgi dans ma mémoire lorsque j'ai relu l'évangile de ce dimanche. Il nous rapporte la rencontre d'un homme et de Jésus. A celui-ci, il venait demander « Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage » ? A cet homme qui avait été jusque là un excellent fidèle, observant toutes les prescriptions de la Loi, Jésus répond en fin de compte : « Une seule chose te manque : va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel ».

 

Faire le vide ! Le conseil est d'une logique imparable : plus tu es attaché, comme un esclave, à tes biens matériels, plus tu risque d'être coupé de la vraie vie. Nous avons tous besoin de nous alléger.

 

* * *** *

Jeudi 11 octobre 2018

 

Mireille,

 

Dimanche dernier, dans mon quartier, c'était la fête de la paysannerie et des vieux métiers. Il y a bien longtemps que les paysans ont disparu de notre « village » (comme on continue à dire de notre « ville »). Mais, si la maison que j'habite est une relique d'une ancienne ferme, il demeure encore, dans notre quartier, d'anciennes fermes avec grange et reste d'écurie, à côté d'un logis d'habitation semblable au mien. L'une de ces fermes a été rachetée par l'Association Ville Village Nature qui en a fait un remarquable musée, et c'est aux alentours de cette ferme-musée, dans les rues et sur la place voisine qu’avait lieu la fête. Si les petits enfants montaient des poneys ou faisaient un tour en carriole, les adultes avaient de quoi s'intéresser à tous les savoirs-faire anciens qui leur étaient présentés : on pouvait ainsi apprendre comment on fait du jus de pomme, de la cancoillotte, la choucroute de choux et celle de raves (la meilleure, pour moi). Il y avait aussi un forgeron qui travaillait le métal comme autrefois et, dans la grange-musée, des charrues, des harnais et tout un vaste échantillonnage d'outils utilisés jadis par les paysans. On nous appelle d'ailleurs les « Boroillots », parce qu'en allant travailler à la vigne ou aux champs, on portait en bandoulière une boroille, petit tonnelet qui contenait la boisson journalière.

Il y avait beaucoup de monde à cette fête : des gens de toute la région. Pour leur permettre de s'y promener en toute sécurité, les rue adjacentes – dont la mienne – avaient toutes été barrées. Donc nous les riverains nous étions clôturés. Ce qui est tout à la fois inconvénient et avantage. Comme je suis forcé par les handicaps à ne me déplacer qu'à pieds et avec un déambulateur, je ne pouvais pas aller bien loin. Mais c'était bien suffisant pour faire des rencontres, souvent agréables. Et voilà qu'au retour de ma promenade, alors que parvenais à ma demeure, déséquilibré par le déambulateur, je fis une chute. Et aussitôt, deux jeunes pères de famille abandonnèrent leur progéniture pour venir me relever. Dieu merci, je n'avais aucun mal, si bien que je rentrai immédiatement chez moi. J'étais à peine remis de mes émotions qu’on sonna à la porte. Quelle ne fut pas ma surprise d'ouvrir à une dame accompagnée de l'un des jeunes hommes qui m'avait relevé. Celui-ci, bon samaritain, avait couru alerter l'une des personnes du service responsable de la manifestation populaire. Celle-ci venait donc s'enquérir de mon état et m'offrir ses services. Ce dont je la remerciai.

Il y a comme ça, dans la vie, beaucoup de « bons samaritains » anonymes. C'est un réel bonheur que de les rencontrer, par hasard, sur notre route.

* * * * * *

Dimanche 7 octobre 2018

 

Mireille,

 

Le calendrier dont je détache chaque matin un feuillet me délivre tous les jours une phrase de la Bible. Avant-hier, c'était la parole fondatrice de Dieu : "Dieu créa l'homme à son image." Et mon feuillet prenait soin de préciser, à propos du mot "homme", qu'il s'agit de la race humaine entière, et pas seulement de l'homme de sexe masculin. Coïncidence heureuse : ce matin, dans toutes les églises, le Christ rappelle le projet divin, au premier jour du monde, pour l'opposer à toutes les lois humaines, fussent-elles inscrites dans la Bible : le couple, image de Dieu.

Je relis, en effet, cette première page de la Bible. Après avoir dit son intention, "Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa." Et j'en déduis, en toute bonne logique, que, personnellement, je ne suis pas une image de Dieu, pas plus que chacun et chacune de vous. Alors ? Seul le couple humain est image de Dieu. Un homme et une femme, liés par l'amour, voilà une image de Dieu. Et vous ? Et moi ? Nous sommes simplement des enfants de Dieu, ce qui n'est déjà pas si mal, n'est-ce pas !

Quelle image ? Quand on commence à correspondre par courrier électronique, on apprend un peu à se connaître. On se révèle l'un à l'autre. Mais arrive le moment où l'on éprouve le besoin d'autre chose. Alors, souvent, on échange des photos, numériques ou autres. Votre photo me dit beaucoup plus de vous qu'un simple échange épistolaire. Mais la photo elle-même a ses limites. Je préfère vous rencontrer "en chair et en os" plutôt que de contempler votre image. Eh bien, un couple, s'il vit pleinement son amour, peut être une image valable de Dieu, comme sa photo, si l'on veut. Que de fois, rencontrant des couples épanouis, je ne suis dit qu'ils étaient un peu comme un reflet de la beauté de Dieu. Et si tous les couples reflétaient ainsi, dans leur vie quotidienne, la beauté divine, s'ils étaient vraiment images du Dieu Amour, notre monde serait moins vide et moins cruel.

Oui, mais ! Je sais bien toutes les difficultés que rencontrent la plupart des couples pour manifester ainsi un amour qui a, très souvent, des hauts et des bas. Il m'est même arrivé de conseiller à des couples de se séparer, parce que leur vie était un enfer et qu'ils ne reflétaient plus que rancœur, mépris et même, hélas, profonde haine ! Images de Dieu, alors ? Par contre, j'ai également rencontré des couples qui, par leur vie ordinaire et quotidienne, disaient Dieu. Ils avaient connu, bien sûr, eux aussi, des difficultés pour "s'ajuster", comme me disait l'un d'eux, un jour. Mais, par leur volonté de se pardonner, par leur souci constant de s'ouvrir aux autres, ils rayonnaient l'amour. Il faisait bon les fréquenter.

"J'ai tout appris de toi sur les choses humaines", chante le poète.. Il pourrait ajouter "...et divines".

 

* * * * * *

Jeudi 4 octobre 2018

 

Mireille,

 

Depuis mon réveil, je me pose cette question : est-ce que c'est moi qui, en devenant vieux, supporte plus difficilement les autres, ou est-ce que ce sont les autres qui deviennent insupportables ?

 

Si je me demande cela, c'est parce que souvent, je me sens perturbé par les petits désagréments qui surviennent dans ma vie. Je n'en suis pas encore à chanter "Tout m'énerve et tout m'irrite en ce moment" (une chanson de ma jeunesse), mais le fait est là : il suffit, comme hier, de mégots découverts devant ma porte pour me perturber. J'ai beau me raisonner, me dire que c'est vraiment minime, cette pensée remonte à mon esprit : pourquoi y a-t-il des gens si sales ? De là, ensuite, à prolonger mon irritation en généralisant, il n'y a qu'un pas : ces gens sont d'un sans-gène... ils ont été mal élevés... il n'y a plus de respect... etc.

 

Est-ce moi qui vieillis ? La question mérite d'être posée. Aussi, en m'examinant, je me fais des reproches : moi qui ai toute ma vie prêché la bienveillance, moi qui aime citer le mot de saint Paul qui disait aux premières générations chrétiennes "supportez-vous les uns les autres", je me surprends donc, parfois, à faire le contraire de ce que je prêche.

 

Il faut reconnaître, à ma décharge, qu'un certain sans-gène envahit notre monde. J'ai déjà dit combien je supportais mal les crachats sur les trottoirs, les graffitis en tous genre. Mais de là à en faire un drame ! Ainsi, il y a quelques mois, on a découvert des graffitis tracés au feutre noir sur les murs du quartier. Il y en avait même quatre sur mes volets. On n'en a pas fait toute une histoire et les journaux n'ont pas été alertés : avec une éponge et un peu de détergent, on en a eu pour moins de cinq minutes, pour effacer ces traces laissées, sans doute, par un gamin désoeuvré ! Mais ces toutes petites choses créent un climat désagréable. Des petites choses qui se répètent chaque jour, à la fin ça fatigue : le bruit insensé des mobylettes dont les pots d'échappement ont été trafiqués, le laisser-aller et la désinvolture de certains automobilistes qui se croient tout permis, et bien d'autres incivilités détraquent toute la vie en société. Et surtout risquent de rendre les gens de plus en plus hargneux.

 

C'est pourquoi ma réflexion est salutaire, en ce sens que je ne vais pas me laisser aller instinctivement à des rejets, des attitudes négatives, à des jugements sommaires. Ma réflexion sur le "vivre-ensemble" m'invitera, bien au contraire, à regarder tout ce qui se vit de beau et de bon, autour de moi ; et à vivre, moi aussi, en posant quantité de gestes fraternels. Peut-être, la contagion gagnera. En attendant, je vais continuer à cultiver assidûment la bienveillance.

* * * * * *

Dimanche 30 septembre 2018

 

Mireille,

 

« Beaucoup de jeunes ne nous demandent rien parce qu'ils ne nous considèrent pas comme un interlocuteur valable pour leur existence... Certains demandent même expressément qu'on les laisse tranquilles, car ils trouvent la présence de l’Église pénible, voire irritante... manifestant même leur indignation devant les scandales sexuels et économiques, face auxquels ils ne voient pas une nette condamnation. .. Il est souvent plus facile pour les religions de parler, de conseiller, de proposer à partir de notre expérience, plutôt que d'écouter, de se laisser interroger et éclairer par ce que vous, vous vivez... Certains même ont le courage de dire : « Vous ne vous apercevez pas que personne ne vous écoute plus, ni ne vous croit ? ». Puis évoquant le Synode qui s'ouvre cette semaine à Rome, François ajoute : « Son but est d'aider l’Église à devenir une communauté transparente, accueillante, honnête, attirante, accessible, joyeuse, une communauté qui communique et où chacun peut participer... Beaucoup parmi vous demandent que quelqu'un vous accompagne et vous comprenne sans juger et qu'il sache vous écouter, comme aussi répondre à vos interrogations... Aujourd'hui, ici, je veux vous dire que nous voulons pleurer avec vous si vous pleurez, accompagner vos joies de nos applaudissements et de nos éclats de rire. »

 

Aujourd'hui, je tiens à laisser la plume à notre pape François. S'adressant aux jeunes d’Estonie, lors de sa visite aux pays Baltes la semaine dernière, il décrit, mieux que je ne saurais le faire, la mentalité des jeunes de ce début de siècle. Pas seulement des jeunes estoniens – l’Estonie est un pays où la moitié des habitants sont athées et 70 % sans religion - mais de toute la jeunesse de notre monde occidental.

Je viens de lire dans mon journal les extraits de cette allocution, et ils m'ont particulièrement intéressés. J'ai eu envie de faire miennes ces remarques, tant elles exprimaient mes propres sentiments, des sentiments que j'éprouve depuis des années à l'égard des générations qui entrent aujourd'hui dans la vie active, adolescents ou jeunes actifs. Bien sûr, tous les jeunes de notre époque ne sont ni athées ni même indifférents. Mais nombreux sont ceux que j'ai rencontrés qui, même s'ils m'ont manifesté une réelle sympathie, ne m 'ont jamais considéré « comme un interlocuteur valable pour leur existence » Peut-être leurs préoccupations sont-elles tout autres. Mais donnent-ils un sens à leur vie ? Je le leur souhaite. « Si toi qui es jeune, tu vis attaché à l'ordinateur (ou à ton smartphone), tu perds ta liberté », leur dit encore le pape François.

 

* * * * * *

Jeudi 27 septembre 2018

Mireille,

 "Espèce d'olibrius", s'est exclamé un vieux monsieur qui passait devant ma porte, à l'adresse d'un adolescent, sans doute son petit-fils, qui s'est mis à rire aux éclats en entendant cette invective !

Moi aussi, j'ai ri de bon cœur. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas entendu cette appellation. Sans remonter à Molière ("Faisons l'olibrius, l'occiseur d'innocents", écrit-il dans l'Etourdi), l'expression m'a fait remonter à l'époque où j'étais en 6e ; à mon enfance ! Il y avait alors au séminaire un vieux prêtre - il avait au moins quatre-vingts ans - que nous appelions irrespectueusement "le vieux blanc". Blanchi sous le harnais, sans doute, à force d'enseigner les rudiments du savoir classique à des générations de jeunes passablement indisciplinés. Il venait de cesser d'enseigner en septième lorsque nous l'avons connu, il n'avait plus, comme tâche essentielle, que "le magasin" qu'il tenait à jours et heures régulières et où il vendait aux élèves les fournitures scolaires essentielles dont ils avaient besoin, telles que plumes "sergent major", cahier de la marque "calligraphe", crayons, encre et flacons de gomme arabique, etc.

 Ce vieux prêtre, qui avait passé dans l'enseignement les longues années de son ministère, était à la fois craint et chahuté. Car il essayait d'obtenir un peu de discipline, alors que nous nous bousculions pour passer les premiers quand il ouvrait son « magasin », et ainsi ne pas perdre les précieuses minutes de récréations. C'est alors que "le vieux blanc" se mettait à crier, et son répertoire d'interjections était riche et varié. Le plus beau de ces qualifications, celui qu'il utilisait de préférence était : "Hors de ma vue, vilain monstre !"  Il y avait aussi "triste huluberlu" et, plus rare, mais réservé aux grandes occasions, "espèce d'Olibrius".

 Le souvenir de ce vieux prêtre nous a tellement marqués que sur nos propres vieux jours il ne se passait pas d'occasion où mon ami René (le philosophe) à chacune de nos rencontres, n'évoquât sa mémoire. Non seulement pour rappeler tel ou tel fait dont il se souvenait, mais aussi pour s'interroger ; il se demandait qui était, au fond, ce vieux prêtre, quel était le fond de sa personnalité, quel avait été le sens de sa vie. "Le vieux blanc" nous "interpellera" toujours, comme on dit aujourd'hui.

Pour en revenir à Olibrius, sachez que ce nom est prêté à plusieurs personnages de l'antiquité et qu'il ne désigne pas des personnages bien reluisants. Olibrius fut-il ce gouverneur des Gaules qui fit martyriser sainte Reine ? Ou le préfet d'Antioche, responsable du martyre de sainte Marguerite ? Ou cet Olibrius qui devint empereur, mais ne le resta que trois mois, tellement il était un nul, un incapable ? Toujours est-il que mon dictionnaire le décrit comme "fanfaron, bravache, incapable, homme importun qui se fait fâcheusement remarquer par sa conduite, ses propos bizarres." Pas étonnant que cette injure se trouve également dans le riche répertoire du Capitaine Haddock, en compagnie habituelle de "Bachi-Bouzouk" et autre "Ectoplasme"

* * * **

Dimanche 23 septembre 2018

Mireille,

 

« Le cléricalisme, voilà l'ennemi » Vous savez sans doute que cette phrase célèbre est de Gambetta, qu'elle a été l'un des points de départ d'un mouvement d'idées anticléricales qui a abouti en 1905 à la séparation des Églises et de l’État. Nous n'en sommes plus là, Dieu merci. Et les plus hautes autorités de l’Église française se félicitent aujourd'hui de cette séparation. Or, voilà que ce ne sont plus, de nos jours, les idéologies anticléricales qui proclament ce slogan de Gambetta. On le retrouve, tenez-vous bien, dans la bouche de notre pape François. Et ce n'est pas un lapsus de sa part. C'est une déclaration plusieurs fois répétée dans les circonstances les plus officielles. Je le cite. Parlant du cléricalisme, en 2016, il dit : « C’est un péché qui se commet à deux, comme le tango ! Les prêtres veulent cléricaliser les laïcs et les laïcs demandent à être cléricalisés, par facilité ». Et adressant, il y a un mois, une « Lettre au peuple de Dieu », il demande à tous les catholiques du monde entier de « dire non à toute forme de cléricalisme ».Cette déclaration solennelle est d'ailleurs comme le cœur du texte-programme de son pontificat, intitulé «  la joie de l’Évangile ».

Dans cette « Lettre » du 20 août, il demande aux catholiques du monde entier de se mobiliser contre ce cléricalisme qui est une plaie mortelle de l’Église. Vous avez bien lu, et je le répète : « les prêtres veulent cléricaliser les laïcs et les laïcs demandent à être cléricalisés, par facilité ». Le pape François part d'un constat alarmant : la loi du silence qui a longtemps prévalu dans l’Église pour taire des abus sexuels commis par des clercs. Pas seulement d'humbles prêtres, mais jusqu'aux plus hautes autorités de l’Église.

A cet appel, il y a eu, à ce jour, de nombreuses réponses. Mon journal préféré, La Croix, a publié ces derniers jours plusieurs pages de ces réponses. Nombreux sont les correspondants qui dévoilent leur malaise et qui proposent des remèdes. On y lit l'amorce de vastes programmes réformateurs. Dans la crise profonde que traverse notre Église, c'est réconfortant. Je me permet de vous rapporter la réflexion, dans ce même numéro du journal, de notre ami, Gérard, (le rédacteur de la page bimestrielle « à contresens » de ce site murmure) concernant la structure même de l’Église. Il cite pour commencer un texte officiel : « Les laïcs sont des chrétiens qui ne sont pas membres de l'ordre sacré et de l'état religieux reconnu par l’Église » (Christifideles laïci, 9, 1998). En somme une définition négative. Des sous-chrétiens. Et il conclut : « Quand on cherche à trouver leur place, on part des attributions traditionnelles du prêtre et l'on se demande quelles tâches pourraient être confiées à des laïcs » D'où sa proposition : « il faut partir du sacerdoce universel des baptisés et se demander quel rôle, quelles fonctions incombent aux baptisés. Quand on aura remplacé le mot « laïc » par le mot « baptisé », on aura aboli la représentation pyramidale de l’Église par la vision horizontale du Peuple de Dieu ».

Qu'en pensez-vous ?

* * * * * *

Jeudi 20 septembre 2018,

Mireille,

C'est l'une des personnes qui, chaque matin, vient m'assister, moi le vieil handicapé, pour un service bien utile d'ordre ménager ou pour des soins élémentaires. Bien souvent, nous prenons le temps d'échanger. C'est ainsi que, parfois je me fais le confident de l'une ou l'autre de ces personnes. Récemment, la conversation se fit plus profonde. La jeune maman qui m'assistait en vint à me raconter pourquoi elle en était venue à demander le divorce. Et en conclusion, elle se fit assez sentencieuse et me déclara : « Aujourd'hui, on ne cherche plus à réparer : on jette. »

Je ne sais ni pourquoi ni comment, à ce moment-là ; m'est revenue en mémoire une conversation que j'avais eue avec mon vieux copain Pierre, qui nous a quittés il y a quelques mois, qui fut toute sa vie le cordonnier de la vieille ville à Belfort. Un jour, nous en étions venus à évoquer tous ces métiers aujourd'hui en voie de disparition (s'ils ne sont pas encore disparus). Lui, Pierre, qui fut depuis son jeune âge un excellent cordonnier, me disait justement qu'à Belfort, il n'y avait plus que deux cordonniers, alors qu'ils étaient une bonne quarantaine avant la guerre, quand il apprenait le métier chez son père. Aujourd'hui, quand une paire de chaussures est défaillante, on ne la fait pas réparer : on la jette.

En voie de disparition, aujourd'hui, nombreux sont les métiers d'artisans : rempailleurs de chaises, réparateurs de parapluies, vanniers, et combien d'autres ! Les frigos, les machines à laver, sont conçus pour une courte durée d'existence, de dix à quinze ans maximum. Ensuite, si vous n'êtes pas vous même un peu bricoleurs, il vous faudra acheter du neuf. D'ailleurs, toute la publicité vous poussera à acheter du neuf en vantant le nouveau modèle et tous ses avantages. Pourquoi réparer du vieux ! Mieux vaut jeter.

Annette – c'est le prénom de ma jeune aide soignante – m'a expliqué combien elle avait réfléchi avant de prendre la décision de divorcer. Le jugement n'est pas encore prononcé. Elle s’interroge toujours, elle hésite. Elle en a parlé à des amies, puis, toujours indécise, elle était allée voir sa grand-mère. « Un jour, me dit-elle, je suis allée trouver ma grand-mère pour lui parler d’amour ! C’est curieux, que de penser à sa grand-mère pour un sujet comme ça ! Je ne voulais surtout pas en parler à ma mère ! J’avais seulement besoin de réconfort. »

La grand-mère lui a demandé : « Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? ».Annette s’est effondrée en larmes : « Je pense que je vais divorcer. » Et de raconter son histoire semblable à toutes les autres histoires d’amour. Cette impression de ne pas se sentir aimée, ce sentiment qu’on a dû se tromper car l’autre n’est pas celui que l’on croyait. "L’autre est un égoïste car il ne pense pas à moi !"  Contre toute attente, la grand-mère n’a pas essayé de lui dire comment sauver son mariage. Elle lui a demandé simplement ce qu’elle fera après la rupture. Annette ne sait pas. Mais elle se dit qu’elle voudrait trouver vraiment l’amour, passer sa vie (ou pas) avec quelqu’un pour qui elle ressentira un grand amour et ne pas devoir faire toutes les concessions. Son amour actuel est « brisé ». Elle pense que ça devait être si simple au temps de sa grand-mère : « on se mariait et on ne se posait pas toutes ces questions ! », pense-t-elle. Sa grand-mère l'a regardée et lui a répondu : « Bien… dans mon temps, c’était pas comme ça ! On n’était pas habitué à tout jeter. Ce qu’on avait, on en prenait soin et si on le brisait, eh bien, on le réparait ! Aujourd’hui, vous jetez tout, je ne sais pas si c’est mieux… on regarde la planète et c’est une grosse poubelle. Mais je me demande pourquoi jeter ce qui peut être réparé si c’est pour racheter la même chose ! – Oui, mais, comment peut-on réparer un amour ? » insiste Annette.« C’est peut-être pas l’amour qui est brisé… c’est peut-être tout simplement ton regard. » Annette est repartie chez elle en pensant au fait qu’elle avait entretenu jusqu'ici un amour « jetable ». Se souvenant de l'amour de ses grands-parents, elle m'a dit, en conclusion, qu'elle rêvait d'un amour durable comme le leur. Un amour réparable.

C'est ce que je lui ai souhaité.

* * * * * *

Dimanche 16 septembre 2018

Mireille,

C'est aujourd'hui le dimanche annuel consacré à notre patrimoine. Cette journée du patrimoine est consacrée particulièrement, cette année, au patrimoine européen. Elle se veut une ouverture sur les richesses que nous ont léguées nos ancêtres, dans toutes les régions européennes, et pas seulement toutes les œuvres que l'on peut admirer dans notre hexagone.

Si la journée du patrimoine est de création récente, l'habitude de prêter attention et soins à toutes les œuvres qui ont apporté et apportent aujourd'hui encore de la beauté à leur pays comme à notre Europe est très ancienne. Les Grecs et les Romains le faisaient déjà dans l'antiquité. Au séminaire dont je fus l'élève, j'ai commencé à apprendre le grec dès la 6e. Et l'une des premières tâches que nous imposa notre prof' fut d'apprendre par cœur quelles étaient les 7 merveilles du monde antique. J'ai oublié leur nom. Je ne me souviens que de la première de ces merveilles : c'est la pyramide de Khéops, en Égypte.

Cependant, je crois que j'ai hérité de mes études un intérêt de plus en plus grandissant pour quantité d’œuvres d'art. Et particulièrement pour l'art roman, ses cathédrales, ses modestes églises et jusqu’aux plus humbles chapelles. Si bien que pendant de nombreuses années, parvenu à l'âge adulte, j'ai consacré mes vacances à la visite de ce patrimoine dans nombre de régions françaises. Je ne voudrais pas établir un classement, mais je dois reconnaître que ma préférence va aux églises de la Bourgogne du sud, notamment de Cluny à Tournus. Dans certaines, je passerais aujourd'hui encore des heures, en silence.

Me voilà loin des multiples œuvres patrimoniales qui nous sont proposées en ce dimanche. Je ne suis pas intéressé par la visite de la caserne Friedrich à Belfort, pas plus que des cuisines de l’Élysée ou des ruines de vieilles pierres sous lesquelles il me faudrait imaginer un vaste hémicycle gallo-romain.

Je préfère manifester, par une visite solitaire et silencieuse, tout le respect et toute l'admiration que je porte à tant d'hommes d'autrefois qui ont manifesté, par leur savoir-faire, leur intelligence et leur habilité, leur foi et leur amour du travail bien fait. Qu'ils en soient remerciés.

 

* * * * * *

Jeudi 13 septembre 2018

 

Mireille,

 

Dimanche dernier, j'ai eu le plaisir d'aller à l'église. Pour la première fois depuis des mois. Ce qui ne m'était plus arrivé depuis mon accident, en juillet de l'an dernier. Depuis, en effet, je me contente de célébrer l'Eucharistie en solitaire, chez moi. Ce qui n'est pas très réconfortant, vous en conviendrez. Mais dimanche dernier, c'était un dimanche exceptionnel. Mon village de Valentigney accueillait un nouveau curé, un indien. Sissir Kahn, c'est son nom, était présenté à la paroisse par Dominique, notre jeune évêque, au cours de l'eucharistie dominicale. Et ce nouveau curé m'avait invité personnellement à la célébration et au pique-nique qui l'a suivi. Je m'y suis donc fait conduire. Grand fut mon bonheur , de me retrouver avec une nombreuse assemblée. Pensez donc : je revoyais, dans l'assemblée, tant de visages connus. Et à la sortie, tant d'hommes, de femmes, et même de jeunes dont j'ai partagé un jour tel ou tel épisode de la vie. Jusqu'à cette jeune fille qui s'est approchée pour me dire : « C'est vous qui m'avez baptisée ».

Ma paroisse avait deux ans quand d'y suis né et y ai été baptisé. Elle a donc accompagné tout mon parcours chrétien, mon baptême, la catéchèse de mon enfance, la communion « privée », puis « solennelle » (comme on disait alors), jusqu'au jour de juin 1944 où j'y ai célébré ma première messe. C'était une paroisse naissante, où tout était à créer. Il fallut des années, et le travail de nombreux curés, les démarches de bon voisinage de tant de paroissiens, l'accueil bienveillant d'une population en majorité protestante pour y être reconnue. J'ai vécu tout cela. J'y ai appris une plus grande ouverture d'esprit. Le jour même de la prise en fonction du nouveau curé, la paroisse protestante accueillait une nouvelle « pasteure ». Nous en avons fait mémoire au cours de notre messe.

Avec tout mon passé, pensant à Sissir qui est venu en France, y a appris le français pendant des années, pour pouvoir se mettre au service de notre Église et ainsi, selon ses dires, exprimer son « merci » à ce peuple qui a apporté sa foi chrétienne à de nombreux indiens, je me demandais quel serait son avenir et, avec lui, l'avenir de cette paroisse. Je ne peux que les assurer de ma prière pleine de confiance.

Je regardais dimanche Sissir, notre nouveau curé, et faisant mémoire de mes 57 années de ministère paroissial, j'ai éprouvé d'abord un sentiment fraternel à son égard, car je sais combien le ministère de curé doit être difficile, et même parfois décevant, de nos jours. Mais bien vite je me suis repris, en imaginant combien peut être exaltante une initiative de tous les jours, dans une époque comme la nôtre, où il faudra bien repartir de zéro et sans cesse faire du neuf. L'Avenir est à nous, Sissir.

 

* * * * * *

Dimanche 9 septembre 2018

 

Mireille,

 

Quand j'étais jeune, je me demandais souvent s'il valait mieux être sourd qu'aveugle. J'avais lu, je ne sais où, que si les aveugles étaient la plupart du temps des êtres joyeux, par contre les sourds manifestaient sans cesse une certaine tristesse. Cette affirmation m'a toujours semblé très exagérée, et même fausse. Dans tous les cas, être aussi bien sourd qu'aveugle est un handicap bien malheureux. Et comment y remédier ?

Il faut reconnaître que les procédés destinés à remédier à toute surdité, dès ses premiers effets, sont de plus en plus nombreux. On les prétend de plus en plus efficaces. Hier encore, dans mon courrier, il y avait une invitation à une consultation gratuite, dans une officine de la région : on allait mesurer mon degré de surdité et, naturellement, me proposer le système propre à y remédier. L'invitation est passée à la poubelle. Revenait en effet à ma mémoire le souvenir de tant de personnes qui m'ont confié leurs désillusions après s'être fait appareiller d'engins coûteux et bien souvent inutiles.

Et moi ? Figurez vous qu'un jour, j'ai rencontré deux des jeunes que j'avais connus autrefois, lorsque j'étais le vicaire de leur paroisse. Comme le temps passe ! Ils ont aujourd'hui 81 et 82 ans! Or, tous deux, dans notre conversation, m'ont parlé de leur appareil anti-surdité : ils en étaient pleinement satisfaits. Comme à l'époque j'éprouvais moi aussi le besoin de me faire appareiller, je résolus de suivre leur exemple. Le médecin spécialiste qui, après examen, me fit une ordonnance (nécessaire pour être remboursé) me sembla être en désaccord en apprenant que je n'allais pas me servir chez son praticien préféré... Mais je persistai, et je n'ai jamais eu à le regretter. Bref, je suis aujourd'hui, comme mes jeunes (!!) amis, pleinement satisfait de mon choix.

Veuillez m'en excuser : voilà où m'a conduit ce matin la lecture de l'évangile de ce dimanche. Jésus, lui, n'eut pas besoin d'appareillage pour permettre à cet homme sourd privé de communication : un simple toucher et un simple mot araméen – Effata – et l'homme retrouva le bonheur d'être en relation pleine et entière avec ses semblables. Car guérir de la surdité, c'est permettre à un handicapé de retrouver l'entière capacité d'entrer en relation humaine.

Et nous ? « Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre », dit le proverbe. Pas besoin d'appareils sophistiqués pour entendre ce que Jésus, qui est la Parole de Dieu, veut nous communiquer. Laissons-nous toucher par lui. Nous pourrons alors communiquer avec nos semblables et leur transmettre son message de vie.

 

* * * * * *

Jeudi 6 septembre 2018

Mireille,

 

Il a fallu attendre les derniers jours du mois d'août pour que le soleil cesse de paraître sur notre petite région proche voisine de la Suisse, et laisse un peu de place aux nuages et à la pluie. Cette année en effet, l'été fut particulièrement lumineux et chaud. Comme toujours, l'opinion se divisa entre tenants du verre à moitié plein et ceux du verre à moitié vide. Faut-il donc toujours voir la vie, soit en rose, soit en sombre ? Pour les uns, le souvenir de cet été 2018 sera celui d'une période favorable aux fruits en abondance, tandis que d'autres ne se souviendront que d'une épouvantable canicule.

En ce qui me concerne, je ne garderai pas un mauvais souvenir de cet été caniculaire. Comme mon état de convalescence m'oblige à une certaine réclusion, je n'ai eu qu'à me louer des murs épais de ma vieille maison : il y fait relativement frais, à tel point que des visiteurs me demandèrent si j'avais installé un appareil de climatisation. Ce qui, sachez-le, eût été totalement superflu. Par contre, mes trois pommiers ont souffert de cette chaleur accablante et de l'absence totale de pluie. Aussi le parterre fut sans cesse jonché de leurs fruits qui ne parvinrent jamais à maturité. La cueillette des pommes survivantes, dans quelques semaines, sera maigre.

J'ai rencontré récemment une vieille dame de mes connaissances qui, évoquant cette météo qui nous fut particulièrement favorable, se félicitait d'habiter une région aussi tempérée. Dans sa propre religiosité, elle y voyait le signe d'une bénédiction divine. Elle voulait y voir du favoritisme. « Merci mon Dieu », disait-elle ! En l'écoutant avec politesse, je me suis retenu de riposter et de lui faire remarquer tout ce qu'avait de primitif son jugement aussi sommaire, aussi faux, et surtout aussi étroit que celui qu'elle venait d'émettre. Et je pensais aux souffrances, aux malheurs et aux morts de millions d'hommes, de femmes et d'enfants de notre monde au cours de cet été. Tornades, tremblements de terre, incendies, inondations, orages, éruptions et séismes en tous genres. En toutes les parties du monde, à commencer par de nombreuses régions françaises. Et cette semaine encore,un typhon qui ravagea le Japon.

Je pensais aussi à tant d'accidents sur nos routes, à la catastrophe de l'autoroute de Gènes, à toutes ces noyades. Je n'aurais pas de cœur si tous ces malheurs m'avaient laissé indifférent. Hélas – l'avez-vous remarqué ? - plus l'événement dramatique est proche de nous, plus il retient notre attention. Les médias ont mobilisé notre attention pendant plusieurs jours pour évoquer la catastrophe de Gènes, qui fit une quarantaine de morts, mais ils ne consacrèrent que quelques lignes au séisme qui causa la mort de 460 personnes en Indonésie. Deux poids deux mesures ?

En de telles conjonctures, il serait particulièrement honteux de nous réjouir égoïstement du sort qui nous fait habiter une région préservée – jusqu'à quand ? - de cataclysmes destructeurs. Que le message évangélique nous aide tous à être vraiment « citoyens du monde ».

 

 

* * * * * *

 

 

Dimanche 2 septembre 2018

 

Mireille,

En ce premier dimanche de septembre, et comme je vous l'avais promis à la fin du mois de juin, j'ai plaisir à reprendre, le plus régulièrement possible, cette lettre que j'ai pris l'habitude, depuis longtemps, de vous adresser . C'était, je crois, en 2001, que vous m'aviez demandé d'agrémenter ce site Internet Murmure en vous entretenant régulièrement de réflexions personnelles, sur les sujets les plus divers. Et bien vite cette « lettre » a connu un certain succès. Aussi je vous suis reconnaissant de m'avoir ainsi conseillé.

C'était le quinze août dernier. Avec une nièce, son mari, son fils et son amie, nous étions allés au restaurant, ma sœur et moi. Il y avait beaucoup de monde. Et voilà qu'au cours du repas, un couple m'adresse un signe d'amitié, la dame se lève et s'approche de nous. La dame se présente. Elle me connaissait, particulièrement, me dit-elle, parce qu'elle est une lectrice assidue de la « Lettre à Mireille », qu'elle a hâte de retrouver après les mois de vacances.

Voila qui est fait. Quant à vous, je pense que votre séjour au Canada est terminé et que vous avez dû regagner vos pénates. Heureux ceux et celles qui peuvent encore se déplacer et enrichir ainsi leur existence de visites plus ou moins longues, plus ou moins diverses, dans toutes les régions de notre vaste monde. Quand à moi, avec le grand âge et ses divers accidents – dont un AVC en juin - je suis condamné désormais à une certaine réclusion. Je m'en console en me redisant : « plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux que des palais romains le front audacieux », et en vivant désormais sous « le toit de ma pauvre maison qui m'est une province et beaucoup davantage », comme le chanta jadis Joachim du Bellay. Certes je suis condamné à ne plus jamais conduire une auto ! Je ne risquerai plus jamais d'être la victime d'une de ces catastrophes dont chaque jour les médias nous informent (il nous reste à compatir au malheur des familles, à Gènes ou ailleurs.) En cet été de puissante canicule, ma vieille maison, si fraîche, fut la bienvenue (jamais plus de 26°), de quoi moquer toutes celles et ceux qui n'envisagent jamais comme séjour de vacances qu'une longue exposition sur une plage, dans l'attente de l'heure de l'apéro.

Alors, de quoi furent occupées les journées ? D'abord, après un lever matinal et les soins donnés par la personne qui se charge de mon entretien – une association locale qui s'appelle A Tout Cœur m'est d'un précieux secours – il y a le petit déjeuner, le bréviaire et la messe matinale. Puis vient le temps de l'entraînement à la marche : sur la piste réservée aux piétons et aux cyclistes qui passe devant la maison, j'utilise le déambulateur et je marche une demi-heure. Je fais des progrès, toujours trop lents à mon gré, mais cependant bien efficaces, d'après le kinésithérapeute qui me conseille. Et puis, je lis. Il y a tant de livres que j'ai trop délaissés, des ouvrages bien sérieux et très instructifs ou des romans policiers. Et puis il y a les visites, aussi nombreuses que diverses. Je vous en reparlerai. L'automne , cette saison où la nature se pare de tant de couleurs et nous propose tant de fruits, ne fait que commencer. A vous, je souhaite donc de belles journées d'automne.


* * * * * *

Dimanche 8 juillet 2018

Mireille,

Ai-je donc été trop présomptueux ? En vous écrivant jeudi dernier, quelques heures après mon retour d’une nouvelle hospitalisation, je vous promettais de pouvoir reprendre mes activités à votre service. Or, depuis, je me suis rendu compte de ma difficulté à me servir comme auparavant de cet ordinateur et de son clavier. Pour rédiger quelques lignes, il me faut des heures et quantité de ratures. Ce qui était jusqu’ici un plaisir est devenu servitude. Aujourd’hui j’apprends les contraintes du grand âge, quand il subit les conséquences d’un AVC malencontreux. Rendez-vous compte : il m’a fallu vingt minutes pour rédiger ce petit paragraphe !

Que faire ? Se résigner ? Jamais. Alors, comment y remédier ? On verra. Heureusement, comme tous les bons écoliers, j’entame le mois de juillet dans la perspective des vacances. Je  mettrai donc en vacances cette lettre que je vous adresse deux fois par semaine jusqu’au début de septembre. Quant aux homélies de chaque semaine, comme certaines sont déjà rédigées, j’espère pouvoir en continuer la publication chaque semaine de ces mois d’été.

Voilà ! A vous, Mireille, et à tous mes amies et amis lecteurs, je souhaite de passer de bonnes et fructueuses vacances.

Léon

* * * * * * *

 Jeudi 5 Juillet 2018

Bonjour ! Me voici de retour, après un séjour de 12 jours à l'hôpital. Ouf. Heureux, très heureux de pouvoir retrouver, avec ma chère demeure, enfin, la liberté. J'ai fait un AVC dont le signe est une déficience de la vision : je ne vois plus l'extrême droite, ce qui perturbe passablement ma manière de voir et de me diriger, entre autres choses. L'essentiel est que je puisse de nouveau communiquer avec vous. Ma première occupation, à mon retour, fut de vous adresser, avec cette "Lettre", l'homélie pour dimanche prochain.

J'espère pouvoir continuer ma tâche. Et dans cet espoir, je vous redis mon attachement fraternel.

Léon

          * * * * * *

Cette semaine, pas de lettre à Mireille. L'auteur est hospitalisé.

 

 

Jeudi 21 juin 2018

Mireille,

« Ce devoir de mémoire dont on nous rebat les oreilles (alors que justement l'ignorance en matière historique est crasse et soigneusement entretenue par nos élites) me paraît poser plus de questions qu'il ne nous donne de réponse.. » Telle est la conclusion du message d'un de nos sympathiques correspondants. Se rappelant l'histoire de sa famille, ou du moins ce qu'il en sait, il reste très sceptique en ce qui concerne le « devoir de mémoire ». Et de se poser la question : de quelle mémoire s'agit-il ? Je le cite encore : « J'habite à présent en Limousin, terre d'Oradour sur Glane. Quelle mémoire commémorer ? Celle de français alsaciens enrôlés de force dans la SS et qui ont participé à un massacre ? Celle des civils massacrés qui ne verront pas les bourreaux punis pour cause d'unité nationale ? ». Il raconte comment la soi-disant « mémoire » peut être déformée par les témoins, pour faire des autres, soit des victimes, soit des bourreaux, soit des traîtres, soit des héros.

Et c'est vrai ! Rien de plus déformable que le souvenir. Cherchez dans votre propre expérience : je suis certain que vous aurez des exemples de ces jours où vous racontez tel événement, selon les circonstances ou selon vos interlocuteurs, soit en noircissant les faits, soit en les enjolivant. Donc, toute mémoire est faillible. Bien plus, lorsqu'on relate des faits anciens, ce n'est jamais neutre. On aurait ainsi tendance à faire des Français de 1940 à 1945 un peuple de pétainistes au début et un peuple de résistants à la fin, ce qui est pour le moins une appréciation sommaire. Et tout le monde sait bien qu'en littérature il existe un style épique, dont l'Iliade, l'Odyssée, la Chanson de Roland sont de beaux exemples, où la part de vérité historique est bien minime.

Et pourtant, il est nécessaire de « faire mémoire ». Pour les individus comme pour les peuples. Comme pour notre Eglise. Mais le « devoir de mémoire » ne se limite pas à rappeler le passé. Il sert à vivre son présent et à envisager notre avenir. « Pour moi, plus qu'un devoir de mémoire, c'est la certitude que chacun d'entre nous peut devenir une bête immonde qui doit être inculquée », conclut notre ami. Certes. Mais ce n'est qu'une seule possibilité qui est envisagée. Il y a d'autres alternatives. En particulier, j'ajouterais simplement que le passé est aussi une leçon. Il peut nous apprendre à dépasser tout ce qu'il y a d'inhumain en chacun de nous, pour devenir chaque jour plus fraternel.

A chacun de nous d'y travailler.

* * * * * *

Dimanche 17 juin 2018

Mireille,

"...notre vieux curé, jamais à court d'indulgence, lui."

Ces simples mots terminent une triste histoire, relatée par un de mes quotidiens préférés. L'histoire d'une jeune femme, enfant de l'Assistance publique, employée au "château" abandonné par ses propriétaires en 1940, et qui continua à y travailler comme bonne lorsque le château fut occupé par les officiers de l'armée allemande. Rien ne permet de penser qu'elle fit autre chose que son travail de bonne. Mais un dimanche d'août 1944, sur le parvis de l'église, à la sortie de la messe, la jeune femme fut tondue et exposée aux injures, promise au déshonneur. Elle se laissa mourir, quelques mois plus tard. "Le chagrin de son mari, de retour d'Allemagne après quatre ans de captivité, au bord du trou, dans le cimetière, n'eut d'autre témoin que notre vieux curé, jamais à court d'indulgence, lui ", écrit le témoin de cette triste histoire.

"Jamais à court d'indulgence !" Quel beau compliment. Je voudrais bien qu'on en dise autant de moi, autant de vous, autant de chacun et de chacune de nous. Que le monde serait beau, alors ! C'est curieux de remarquer que le mot Indulgence possède quantité de synonymes. On parle équivalemment de bienveillance, de bonté, de compréhension, d'humanité, de miséricorde, de tolérance ou de charité. Quand je pense que certains voient dans cette attitude une certaine faiblesse ! Pour moi, je pense qu'il faut être très fort pour être toujours indulgent. Parfois à l’égard de qui le mérite, mais parfois aussi simplement à l’égard de qui en a besoin.

Simplement, il faut être humain. Nous vivons dans un monde où l'on ne se pardonne rien. On croit être humain quand on est dur ! Bien vite, les hommes deviennent cruels et même féroces. Inhumains. J'ai eu la chance de fréquenter, à une certaine époque de ma vie, un prêtre qui, comme le "vieux curé" dont parle le journaliste, n'était jamais à court d'indulgence. Pourtant, il en avait connu, des revers, dans son existence et particulièrement dans son ministère. Et certains de ses amis lui reprochaient même d'être trop bon ! Je dois pourtant témoigner : je ne l'ai jamais entendu dire du mal de quelqu'un ; et je crois même qu'il n'en pensait pas. Toujours prêt à excuser même l'inexcusable. Au début, j'en étais souvent irrité. Mais au long des années, j'ai modifié mon jugement. Je crois bien qu'il ressemblait un peu à Dieu, "qui fait luire son soleil sur les méchants comme sur les bons."

* * * * * *

Jeudi 14 juin 2018

Mireille,

Il y a quelques jours, nous évoquions avec quelques amis, nos années de jeunesse. Or il y avait là un jeune homme qui m'a posé la question : "Mais pourquoi vous vous êtes fait prêtre ?" Et j'ai été bien embarrassé pour lui répondre.

Bien souvent, cette question, on me l'a posée. C'était plus facile d'y répondre autrefois. Mais depuis une bonne trentaine d'années, j'ai l'impression d'une sorte d'incommunicabilité qui s'instaure entre mes jeunes interlocuteurs et moi. Autrefois, je parlais de réponse à un appel, j'osais dire vocation, générosité, don de soi. Toutes ces valeurs étaient parfaitement intelligibles et admises comme allant de soi par les gens de ma génération. Aujourd'hui, j'ai l'impression que cela paraît terriblement démodé, voire inacceptable. En tout cas, l'autre jour, je sentais presque physiquement que mes explications demeuraient incompréhensibles pour mon jeune interlocuteur.

Notre génération a grandi dans le respect de nos pères qui venaient de terminer la première guerre mondiale. Même s'ils étaient personnellement discrets, les journaux, les revues, les livres exaltaient leurs exploits. Qui de nous n'a pas vibré au souvenir de ces premiers as de l'aviation naissante, qui se conduisaient face à l'ennemi en parfaits "chevaliers du ciel" ! On rêvait de les imiter un jour. On osait parler d'héroïsme. Bergson vantait "l'appel du héros et du saint". Nous étions portés dans un tel climat que la générosité, l'esprit de sacrifice et le don de soi paraissaient naturels à toute âme bien née !

Il m'est arrivé de dire, par manière de boutade, que je me sentais parfois, aujourd'hui, un vrai dinosaure. Et je pensais de nouveau à cela avant-hier, alors que la télé rapportait un épisode glorieux des derniers jours de la guerre de 14-18. En juin 1918, un régiment de jeunes américains qui venaient de débarquer en France fut expédiés sur le front, du côté de Verdun, avec mission de défendre coûte que coûte un bout de terrain. Ils n‘avaient aucun expérience du genre de combat qui les attendait ; Et ils se battirent avec détermination ; la plupart y furent tués, mais leur générosité fut un des importants atouts de la victoire finale. Pourquoi y a-t-il eu tant de volontaires pour venir libérer un continent dont ils savaient peu de chose et lutter contre une idéologie dont ils ignoraient tout ? On leur eût parlé alors d'héroïsme, ils auraient trouvé cela bien grandiloquent, sans doute. Par contre, on pouvait leur parler de "devoir" : çà, ils connaissaient. Pour eux, tout cela était bien naturel.

Nous sommes de la même génération et nous avons été portés par le même appel. "De nos jours, serions-nous aussi courageux", se demandait avant-hier, publiquement, un homme politique. Je le souhaite.

 

* * * * * * *

Dimanche 10 juin 2018

Mireille,

La guerre - toute guerre - est une horreur. Quand un pape crie "Plus jamais la guerre !" il se fait simplement l'écho des milliards d'êtres humains qui l'ont connue, ou qui la subissent, aujourd'hui encore. La guerre est une horreur : dans la plupart des cas, elle transforme les humains en bêtes féroces, capables de toutes les turpitudes. Je ne sais pas si les guerres "en dentelle" du XVIIIe siècle faisaient preuve de plus d'humanité, quand le général, s'adressant à l'ennemi, s'écriait : "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !". Même s'il y avait certaines formes d'élégance et de courtoisie, il y avait des morts. Et en deux siècles, on a fait simplement des "progrès" fulgurants en la matière en inventant des moyens de destructions massives.

Ces temps-ci, nous sommes inondés de récits de massacres, de raids meurtriers, de violence en tous genres. Tous plus horribles les uns que les autres. Des centaines de victimes civiles, plus nombreuses que les combattants. Et les images qu'on nous montre me font frémir. C'est pourquoi, hier soir, avant de m'endormir, j'ai été particulièrement heureux de lire dans mon journal le récit de Georgette, qui avait sept ans lorsqu'elle s'est trouvée avec sa famille en plein milieu de la bataille de Normandie : "Nous étions cachés dans une grange quand j'ai entendu ma mère crier qu'ils allaient se tuer. Alors, malgré son interdiction, je me suis approchée pour aller voir. Dans le champ, un soldat allemand et un soldat américain avançaient parallèlement, accroupis et cachés l'un de l'autre par une haie. Tout à coup, ils se sont relevés et se sont vus. Ils ont été comme pétrifiés, et puis tout d'un coup, ils se sont serrés la main et ont continué leur chemin."

Deux hommes qui se regardent et qui, d'un seul coup, ne voient plus, en face d'eux, un ennemi, mais simplement un autre humain ! Ah, si tous les hommes, toutes les nations de la terre pouvaient, ce matin, "se relever", se regarder, et voir, en face d'eux, non pas des juifs, des musulmans, des chrétiens, des noirs ou des blancs, mais simplement de pauvres humains !

  * * * * * *

Jeudi 7 juin 2018

Mireille,

Beaucoup de nos aimables correspondants m'écrivent au sujet des homélies que je publie chaque semaine sur ce site. Certains pour m'en remercier, d'autres pour approuver tel ou tel propos, d'autres, parfois, me font dire des choses que je n'ai pas dites ou même que je ne pense pas. Mystère de la "communication" ! Trop rares sont celles ou ceux qui contestent, critiquent, expriment leur désaccord. C'est dommage, car c'est du choc des idées que peut venir un progrès.

Tout ceci pour vous dire que, cette semaine, j'ai eu l'agréable surprise de lire, sous la "plume" d'une correspondante, ces sympathiques remarques : " J'ai une approche beaucoup moins "raisonneuse" que vous de la TRINITE. Je ne me pose pas de question puisque de toute façon personne ne peut y répondre. Quand nous verrons Dieu, le Christ et le Saint-Esprit au dernier jour, je suis sûre que ce "mystère" sera d'une grande simplicité. Votre homélie m'a parue très "technique" (pardon d'être aussi sévère). Par contre le dernier paragraphe m'a beaucoup plu : "si nous ne sommes pas amour, nous ne sommes pas". Quel dur objectif ! "

Et c'est vrai ! Quelle idée aussi, de nous pousser à parler de ce qui est au-delà de toute parole ! Et même, à la limite, quelle idée d'avoir inventé une fête liturgique de la Sainte Trinité (qui ne date que du XIVe siècle ! Un autre de mes correspondants, qui doit être très fort en science liturgique, me faisait remarquer, il y a quelques mois, que toutes les fêtes de l'année liturgique se rapportaient à des événements (Noël, Pâques, Pentecôte, par exemple) et non à des concepts théologiques. C'est (relativement) récent, et bien peu traditionnel, d'avoir instauré la fête de la "miséricorde divine" ou celle du "Coeur immaculé de Marie."

Donc, je crois qu'il est bon de rejoindre le propos de notre aimable correspondante, en cette fête de la Trinité. Il s'agit de rejoindre le "divin" qui se révèle don de soi. "En fait nous entrons dans la communion divine chaque fois que nous créons avec d'autres des liens authentiques. On se souvient de ce chant très ancien: "Là où se trouvent la charité et l'amour, là se trouve Dieu", ou encore de ces paroles de Jésus: "Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux".

Alors, là, tout est dit. Et c'est vital.

* * * * 

Dimanche 3 juin 2018

Mireille,

La Journée de la Fraternité ! Il y a quelques années, elle était célébrée ; on en parlait. Mais je croyais qu’elle était disparue de nos célébrations nationales. Or voici que mon journal, ce matin, nous parle de « la semaine de la Fraternité et du vivre-ensemble ». C’est donc que cette célébration existe encore. Et qu’elle prend de l’ampleur, puisqu’il ne s’agit plus seulement d’une journée, mais d’une semaine. Il faut reconnaître que c'est une bonne idée, où chacun peut faire preuve d'imagination et de cordialité pour inciter les voisins à se retrouver autour d'un "pot" ou d'un véritable repas. Vous me direz, bien sûr, que l'idée n'est pas neuve, puisque Fraternité est l'un des trois maîtres mots de notre République depuis la Révolution. Seulement, comme me le disait un de mes oncles autrefois : "Fraternité Point". Et c'est vrai que dans nos sociétés urbaines où vit "la foule solitaire" (selon le titre du bouquin d'un sociologue américain) le problème de l'absence de relations est souvent un fait dramatique. Je pense à tous ces hommes, toutes ces femmes dont j'ai eu à célébrer les obsèques, qui étaient morts seuls dans leur appartement, sans que personne ne s'en rende compte et dont on retrouvait les cadavres décomposés, parfois des semaines plus tard.

Mon journaliste, lui, entreprend aujourd’hui, pour parler de cette semaine nationale, de « prendre des mots creux pour en faire des mots creusés ». Et il ajoute : « Vous savez, la fraternité, c’est difficile. Voyez les fratries qui, depuis Abel, vont toutes cahin-caha… » Pourtant, personnellement, je rêve d'un monde où toutes les journées seraient des journées de la fraternité. Non seulement entre voisins, mais sur nos lieux de travail, dans les magasins, et également... dans nos familles. Est-ce trop demander ? Il faut commencer par le commencement. Il n'y aura pas de paix possible entre nations, entre civilisations ni entre religions, si on ne commence pas par "balayer devant sa porte" : balayer toutes les séquelles de disputes, de non-dits, de rancunes ancestrales.

Une réflexion d'un évangéliste allemand, citée par le Dr Robinson, m'avait beaucoup frappé en son temps. Je la cite : " Comment puis-je trouver un Dieu de grâce ? Cette question amena les hommes à chercher désespérément une réponse. (...) Elle produisit des croisades et des guerres. Cette quête les empêchait de dormir. Est-ce que beaucoup de gens demeurent éveillés aujourd'hui pour trouver une réponse à cette question ? Nous ne nous posons plus la question. Mais une question différente nous hante aussi. Elle agite des nations entières. Comment puis-je trouver un voisin aimable ?"

* * * * * *

Jeudi 31 mai 2018

 

Mireille,

 

Dimanche dernier, dans ma lettre habituelle, je vous citais Confucius qui déclara un jour que « si j’étais empereur de Chine, je prendrais un décret pour définir les mots ». Ceci à propos du baptême. A la réflexion, ce propos du sage chinois peut tout autant s’appliquer au mot « mariage ». Une réalité à propos de laquelle règne de nos jours une grande confusion.

Que n'ai-je pas entendu à propos du mariage ! Il n'y a pas si longtemps, il était de bon ton, dans certains milieux "évolués" de critiquer le mariage comme étant une institution "bourgeoise". Si bien qu'on a assisté à une prolifération d'unions libres. Je ne parle pas de la généralisation de la cohabitation, qui n'est pas seulement "juvénile", mais qui se pratique à tout âge. Je pense surtout à celles et ceux qui prônaient l'union libre en réaction contre le mariage "institutionnel". Or voilà que, maintenant, tout le monde veut se marier, civilement ou religieusement, même les couples de même sexe. C'est pourquoi, comme Confucius, je souhaite qu'on définisse les mots.

J'ai fait une petite recherche à propos de l'institution du mariage qui, avant d'être une institution religieuse, est simplement un fait de société. Dans toutes les sociétés, on trouve des coutumes ancestrales concernant cette union. Mais savez-vous que, dans certaines cultures, on trouve, aujourd'hui encore, des mariages entre femmes ? Eh oui, cela existe, notamment dans certaines régions de l'Afrique. Il s'agit de l'union d'une femme stérile avec une jeune femme ; le couple ainsi formé se procure un serviteur qui, non seulement s'occupe de toutes les tâches matérielles du ménage, comme un véritable esclave, mais est chargé également de devenir le géniteur : les enfants seront les enfants, non du géniteur, mais de la femme stérile qu'ils appellent "père" et de sa compagne. Ce n'est qu'un cas particulier. Il y en a d'autres, nous disent les ethnologues.

Ils ajoutent que " la famille est bien un donné universel, en ce sens seulement qu’il n’existe aucune société qui soit dépourvue d’une institution remplissant partout une ou plusieurs des mêmes fonctions (unité économique de production et de consommation, lieu privilégié de l’exercice de la sexualité entre partenaires autorisés, lieu de la reproduction biologique, de l’élevage et de la socialisation des enfants). Et de conclure : " La seule relation nécessaire, qui entraîne des rapports de longue durée entre deux individus, est la maternité, c’est-à-dire le couple formé par la mère et l’enfant."

Définir les mots ! Pourquoi ne pas réserver le mot "mariage" à l'union d'un homme et d'une femme en vue de fonder une famille, et inventer un autre terme pour les unions homosexuelles ? J'ai lu dernièrement la réflexion d'un psychologue qui suggérait le mot "Alliance". C'est une suggestion. On peut en faire d'autres. L'essentiel est de bien définir les mots.

 

* * ** * * *

Dimanche 27 mai 2018

 

Mireille,

 

J'aime rapporter fréquemment le mot de Confucius (je crois) : "Si j'étais empereur de Chine, je prendrais un décret pour définir les mots." Que de confusions, que de querelles stériles seraient ainsi évitées. On saurait enfin avec précision de quoi on parle. Bien des malentendus n'auraient plus lieu d'être. Il en est ainsi du mot "baptême".

Avant-hier, je déjeunais avec un petit groupe d’amis. Et précisément, au cours du repas, l’une des convives en vint à nous dire sa perplexité : elle était invitée, aujourd’hui même, dans sa famille, à un baptême républicain, et elle se demandait ce que cela pouvait bien signifier que cette démarche inhabituelle. A son interrogation il m’a fallu apporter une réponse.

Ce sont les législateurs qui, pendant la révolution française, ont créé, dans un but antireligieux, en même temps que le mariage civil qui doit obligatoirement précéder le mariage religieux, la pratique d’un « baptême républicain ». Sans succès pendant près de deux siècles. Ce n’est que lorsque certaines municipalités communistes de la banlieue parisienne ont mis à la mode, dans les années 1950, cette chose ignorée de tous qu'était le "baptême républicain", qu’on a entendu parler de cette nouveauté : un « baptême » à la mairie, sans eau ni vêtement blanc, mais avec inscription dans un registre spécial.

Bien vite, l'inspecteur ecclésiastique de notre Eglise protestante locale réagit, expliquant que le mot "baptême" était impropre pour définir la démarche de parents qui demandaient à la République l'enregistrement de ce qui ne pouvait être qu’un simple parrainage. Le mot "baptême" étant un mot issu du grec, qui signifie "plongeon", était totalement inadéquat pour désigner la démarche laïque. L'un de mes paroissiens, lui-même responsable de la préparation au baptême, écrivit, il y a quelques dizaines d’années, pour signaler au journal local ce que pouvait avoir d'inadaptée cette appellation. Il suggéra alors d'employer, pour désigner cette démarche devant le maire, l'appellation "parrainage républicain".

Je lisais récemment dans mon quotidien habituel un article consacré aux baptêmes chrétiens, qui signale que leur nombre tend à diminuer en France. Ce n’est pas pour autant que le nombre des « baptêmes civils » ait considérablement augmenté. Par contre, même si on ne fait pas baptiser l'enfant, même si on ne passe pas non plus devant le maire, très nombreux sont les parents qui tiennent à doter leur enfant d'un parrain et d'une marraine, en dehors de tout acte public, religieux ou civil. Reste de tradition ? Volonté d'ouvrir la cellule familiale à des proches ou à des amis ? Je ne sais. Moi, je trouve que c'est une bonne initiative.

La précision est utile car le baptême est le sacrement de la foi, l'entrée dans la Communauté des croyants. Pour qu'il ne devienne pas qu'une séquelle d'anciennes traditions plus ou moins superstitieuses, il est important de clarifier les choses et donc de réserver le mot "baptême" à la démarche de foi, même si cette foi des parents n'est qu'incertaine. Et l’enfant, dans tout cela ? « Il choisira quand il en aura l’âge », me disent les parents. D’accord ! A condition qu’on lui donne les éléments qui lui seront nécessaires pour qu’il puisse faire un choix raisonnable et éclairé.

C’est une question de sincérité. Il serait malhonnête, celui qui, se déclarant incroyant, ferait baptiser ses enfants simplement pour faire plaisir à la famille, comme celui qui leur imposerait ses propres opinions. Certes, nous ne sommes pas une Eglise de "purs", mais une Eglise de gens en marche vers la Vérité. Alors, soyons vrais.

* * * * * *

Jeudi 24 mai 2018

Mireille,

L'éphéméride que je consulte chaque matin m'apprenait, hier, que le 23 mai 547 avait eu lieu la consécration de l'église saint Vital de Ravenne. Quelle idée, me direz-vous, de rappeler, entre tant de commémorations quotidiennes d'événements importants de notre histoire, le souvenir de la consécration d'une église qui, pour être célèbre, n'en est pas moins inconnue de la plupart de nos contemporains ! La phrase qui accompagnait le rappel de cette date faisait mention de son importance historique et idéologique. A travers les riches mosaïques qui ornent les murs de cette église se dessine un message politique qui fait de l'empereur Justinien le garant de la perpétuité du règne du Christ sur la terre.

Ce n'est pas cela qui m'intéresse particulièrement lorsque je vois faire mention quelque part de Ravenne : revient alors à ma mémoire le souvenir d'une des plus fortes émotions artistiques de ma vie. Cette année-là - c'était vers 1965 - j'étais parti en vacances avec deux jeunes lycéennes qui venaient de réussir leur bac. Notre projet était d'aller en Italie, de faire un détour par la côte Adriatique avant de rejoindre un autre groupe d'amis qui campaient à Marina di Massa. Arrivés à Rimini, nous avions planté nos tentes dans un camping surpeuplé, et comme je n'ai jamais beaucoup apprécié les longues journées passées allongés sur une plage, j'avais proposé à mes jeunes lycéennes d'aller visiter Ravenne, que je ne connaissais que de renom. La première église rencontrée, c'était saint Apollinaire in classe. Comment vous décrire le choc émotionnel qui fut le mien lorsque je me trouvai en face de la mosaïque de l'abside qui représente, au milieu d'une verte prairie parsemée de fleurs, une procession de petits moutons qui marchent tournés vers l'évêque, berger de son troupeau ! Je me suis assis, et j'ai dit à mes jeunes paroissiennes d'aller se promener en ville, d'y faire du lèche-vitrine ou d'y déguster des gelati ; quant à moi, je n'avais qu'une envie, c'est de rester seul, à contempler en silence, à goûter, au milieu des "verts pâturages"; une indicible paix.

Depuis, je suis retourné souvent à Ravenne, seul ou en compagnie d'amis. Chaque fois, j'y ai découvert d'autres merveilles. Chaque fois également, je passe  faire une visite  à ma mosaïque de Saint Apollinaire in classe. Et cependant, je n'ai qu'un regret : je n'ai jamais pu retrouver l'ange aux ailes mauves qui avait fait mon admiration lors d'une de mes premières visites. Je connais par cœur saint Vital, le mausolée de Galla Placidia, le baptistère des Ariens et Saint-Apollinaire neuf. Quelqu'un pourrait-il me dire où se trouve mon ange aux ailes mauves ?

* * * * * *
Dimanche 20 mai 2018

Mireille,

Récemment je suis allé faire une prise de sang au laboratoire voisin. La technicienne-piqure, qui m'a prélevé quelques tubes de sang, est une personne sympathique qui, chaque fois prend le temps d'engager la conversation. L’autre jour, elle me racontait qu'elle va, en ce dimanche de Pentecôte, à la "Confirmation" d'une petite cousine. Comme elle est protestante, et qu'elle connaît mon statut sacerdotal, elle m'a demandé quelle était la différence entre la "Confirmation" au temple et la "Communion" à l'église. Comme nous n'avions guère le temps d'engager une discussion théologique sur l'authenticité de tel ou tel sacrement je me suis contenté d'expliquer que ce que nous célébrons, dans de nombreuses paroisses catholiques, en ce dimanche de Pentecôte, c'était autrefois la "Communion Solennelle", qui est devenue ensuite la "Profession de Foi", qu'on a tendance, de plus en plus, à appeler la "Fête de la Foi", signe qu'on ne sait plus trop quoi faire. Ma dame-piqure m'a précisé que, pour un protestant, la Confirmation, qui n'est pas un sacrement, est un peu comme un engagement solennel, à l'âge de l'adolescence (la Confirmation a lieu à 15 - 16 ans), pour confirmer sa foi chrétienne. Au fond, les deux démarches ont des points communs.

J'aurais pu, si nous en avions eu le temps, expliquer que le "sacrement de Confirmation", pour moi, ce n'est pas une démarche où l'on confirme son engagement, mais une "confirmation", de la part de Dieu, de tout ce qu'il a déjà fait pour le croyant depuis le jour de son baptême. On ne s'engage pas, on reçoit, on accueille, bien simplement, le don de Dieu, son Esprit. C’est ce que je me suis efforcé d’expliquer pendant des années à mes jeunes paroissiens qui, eux aussi, pensaient qu’ils allaient confirmer les engagements qu’ils avaient pris quelques années plus tôt, lors de leur Profession de Foi. Non, c’est Dieu qui confirme le lien d’amour qui nous relie à lui. Le croyons nous ?

En ce matin de Pentecôte, je voudrais bien que l'Esprit de Dieu souffle un peu plus fort sur les croyants.

 * * * * *

Jeudi 17 mai 2018

Mireille,

J'ai connu une famille dont les deux fils étaient évêques. Tous deux évêques remarquables. L'un d'eux m'a particulièrement impressionné parce qu'il était un homme et un esprit libre. Mais voilà que je découvre aujourd'hui une famille où les trois garçons sont devenus évêques. Basile, Grégoire et Pierre - tels étaient leurs noms - vivaient au IVe siècle et ils exercèrent leur ministère au Moyen Orient. Pierre est le moins connu ; Grégoire, piètre administrateur, fut un grand théologien et un profond mystique ; mais c'est Basile qui est le plus célèbre : l'Eglise orientale le considère comme le premier des grands docteurs œcuméniques. On a conservé de lui des traités théologiques particulièrement difficiles à comprendre, mais aussi des homélies et des ouvrages plus intelligibles, notamment en matière sociale. On se demande même s'il n'était pas résolument contre la propriété privée. Si je vous parle de lui aujourd'hui, c'est parce que je viens de lire quelques lignes qui me paraissent d'une brûlante actualité. Jugez-en par vous-même :

"Les faveurs obtenues aux élections développent le même vice (l'orgueil). Que le peuple accorde à quelqu'un une dignité, qu'il lui confie l'honneur d'une présidence quelconque, surtout s'il s'agit d'un poste important : et le voilà qui s'imagine dépasser la nature humaine, se croit porté aux nues et ne considère plus ses semblables que comme l'escabeau de sa grandeur. Parfois même on le voit s'élever contre ceux qui lui ont accordé leurs suffrages et traiter avec insolence les auteurs de son élévation. L'insensé, il ne sait pas que sa gloire est plus fragile qu'un rêve et que l'éclat qui l'entoure est plus vain que les fantômes de la nuit."

Certes, à entendre les bulletins d'information nous déverser matin, midi et soir, les doléances et les revendications de toutes professions, des cheminots aux pilotes d’Air France, du personnel hospitalier aux diverses catégories de fonctionnaires, des étudiants et des professeurs d’université, des retraités, des actifs et des demandeurs d'emploi, sans oublier les manœuvres hostiles des adversaires politiques, à lire les avalanches de chiffres qui annoncent le déclin, on peut se demander si c'est par désir de "la gloire" que nos gouvernants essaient d'exercer le pouvoir alors qu'ils sont perpétuellement en butte à la contestation la plus virulente. Alors, une fois de plus, me mettant à la place de tel ou tel ministre, je me demande : "Qu'est-ce qui le fait courir ?" L'illusion du pouvoir ? La renommée ? La certitude de laisser une trace dans l'histoire ? A force de prendre des coups, on doit finir par se lasser, non ?

Qu'il relise donc saint Basile : "L'insensé, il ne sait pas que sa gloire est plus fragile qu'un rêve et que l'éclat qui l'entoure est plus vain que les fantômes de la nuit."

Je lui souhaite courage et lucidité !

* * * * * *

Dimanche 13 mai 2018

Mireille,

Dans la nuit du 13 au 14 février 1945, d'incessants bombardements alliés détruisirent presque totalement la ville de Dresde, faisant des centaines de milliers de victimes. Ce fut l'un des plus terribles bombardements de la seconde guerre mondiale. Il eut lieu moins de trois mois avant la capitulation, et il avait pour but, je crois, de semer la terreur dans la population civile. Depuis, la ville a été rebâtie et a retrouvé sa beauté. Chaque année, le 13 février, on donne un concert dans la salle de l'opéra de Dresde, reconstruite à l'identique. Le mot "concert" est impropre : je devrais dire une célébration, comme une liturgie : l'orchestre est en place, les solistes et le chef d'orchestre entrent, sans applaudissements, dans un silence religieux. Et à la fin de l'œuvre, pas un applaudissement : pendant plusieurs minutes, un profond silence.

Je me souviens avoir suivi à la télévision cette célébration, il y a quelques années. Jamais je n'avais entendu le Requiem de Mozart aussi religieusement exprimé. Et savez-vous la question que je me posais, tout au long de cette audition ? Je me demandais si Mozart savait le latin ! Seul un musicologue averti pourrait me répondre, bien sûr. En tout cas, les phrases latines prenaient tout à coup toute leur expressivité, comme imprégnées de musique. Il faut avoir longtemps médité de telles paroles pour pouvoir, littéralement, les exprimer (de ex et premere = presser), pour en faire ressortir toute la gravité, ou toute la tendresse, selon le sens de la phrase.

Il y a des musiciens qui mettent de la musique sur des paroles comme on met du beurre ou de la confiture sur une tartine. N'est pas Mozart qui veut ! Pour en arriver à une telle osmose entre musique et paroles, il faut le génie. Que de fois n'ai-je pas chanté, autrefois, le "Dies irae" ou l'offertoire "Domine Jesu Christe" en grégorien ? Et voilà que tout à coup, les phrases jadis rabâchées reprenaient tout leur sens et me conduisaient à épouser la prière (de Mozart ? de l'orchestre ? du choeur ou des solistes ?), que je traduis pour vous : "O bon Jésus, tu t'en souviens, pour moi tu t'es mis en chemin : en ce jour-là, garde-moi bien. Me poursuivant à perdre haleine, tu dus t'asseoir. Que tant de peine, que ta Passion ne soient pas vaines !"

Certainement, Mozart savait le latin.

* * * * * *
Jeudi 10 mai 2018

Mireille,

J'avais connu Claudine alors qu'elle était adolescente. Elle avait une forte personnalité et une extraordinaire joie de vivre. Puis, lors de son mariage, elle avait quitté notre région et on s'était perdus de vue. Et voilà qu'un jour, bien longtemps après, j'apprends son drame : une veille de 14 juillet, sa fille de 18 ans part avec des copains pour faire un tour en auto, et une demi-heure plus tard, c'était la gendarmerie qui téléphonait à la maman pour lui apprendre que sa fille venait de mourir dans un accident. De quoi devenir fou !

Souvent, j'ai rencontré des parents qui portaient douloureusement la mort tragique d'un enfant et qui n'arrivaient pas à surmonter leur peine. Or, quelques années après l'accident et la mort de sa fille, Claudine, de passage dans la région, est venue me voir. J'ai été très surpris de la sérénité qu'elle manifestait, d'abord en me racontant le drame, et ensuite en me disant comment elle avait surmonté sa souffrance. "Figurez-vous, me disait-elle, que loin d'être une absente, ma fille est de plus en plus présente." Et comme je m'étonnais de cette réflexion, Claudine a précisé, m'expliquant que, non seulement elle parle sans cesse à sa fille, non seulement remonte à sa mémoire le souvenir de tel ou tel instant de leur vie commune, mais "il se passe quelque chose qu'on ne peut pas s'expliquer", a-t-elle ajouté. Non, elle ne consulte pas les voyantes ni tous les adeptes des "sciences" du paranormal. C'est quelque chose de plus intérieur, comme une présence qui la fait vivre.

Je pense à cette rencontre, en ce matin d'Ascension. Bien sûr, le départ du Christ ressuscité et sa présence désormais invisible à son Eglise sont un mystère d'un autre ordre. Mais l'expérience de Claudine, sa sérénité et même sa joie de vivre m'aident à comprendre pourquoi les amis de Jésus, une fois passé le premier moment de stupeur quand ils continuaient à avoir le nez dans les nuages, ont pu commencer à vivre une autre vie, pleine de l'assurance que leur donnait la présence mystérieuse, à leurs côtés, de celui qui venait de disparaître à leurs regards. Et ça continue !

 

* * ** **

Dimanche 6 mai 2018

Mireille,

"Poussière d'étoiles." J'aime l'appellation. Même si je ne sais pas très bien ce qu'elle signifie. Car je suis nul en astronomie et autres sciences. Mais je crois que les chercheurs sont souvent des poètes. Comme Dieu lui-même.

Entre parenthèse, si je déclare que Dieu est poète, le plus grand des poètes, c'est parce que le mot "poète" vient du grec "poiein" qui signifie simplement "faire, créer". Et, certes, il a fallu un génie de la poésie pour réaliser la création. J'y pensais ces derniers jours, en lisant quelques articles consacrés au voyage d’une sonde qui, après cinq ans de voyage, a croisé la queue d’une comète avant de traverser le halo brillant de la chevelure de poussières et de gaz entourant son noyau glacé.

"Poussière d'étoiles / Sur l'océan / Pluie sidérale / Voilà le temps. / Ô Dieu la vie, Ô Dieu merci. / C'était au temps d'avant le temps /Le temps d'avant le temps." C'est ce que chante un jeune musicien. Un scientifique, lui, m'explique que "l'analyse spectrale montre à l'évidence que les éléments présents dans les étoiles (...) sont ceux que nous constatons sur la terre." Nous sommes tous de la poussière d'étoiles et "la chimie des êtres vivants procède des mêmes lois que celles qui gouvernent le monde inanimé."

Jean Delumeau commentait ces révélations en expliquant que "la nature, qui, à certains égards, semble donner l'impression du gâchis, opère de façon très économe à partir d'un nombre limité de matériaux de base. En revanche, elle fait preuve d'une inépuisable ingéniosité lorsqu'il s'agit de les assembler." Et François Jacob parlait de "bricolage cosmique". Moi, je veux bien. Cela me réjouit de penser que Dieu m'a "bricolé" à partir de peu de choses. Un tout petit peu de matière. C'est pourquoi, avec François d'Assise, je me sentirai encore davantage "petit frère de tout au monde" et je parlerai à "mes sœurs les étoiles, que Dieu a placées dans le ciel, brillantes, précieuses et belles."

* * * * * *

Jeudi 3 mai 2018

Mireille,

"Ce sont les instruits incultes qui abîment le plus l'humain". Cette phrase, trouvée dans un bouquin intitulé "La maladie de l'Islam", est la conclusion d'un constat. Par un enseignement au rabais, on a voulu combler le fossé entre l'élite et le peuple, explique l'auteur, ce qui provoque des dégâts considérables... dans le monde musulman.

Un enseignement au rabais ! La critique de l'enseignement dans une large partie du monde musulman, je n'aurai pas la prétention (injuste) de l'appliquer à l'enseignement tel qu'il se donne actuellement dans le monde occidental. Là n'est pas ma question. Cependant je pense à ces générations d'"instruits incultes" que je connais. Même des très instruits, bardés de diplômes ; ingénieurs, médecins, professions libérales à qui on n'a donné qu'une culture au rabais, tant leur spécialisation s'est acquise au détriment d'une ouverture d'esprit, d'une curiosité, d'un savoir plus large et plus éclectique.

La culture dont je parle ? Pas nécessairement ma culture, qui est une culture classique, celle qu'on donnait à l'époque où je faisais mes études. Il y a maintes formes de culture. Mais toujours, la culture, c'est un moyen de communiquer avec autrui. Il m'est excessivement pénible, parfois, d'essayer sans succès d'entrer en communication avec des personnes qui n'ont pas les mêmes références. Encore une fois, ce n'est pas une question d'intelligence ou d'instruction ; ce n'est pas une question d'âge ou de situation sociale. C'est, accessoirement, une question d'outils, mais plus fondamentalement, une question d'ouverture d'esprit. Certaines formations conduisent à de telles spécialisations qu'elles donnent des esprits obtus. La vraie formation, au contraire, doit permettre à l'esprit de s'ouvrir aux autres. Non seulement aux personnes quelles qu'elles soient, mais aussi au passé comme au présent de notre monde. A notre histoire et à notre avenir. Je lisais il y a quelques jours la réflexion d'un écrivain : "Le cerveau, c'est comme un parachute : il n'est utile que s'il est ouvert".

"Se soustraire à la fascination de la puissance. Habiter ce monde sans le dominer. Renouer une relation fraternelle aux êtres dans une sorte d'amitié franciscaine pour la création. Retrouver le gracieux, le gracié, l'imprévu, l'inouï... Commencer d'entrevoir une réponse à cette simple question : quels signes de grâce pouvons-nous trouver et donner dans le monde de la consommation maxima, lequel, nous le savons bien, est aussi le monde du désir sans fin". Je lisais ce beau texte de Paul Ricœur, hier matin. Le passage suivant m'a particulièrement frappé : "Me ré enraciner dans la mémoire de notre culture. L'innovation technique efface le passé, fait de nous des êtres au futur ; mais l'homme de culture doit arbitrer sans cesse le rapport entre la mémoire (culture) et le projet (utopie). C'est dans la mesure où nous retournons aux sources que nous sommes les hommes de la perspective".

 

* * * * * *

Dimanche 29 avril 2018

Mireille,

Je dois vous avouer que, depuis quelques semaines, je me sens particulièrement mal à l'aise quand je réfléchis aux conflits sociaux qui secouent notre pays. Bien sûr, je lis les journaux, j'écoute la radio, je regarde les journaux télévisés du soir. Et me voilà, essayant de me faire une opinion personnelle, au milieu d'un déferlement d'opinions contradictoires. On se traite de menteurs, les grévistes s'exaspèrent et en viennent, parfois, à des actions regrettables et désavouées par les syndicats. Les personnes qui sont obligées d'utiliser les transports en commun réagissent différemment, certaines, exaspérées, d'autres, résignées. D'autres enfin assurent "comprendre" les motivations des grévistes.

Je suis mal à l'aise parce que je sais bien qu'il n'y a pas, d'un côté les "bons" et de l'autre les "mauvais" et que même si certains ont intérêt à semer la pagaille, les motivations de la plupart sont sincères, et donc respectables. Je ne me laisserai donc pas aller à passionner le débat. Mais en moi-même, je sais bien que je ne peux pas m'en désintéresser. Il est donc nécessaire de se faire une opinion. Une opinion éclairée.

Et voilà qu’hier matin, lisant, comme chaque matin après avoir célébré l'eucharistie un texte des "Lectures pour chaque jour de l'année", je tombe sur un page du Père Chenu (Marie-Dominique, un théologien dominicain mis à l'index par Rome avant d'être appelé comme expert au Concile où il inspira plusieurs textes majeurs. Le Père Chenu est mort en 1990). Une page très dense que je n'ai pas l'intention de vous citer in extenso, mais qui m'a éclairée. Concrètement, il me demande ce matin de ne pas m'arrêter à la surface des événements mais de me rappeler que l'action divine "s'accomplit par et dans une histoire qui embraye positivement sur l'histoire terrestre", cette histoire que nous vivons quotidiennement. Il ajoute que "les événements, surtout lorsqu'ils composent une trame continue et collective, lorsqu'ils provoquent une évolution radicale et rapide des rapports humains... sont le matériau de l'histoire de Dieu dans le monde". Par conséquent, même si nous portons des jugements sévères "sur les idéologies qui les suscitent", il ne faut pas oublier les valeurs qui laborieusement en émergent, "car l’Esprit Saint, qui renouvelle la face de la terre, est présent à ces transformations, dans un aggiornamento permanent... La Vérité s'est faite événement dans l'histoire des hommes.",

Autrement dit : "Dieu est à l'œuvre en cet âge..."

* * * * * * 

Jeudi 26 avril 2018

Mireille,

C’était il y a quelques années. L'un de mes petits-neveux venait d'entrer en 5e au collège. Intelligent, vif d'esprit et bon élève, il savait également être provocateur. Ainsi, un jour, la prof de français ayant demandé à ses élèves de choisir les cinq mots qui leur plaisent le plus, et les cinq qu'ils n'aiment pas, elle s'était attirée cette réponse de mon petit-neveu :

Cinq mots que j'aime : vacances, repos, foot, copains, jeux. Cinq mots que je n'aime pas : école, travail, effort, guerre, devoirs.

Sans doute n'avait-il pas osé ajouter : "profs'". J'aurais aimé avoir la réaction de la pauvre prof'. Mais sans doute était-elle déjà blasée. Dur métier ! Il y a quelques jours, une jeune "professeur des écoles" nous mimait quelques minutes de son travail. Il eût fallu avoir un magnétophone, pour vous rapporter fidèlement son monologue devant les vingt-trois enfants de sa classe. Je transcris, approximativement : "Fermez vos cahiers... fermez vos cahiers... j'ai dit : fermez vos cahiers... Karim, on ferme son cahier...Karim, on ferme son cahier...Myriam reste assise... reste assise...Myriam assieds-toi ... j'ai dit : assieds-toi..." Ainsi de suite pendant plusieurs minutes. Et d'ajouter : je passe autant de temps à obtenir un peu de calme, un minimum de discipline, qu'à faire de l'enseignement proprement dit. Elle est en ZEP, et chaque soir, elle sort de sa classe épuisée, et aphone. Comme je lui demandais s'il n'y avait pas d'autres possibilités, elle nous a expliqué qu'elle ne pouvait compter que sur elle, qu'il y avait bien longtemps que toute la pédagogie apprise avait volé en éclats, et que, même, on ne pouvait pas compter sur les parents. "Ainsi, a-t-elle ajouté, la semaine dernière, j'avais dit à une maman que sa fille était insupportable en classe : le lendemain, la gamine est arrivée avec des "bleus" énormes aux deux bras. Alors, vous comprenez, si les enfants sont battus... !

Je racontais cela à un ami, instituteur chevronné, la cinquantaine. Il ne s'en est pas étonné, il connaît. Il m'a dit combien c'était beaucoup plus difficile aujourd'hui qu'il y a une vingtaine d'années. Même pour eux, vieux routiers de l'école primaire. A plus forte raison pour les jeunes qui débutent dans la "carrière", qu'on expédie trop souvent dans les coins difficiles. Il m'a dit aussi combien il était heureux d'avoir un contact direct avec les enfants. Et il a ajouté simplement : "Au moins, aujourd'hui, j'ai l'impression que je sers à quelque chose."

Voilà, Mireille ! Il existe encore des instit’ heureux. Quelle chance, pour leurs jeunes élèves.

* * * * * *
Dimanche 22 avril 2018

Mireille,

C'était il y a quelques années déjà ! Ce jeune garçon, que je connaissais depuis sa prime enfance, était venu me voir pendant les vacances de Noël, alors qu'il était en fac' depuis deux ans. On avait parlé d'un tas de choses lorsqu'il me déclara à brûle-pourpoint : "Vous savez, avec les copains, je n'arrive plus à dire que je suis chrétien. J'ai peur qu'on se moque de moi." Et de m'expliquer quelle était la mentalité générale dans son milieu d'étudiants, et combien c'était pratiquement impossible de manifester sa foi. Il m'a alors raconté un certain nombre de réactions, tantôt ironiques, tantôt méprisantes, dont il avait été témoin au cours des derniers mois.

Je n'ai pas été étonné. Mais j'ai été, une fois de plus, très peiné. Une fois de plus, vous dis-je, parce que des réactions similaires sont aujourd'hui monnaie courante. Dans tous les milieux, et de la part de gens de tous les âges. Se déclarer chrétien, et particulièrement catholique, c'est souvent s'exposer à toutes les moqueries. Il y a quelques années, René Rémond protestait vivement dans un petit livre, "Le christianisme en accusation." Il écrivait : "Il y a aujourd'hui une culture du mépris à l'encontre du catholicisme... Le conformisme est dans le persiflage, le sarcasme et la dérision... Contre le catholicisme toutes les insultes sont permises... Elles sont particulièrement répandues dans les milieux de la création artistique, chez les animateurs de variétés et aussi une partie des journalistes. On ne passe rien à la religion catholique."

Récemmeent, je lisais, dans la dépêche d'une agence de presse, que "selon le président de la Commission britannique formée d'observateurs des médias, les humoristes anglais sont "précautionneux, de crainte d'offenser les musulmans. Ils s'auto censurent, ils sont timides." Par contre, ajoute-t-il, "je les ai vu déverser le mépris sur les symboles de la chrétienté plus que sur d'autres religions". Les valeurs chrétiennes seraient "une cible plus acceptable."

Et pourtant ! Sans vouloir revendiquer pour le christianisme tous les progrès qui ont façonné notre monde occidental, car, tout de même, "c'est en terre chrétienne que sont nées la science moderne, la formulation des droits de l'homme et la libération de la femme" (Jean Delumeau), nous avons tous, personnellement, un autre titre de fierté, bien plus grand encore : à chacun de nous, Dieu a dit "Tu es mon fils." C'est ce qui fait ma grandeur, de savoir que je suis fils de Dieu. C'est pour cette raison que je dois me respecter, personnellement, et aussi que j'ai le droit d'exiger le respect de tous. 

 

* * * * * *

Jeudi 19 avril 2018

Mireille,

Tout en déjeunant, l’autre jour, j'écoutais d'une oreille distraite, comme chaque matin, ma radio préférée, quand tout à-coup des bribes d'informations ont commencé à retenir mon attention. Le chroniqueur racontait qu'un cardiologue grec, médecin de l'équipe olympique de son pays, vient de publier une étude selon laquelle le dopage le plus efficace, pour les sportifs de haut niveau, serait l'écoute de la musique de Mozart ! Et d'ajouter, toujours selon la même source, qu'un quart d'heure quotidien de musique classique est plus efficace pour l'organisme que beaucoup de procédés destinés à mener les athlètes au sommet de la gloire : une ou plusieurs médailles, de bronze, d'argent ou d'or, aux Jeux Olympiques.

Je ne sais comment ni par quelles méthodes ce médecin grec a pu faire de telles évaluations ; et je me demande quelle influence un quatuor de Mozart peut avoir sur mes muscles (si j'en avais les moyens, j'essaierais de vérifier), mais ce que je sais, c'est que la musique - toute musique - a une influence certaine sur mon psychisme. Par exemple, je rédige plus facilement ce billet matutinal en écoutant, comme je le fais  souvent, un concerto pour piano. De même, j'ai constaté que la musique m'apaise lorsque j'aurais tendance à me laisser emporter par le stress. Je me souviens avoir découvert, et même expérimenté occasionnellement, chez une personne qui soignait toutes sortes de déséquilibres ou d'insuffisances, du bégaiement aux fautes d'orthographe, une méthode qui consistait essentiellement à écouter, en position de relaxation, les concertos pour violon de Mozart au moyen de casques ultra-perfectionnés, dans un studio aménagé à cet effet.

Que la musique puisse soigner, équilibrer, et même guérir, je le crois volontiers. Pour moi, elle est plus que cela. D'abord, elle est langage universel. Je m'émerveillais récemment en écoutant la Passion selon saint Jean de Bach interprétée par un orchestre et un chœur japonais. Par-delà l'espace et le temps, il y a cette langue commune qu’est la musique, grâce à laquelle tout le monde peut s'entendre. Bien plus, je peux, non seulement écouter de la musique, mais également la faire. Chacun de nous le peut, même sans instrument, car chacun de nous possède le plus merveilleux instrument : sa voix. Donc, un simple conseil, pour les athlètes : à défaut de musique enregistrée (après tout, ce n'est que de la musique en conserve), qu'ils chantent, qu'ils fassent leur propre musique. Je ne sais pas si elle dopera les muscles de leurs jambes. En tout cas, elle enrichira certainement les muscles de leur larynx. Et dans leur tête, ils seront au mieux de leur forme.

* * * * * *

Dimanche 15 avril 2018
 

Mireille,
 

Et Dieu lui-même jeune ensemble qu’éternel
Regardait ce que c’est qu’un monde qui dit oui.
Fleuriste il regardait d’un regard paternel
L’épanouissement d’un monde épanoui.

Vous connaissez sans doute ces vers de Charles Péguy : ils sont extraits d’un long poème qu’il avait intitulé EVE. C’est génial , de qualifier ainsi Dieu : à ses yeux, il est « jeune ensemble qu’éternel ». Notre pape François connaît probablement cette expression du poète : il vient de publier un petit livre qu’il a intitulé « Dieu est jeune ». J’en ai lu de nombreux passages que j’ai savourés, moi qui suis désormais parvenu à un âge avancé. Aussi, je vous conseille cette lecture réconfortante.
 

Premièrement parce que François se place résolument à contre courant de la mentalité actuelle, pour qui les vieux sont des gens dépassés, qui ont fait leur temps, anachroniques, inutiles, bref, comme on dit, des « croulants ». En anglais, « has been », ils ont été ! Je le constate bien souvent, et j’en souffre, parfois, surtout quand c’est à mon égard l’attitude désinvolte de gens qui ont des responsabilités dans la société.
 

Le pape François déclare : « Une voie possible est à mon avis le dialogue, le dialogue des jeunes avec les anciens : une interaction entre les jeunes et les vieux, y compris en passant temporairement par-dessus les adultes – la génération intermédiaire. Les jeunes et les anciens doivent se parler, et ils doivent le faire de plus en plus souvent : c'est véritablement une urgence ! Et ce sont les vieux autant que les jeunes qui doivent prendre l'initiative. Il y a un passage de la Bible (Joël 3, 1) qui dit : « Vos vieillards auront des songes, et vos jeunes gens des visions. » Mais cette société exclut les uns et les autres, elle exclut les jeunes au même titre qu'elle exclut les vieux. Pourtant, le salut des vieux est de donner aux jeunes la mémoire, c’est ce qui fait des vieux les véritables rêveurs de l’avenir; tandis que le salut des jeunes est de prendre ces enseignements, ces songes, et de les porter en avant dans la prophétie »
 

C’est comme si le pape voulait faire le saut par-dessus le monde des actifs, qui, à ses yeux cèdent à la mode du « jeunisme », qui refusent de grandir. « Il y a trop de parents qui sont des adolescents dans leur tête, qui jouent à la vie éphémère éternelle et qui, consciemment ou non, rendent leurs enfants victimes de ce jeu pervers, écrit-il. Car d'un côté ils élèvent des enfants dans la culture de l'éphémère, et de l'autre ils les font grandir de plus en plus déracinés, dans cette société que je qualifie précisément de « déracinée ».
 

« Nous ne savons pas les faire rêver et nous ne sommes pas capables de les enthousiasmer », confie même le vieux pape qui voudrait tant que les jeunes deviennent « protagonistes », lui qui les appelle à « l’authenticité », au « service » et au « témoignage… Pour comprendre un jeune aujourd’hui, il faut le comprendre en mouvement », affirme-t-il. « Un jeune a quelque chose d’un prophète. Il a les ailes d’un prophète, la capacité à prophétiser, à dire, mais aussi à faire ». Si François relève les aspirations des jeunes, il ne cache pas les souffrances d’une génération de jeunes « asservis », « déracinés », « formatés », confinés dans une culture du « paraître » et de l’« éphémère » ou, au contraire, renvoyés dans la « rigidité ».

 « Je pense que nous devrions demander pardon aux jeunes parce que nous ne les prenons pas au sérieux. Nous ne les aidons pas toujours à trouver leur voie ni les moyens qui leur permettraient de ne pas finir dans l’exclusion »
 

A méditer.

* * * * * *

Jeudi 12 avril 2018

 

Mireille,

Est-ce un signe des temps ? Depuis quelques semaines, je tombe au hasard de mes lectures sur des informations diverses concernant, toutes, l'art de vivre longtemps. Je pense que cela ne date pas d'aujourd'hui et qu'une des aspirations les plus universelles des humains est le désir de vivre vieux, et si possible en bonne forme.

Il y a quelques années, on s'intéressait à Jeanne Calmant, qui était alors notre doyenne nationale. Sa recette pour vivre plus que centenaire était simple : elle mangeait chaque jour du chocolat et buvait un peu de porto. L'autre jour, une étude "scientifique" démontrait que pour devenir vieux, il fallait ne pas beaucoup dormir. Les statistiques prouveraient que dormir largement moins de huit heures par jour est un facteur de longévité. La sagesse des anciens disait déjà que "l'avenir est à ceux qui se lèvent tôt".

Mais voilà que des chercheurs américains révèlent les conclusions de nouvelles études statistiques. Elles établissent un lien entre la longévité humaine et l'inclination de chacun à faire le bien autour de soi. En clair, plus on donnerait aux autres, plus on aurait de chances de repousser un peu plus l'heure de la mort. Beau sujet de sermon ! L'étude, menée par l'université du Michigan, a consisté à suivre pendant 5 ans 1000 personnes âgées. Durant cette période, les individus qui avaient avoué ne pas s'intéresser aux autres et vivre purement et simplement pour eux ont été deux fois plus nombreux à mourir que les personnes généreuses, capables de se dévouer quotidiennement pour leurs proches, leurs voisins ou les plus démunis.

L'université de Boston, elle, a mené une étude sur les rapports entre le caractère et l'espérance de vie. Leur conclusion : tous ceux et celles qui manifestent mauvaise humeur et hostilité ont des problèmes d'ordre cardio-vasculaire et vivent moins longtemps que ceux et celles qui ont bon caractère.

Donc, si j'ai bien compris, pour vivre très vieux (et si possible en bonne forme), il suffirait d'être toujours de bonne humeur, de se lever tôt, de se montrer généreux, de manger du chocolat et de boire du porto (à consommer avec modération).

* * * * * *

Dimanche 8 avril 2018

Mireille,

"Etes-vous cyberdépendant ?" C'est ce que me demandait, il y a quelques jours, un hebdomadaire. Et de m'indiquer un test à subir pour évaluer mon état de dépendance. Je me suis prêté bien volontiers au jeu. Et effectivement - la réponse ne m'a pas surpris - je suis cyberdépendant. Pas à 100%; mais suffisamment cependant pour que l'auteur du test m'invite à un sérieux examen de conscience. Ce que j'ai fait. Bien sûr, je réponds "oui" si on me demande "Est-ce que vous ouvrez votre ordinateur chaque jour ?" "Oui" encore à la question : "Parlez-vous souvent d'Internet avec vos interlocuteurs ?" Quant à me demander si je rêve à la cybercommunication, là, franchement, je peux répondre "non". De même, quand on me demande si j'en oublie le boire et le manger. En résumé, j'avoue, mais je n'ai ni remords ni contrition. J'assume ma condition. Bien plus, je crois que je la revendique.

Lu dans un quotidien, également il y a quelque jours : de plus en plus de "seniors" sont gagnés par le virus. Ce qui était l'apanage des jeunes générations est en train de devenir une conquête des hommes et des femmes, passé l'âge de la retraite. Cela n'a rien pour m'étonner. Bien au contraire, je m'en réjouis. Témoins, les nombreux retraités avec lesquels je corresponds. Moi qui suis parmi les doyens, je me réjouis de voir à quel point la contagion gagne rapidement, à tel point que nombre de septuagénaires, voire d'octogénaires, sont adeptes de la Toile. Ils y trouvent, raconte l'article que j'ai lu, une ouverture d'esprit et une réponse à leur curiosité qui risque de manquer à ceux qui n'osent pas se lancer. On me dit le grand succès des clubs informatique auprès des anciens. Tant mieux.

"Etes-vous cyberdépendant ?" Un jour prochain, je l'espère, la question paraîtra incongrue. Au début du XVIe siècle, on pouvait, certes, demander aux gens : "Etes-vous fans de lecture ?" Il n'y avait que quelques décennies que l'imprimerie avait été inventée. Auparavant, pourquoi aurait-il été nécessaire de savoir lire, puisque les livres étaient extrêmement rares ? Quelques années plus tard, la question ne se posait déjà que très rarement. Il devenait nécessaire de savoir lire.

Luther et Calvin l'ont bien compris : grâce au livre imprimé, à commencer par la Bible, la Parole de Dieu devenait accessible à tous. Les pays gagnés à la Réforme ont été les premiers à promouvoir l'apprentissage de la lecture parmi les enfants du peuple. Aujourd'hui, une révolution comparable à celle de Gutenberg est en train de se produire sous nos yeux. Puissent les Eglises prendre le train ! Nos successeurs, sans être "cyberdépendants", se serviront d'Internet comme nous, aujourd'hui, du journal, de la revue ou du livre. Tant mieux.

* * * * * *

Jeudi 5 avril 2018

Mireille,

Le 11 novembre 1942, les Allemands, qui n'occupaient jusque là que la moitié Nord de la France, envahirent le Sud et occupèrent ainsi la totalité de notre pays. Ce matin-là, au début du cours de théologie, notre professeur, après nous avoir annoncé la nouvelle, ouvrit sa Bible et lut un psaume, comme un appel à la vengeance divine. Les mots sont restés gravés dans ma mémoire :

« Que les fidèles exultent, glorieux, criant leur joie à l’heure du triomphe. Qu’ils proclament les éloges de Dieu, tenant en mains l’épée à deux tranchants. Tirer vengeance des nations, infliger aux peuples un châtiment, charger de chaînes les rois, jeter les princes dans les fers, leur appliquer la sentence écrite, c’est la fierté de ses fidèles. » (psaume 149)

Je me souviens d'autant plus de ce passage du psaume 149 que l'Eglise, aujourd'hui encore, nous invite à le réciter à l’office de Laudes, tous les matins de l’octave de Pâques, comme un dimanche matin chaque mois. Personnellement, il m’est difficile de prononcer ces paroles.

Je sais très bien qu'il faut lire ces textes, si nombreux dans la Bible - appels à la vengeance, annonce que Dieu est un vaillant guerrier, qu'il combat à la tête de son peuple choisi, etc. - dans un sens "spirituel", et non pas au sens littéral. Oui, mais voilà ! On dit aussi cela du Djihad. Pour certains, certes, il ne s'agit que d'une guerre spirituelle, d'un combat contre soi-même pour un perfectionnement moral. Mais pour beaucoup - et d'abord dans l'esprit de combien d'imams - il s'agit d'une vraie guerre contre les forces du mal, contre ceux qu'ils nomment les infidèles, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas de vrais musulmans. Mais lorsque le président des USA, quelques heures avant de déclencher sa guerre contre l’Irak, en 2003, déclara : "Que Dieu bénisse notre pays et tous ceux qui le défendent", il s'entendit répliquer par Saddam Hussein s'adressant aux Irakiens : "Par la volonté de Dieu, ces jours ajouteront à votre passé immémorial votre part de gloire et de victoire, tout ce qui honore le croyant devant Dieu et avilit les infidèles, les ennemis de Dieu et de l'humanité..."

Alors, mon Dieu, le Dieu en qui j'ai mis toute ma confiance, est-il un Dieu guerrier, "le vaillant des combats", selon l'appellation biblique ? « Gott mit uns », Dieu avec nous (et contre nos ennemis) ? Vaste question.  Et si je veux raison garder, au risque de simplifier, je me dis que tout cela vient de ce qu'on appelle le fondamentalisme. Disons : une lecture littérale du Coran… ou de la Bible.

A proscrire, radicalement !

* * * * * * *

Dimanche 1er avril 2018

Mireille,

"Christ est ressuscité. Alléluia ! Il a vaincu la mort". Oui, mais ! Mais tout cela, n'est-ce pas illusion ? La mort reste notre horizon le plus inéluctable. J'ai beau chercher tous les stratagèmes possibles, il demeure, en définitive, que je suis mortel, et que mon horizon est limité. Nous pouvons essayer de défendre à tout prix cette vie terrestre qui est la nôtre, notre existence se réduira à un combat sans merci, elle deviendra comme une chambre mortuaire qui sans cesse se rétrécit. La peur de la mort nous tuera bien avant que la mort elle-même ne nous touche. A force de nous raccrocher désespérément à l'existence, nous serons à bout de souffle, nous nous étoufferons, nous nous épuiserons toujours plus, non plus à vivre, mais à vouloir toujours plus assurer notre vie, à nous rassurer, à nous réassurer, et plus notre vie sera assurée, plus elle sera gagnée par la mort. Un combat perdu d'avance.

Alors, l'amour, en face de cette réalité ? Le signe de Jésus, dans sa mort et sa résurrection, nous donne une piste. Un chemin, certes, pas très clairement tracé, mais un chemin sûr. A son fils mourant sur une croix, qui d'abord se sent seul et abandonné (" Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "), avant de retrouver les mots de la confiance filiale (" Entre tes mains, Père, je remets ma vie "), le Père répond : " Toi, mon enfant bien-aimé, tu ne mourras pas ". Je ne veux pas que tu meures.

Je ne veux pas que tu meures ! A chacun de nous, enfants bien-aimés de Dieu, le Père redit les mêmes mots. Réfléchissez ! Si Dieu m'aime - et c'est ma conviction la plus profonde - ce n'est pas seulement pour quelques dizaines d'années, pour la trop courte durée de mon existence. Amour, comme dans les chansons, rime avec toujours. " Je t'ai aimé d'un amour éternel ", nous dit-il. Pas jusqu'au jour où la maladie, un accident, la vieillesse et la mort surgissent dans notre existence. Ou alors, ce ne serait pas un amour vrai de sa part. Un amour éternel !

Comme pour son Fils Jésus au matin de Pâques, Dieu redit à chacun de nous, ce matin : " Tu es mon enfant bien-aimé. Si je t'aime, ce n'est pas pour quelques années, c'est pour toujours, d'un amour éternel. Je ne veux pas que tu meures, mais que tu vives." Mireille, je vous souhaite de JOYEUSES PAQUES.

* * * * * *
Jeudi 29 mars 2018

Mireille,

Jeudi-Saint, fête du sacerdoce. C'est ma fête... et c'est votre fête. Car, s'il y a un ministère sacerdotal institué, qui est conféré à des hommes par leur ordination, il ne faut pas oublier que tous les baptisés font partie, de droit, d'un peuple de prêtres. On le chante : "Peuple de prêtres, Peuple de rois, Assemblée des saints, Peuple de Dieu". Mais est-ce qu'on le réalise, concrètement ? Pourtant, c'est une dignité et, en même temps, une responsabilité, qui nous est commune, prêtres et laïcs, selon des modalités diverses, pour des objectifs différents certes. Mais c'est toujours le même et unique sacerdoce, car il n'y a qu'un prêtre : Jésus-Christ.

Sans vouloir vous faire ce matin un cours d'histoire, il me plaît de rappeler, simplement, que dans l'antiquité, c'est le père de famille qui est le prêtre de sa maison. Donc, pas de monopole sacerdotal pour qui que ce soit. Par contre, Jésus nous est présenté dans le Nouveau Testament comme le prêtre parfait : celui qui réalise en sa personne la relation entre Dieu et l'homme. On parlera de "Pontife" : le mot latin "pontifex" désigne celui qui fait un pont. C'est clair et parlant.

Etre un pont entre Dieu et l'humanité : voilà la vocation du Peuple de Dieu auquel nous appartenons depuis notre baptême. Peuple chargé de la louange, mais aussi peuple porteur de la Parole, non pour la garder jalousement, mis pour la donner. "Faites ceci en mémoire de moi", nous dit Jésus. Pas seulement dans la célébration de l'Eucharistie, mais par la consigne qu'il nous donne après le lavement de pieds : servir nos frères humains. "C'est un exemple que je vous ai donné, nous dit-il, afin que vous fassiez vous aussi ce que j'ai fait pour vous."

Je vous souhaite une bonne fête!

* * * * * *
Dimanche 25 mars 2002

Mireille,

Les silences de Pie XII ! Quand on évoque le pontificat de ce pape qui eut à conduire l’Eglise pendant les années terribles de la dernière guerre mondiale, on pense immédiatement à son attitude face au génocide perpétré par les nazis : les six millions de juifs massacrés dans des conditions d’une horrible cruauté. Pourquoi Pie XII, qui savait, n’a-t-il pas réagi pour condamner le plus fermement possible les initiateurs de la Shoah ? Beaucoup d’historiens sérieux ont tenté d’apporter une réponse valable à cette question. Je ne sais pas si les hypothèses qu’ils ont présentées jusqu’à ce jour sont pleinement satisfaisantes. Peut-être un jour il sera possible d’affiner leur jugement. Quoi qu’il en soit, dans l’état de nos connaissances actuelles il semble qu’on en reste à peser le dilemme qui fut celui de Pie XII : contribuer à sauver les juifs qu'il pouvait sauver, sans pour autant porter de condamnation officielle, à la face du monde, du génocide qui était en train de s'effectuer. Attitude typique d'un diplomate de métier ? Je n'ai pas à juger, personnellement.

Un ami avec qui j’évoquais cette question me déclara péremptoirement : « Le Christ, lui, se serait certainement placé résolument parmi les victimes. » Je le crois, moi aussi. Mais c'est le Christ ! En ce matin des Rameaux, tous les chrétiens du monde vont chanter « Hosanna au Fils de David », comme l'ont fait les habitants de Jérusalem un jour de printemps de l'année 30. Et puis après ! Les mêmes, peut-être, criaient « A mort ! » le vendredi suivant. Ils voulaient qu'on fasse mourir ce Jésus qu’ils avaient acclamé ? Le Christ les avait devancés. « On veut me prendre la vie ? Eh bien, c'est moi qui la donne. »

Donner sa vie. C'est-à-dire se faire solidaire de toutes les victimes. Depuis ce jour de l'année 30, les hommes qui se réclament d'un nommé Jésus, s'ils sont sincères, ne peuvent qu'être solidaires de toutes les victimes. Victimes, aujourd'hui, des idéologies totalitaires, des fondamentalismes qui prolifèrent au nom de la religion, des égoïsmes nationalistes ou, plus près de chez nous, des attitudes sectaires de nos voisins. Relire René Girard, je crois vous l'avoir déjà dit. Il précise bien que là se joue l'avenir du christianisme. Chacun de nous doit se situer : du côté des victimes, ou du côté des bourreaux imbéciles ?

* * * * * *

Jeudi 22 mars 2018

Mireille,

"Pour aborder une telle oeuvre, il faut le faire avec beaucoup d'humilité." Cette réflexion d'un grand pianiste, entendue l'autre jour à la radio, a tout-à-coup éveillé mon attention, jusque là passablement distraite. Il parlait d'une oeuvre de Bach, particulièrement difficile à interpréter. Et ce grand pianiste, l'un des plus grands de sa génération, expliquait que pour entrer dans l'intelligence de cette oeuvre, il faut se faire petit, humble et modeste.

J'ai aimé une telle réflexion. Elle est particulièrement importante, je crois, dans une époque comme la nôtre où l'humilité est une vertu passablement dépréciée. C'est à qui en fera le plus pour paraître, se vanter, dominer, et manifester, dans ses paroles, ses actes et ses attitudes, qu'il est le meilleur, ou le plus fort, ou le plus intelligent. "Vanité des vanités !" Il faudrait une fois pour toutes comprendre que, pour "se réaliser" (comme on dit), il faut se faire petit. J'ai connu des  médecins "spécialistes", qui étaient inaccessibles, trop imbus qu'ils étaient de leur savoir-faire ; par contre, un grand patron de CHU, professeur renommé, prenait le temps de vous recevoir, de vous mettre à l'aise, de vous expliquer et de répondre à vos questions.  Les grands hommes sont humbles. Et "toute grande oeuvre d'art est le fruit d'une humilité profonde", écrivait un auteur du siècle dernier. Combien de peintres ou de musiciens célèbres se sont considérés comme de modestes artisans ! Si vous aviez dit à Jean-Sébastien Bach qu'il était un génie, il vous aurait sans doute regardé avec étonnement et incrédulité. Lui, il était "cantor", à la fois maître d'école, organiste, chef de choeur et compositeur ; et il pensait que si son travail était destiné "ad majorem Dei gloriam" (à la plus grande gloire de Dieu), selon la devise (AMDG) qu'il inscrivait à la fin de tant de ses plus grandes  compositions, ce travail était également nécessaire pour nourrir sa nombreuse famille et assurer les fins de mois. Un génial artisan, qui ne s'est jamais considéré autrement que comme un artisan.

Mère Teresa dit cela d'une autre manière : "Se connaître nous fait plier le genou, posture indispensable à l'amour. Car la connaissance de Dieu engendre l'amour, et la connaissance de soi engendre l'humilité." Vous le savez sans doute : le mot humilité a pour racine le mot latin humus, la terre. Est humble celui qui est terrestre, et qui le sait. Souviens-toi que tu es poussière. Au ras des pâquerettes. Il n'y a pas de quoi faire le malin ni "se pousser du col"        

* * * * * *

Dimanche 18 mars 2018

Mireille,

Elle était là, chez moi, ce matin à 7h30 comme chaque matin. Le bruit d’une clé dans la serrure, la brève sonnerie quand on ouvre la porte et un sonore « bonjour » : c’est l’aide à domicile qui vient m’apporter, avec ses services, sa bonne humeur contagieuse et une présence qu’elle a su rendre indispensable. Lorsque j’ai enfin quitté les services hospitaliers pour retrouver ma maison, j’ai accepté, sans trop savoir de quoi il s’agissait, les services d’une association locale, A Tout Cœur, qui propose une aide à domicile pour toutes les personnes qui, comme moi actuellement, ont besoin de services divers, sans lesquels il leur serait impossible de demeurer chez eux. Et depuis la mi-novembre, matin et soir, une aide à domicile vient m’assister pour des besoins élémentaires. Bien sûr, à mesure que passent les mois, je fais des progrès et l’aide que l’on m’apporte se limite à quelques services indispensables, mais pendant une heure chaque matin et une demi-heure chaque soir, l’une ou l’autre des aides, membres de l’association, ne chôme pas.

Pourtant, à mes yeux, ce ne sont pas les services matériels qui sont les plus importants. Ce qui compte le plus, dans mon cas, c’est une présence pleine de petites attentions, une bonne humeur communicative, telle ou telle remarque pleine de gentillesse. Depuis le début, j’ai ainsi reçu à domicile successivement quatre personnes. Deux d’entre elles avaient quarante ans, les deux autres, beaucoup plus jeunes, avaient 28 et 20 ans. Avec chacune d’entre elles, les relations ont été dès les premiers jours d’une simplicité et d’une cordialité remarquables. Je m’attendais à des relations purement « commerciales », d’employées effectuant un travail pour des clients plus ou moins exigeants, et voilà que tout autre est le type de nos relations ;  tant de petits gestes amicaux, un croissant tout frais qui m’attend au petit déjeuner, deux campenottes cueillies dans mon jardin sur la table, une petite fiole d’huile d’olive en provenance directe du Maroc… Pourtant elles me disent aussi combien elles sont parfois mal reçues par des clients autoritaires, et combien c’est désagréable d’avoir à faire à des célibataires racistes… ou sales. Non ce n’est pas une tâche facile et agréable que la leur ! Mais ici, depuis le moment où l’on se demande réciproquement si nous avons bien dormi, la conversation ne tarit pas sur quantité de sujets, aussi bien sur le temps qu’il fait que sur nos santés réciproques. Souvent il nous arrive d’aborder des thèmes plus profonds. Et je m’étonne toujours de constater avec quelle spontanéité des jeunes femmes musulmanes m’expliquent leurs pratiques religieuses. Oui, j’aurai beaucoup appris tout au long de ces longs mois de rééducation : ils ne sont pas seulement consacrés à la rééducation de la marche et de l’usage d’une cheville cassée mais aussi d’une autre forme de rééducation qui m’oblige à me débarrasser de quantité d’idées reçues, grâce à l’écoute admirative de l’une ou l’autre de ces « auxiliaires de vie »

J’ai lu récemment dans La Croix, à l’occasion de la journée de manifestation qui a eu lieu jeudi dernier, un article consacré à ces nouveaux métiers « tournés vers l’humain », les « auxiliaires de vie » de l’aide à domicile. « On est là pour donner du confort et du réconfort aux personnes âgées », dit une ancienne secrétaire qui s’est reconvertie dans ce service et qui déclare que « c’est un beau métier, au service des autres. » Le président de leur Union syndicale ajoute : « Notre travail est essentiel puisqu’on répond au souhait de la plus grande partie de personnes, celui de rester à leur domicile…Malheureusement nous avons beaucoup de mal pour recruter. Notre métier est mal connu alors qu’il est pourtant d’une très grande richesse sur le plan humain ». Babeth, elle, précise : « Psychologiquement, il  faut être solide. Avoir toujours le sourire même quand on arrive chez des gens qui vous disent qu’ils préféreraient ne plus être là. Il faut savoir créer du lien avec des gens qui le plus souvent, n’ont pas souhaité cette aide. » Et tout cela pour des salaires souvent minables. Pourtant, malgré les contraintes, « au quotidien, on côtoie de la gentillesse, des sourires, des histoires de vie qui vous font chaud au cœur. On n’est reconnu par personne, sauf par ceux qu nous aidons. Et c’est grâce à eux que tous les matins, quand je monte dans ma voiture, je n’ai pas l’impression d’aller au boulot. Mais juste l’envie d’aider comme j’aimerais qu’on aide un jour mes parents », écrit encore Babeth.

Chaque matin, à 7h30, Cosette accompagne son « bonjour » d’un rire sonore qui me fait du bien. Merci à vous, Cosette, Memount, Audrey, Camille, mes fleurs de printemps.

* * * * * *

Jeudi 15 mars 2018

Mireille,

J’ai découvert récemment un remède particulièrement efficace contre la déprime qui menace bien souvent nos contemporains. Il s’agit – tenez-vous bien – des Conférences de Carême qui sont données chaque dimanche de carême à Notre-Dame de Paris. Et cela depuis 1836. Le premier conférencier fut Lacordaire, qui était, entre autres, un remarquable orateur. Depuis se sont succédés quantité de prêtres, d’évêques, de cardinaux, de religieux, tous plus ou moins ennuyeux à mes yeux. Un seul a retenu mon attention : le P. Sanson, un oratorien ami des philosophes modernistes Blondel et Laberthonière condamnés par Rome, qui, en 1925, se fit subreptisment leur interprète sous les voûtes de Notre-Dame. Depuis quelques décennies, ce sont des laïcs, hommes et, plus rarement femmes, qui ont pris le relais. Cependant je n’ai jamais eu la curiosité de m’intéresser à ce genre de conférences jusqu’à ces dernières semaines. Jusqu’à ce que je lise, par hasard, les titres des conférences données cette année par Fabrice Hadjadj, un philosophe, né en 1971 dans une famille de tradition juive, de parents alors militants maoïstes à l'université Paris-Nanterre. Il se déclarait lui-même athée et anarchiste jusqu'en 1998, date à laquelle il se convertit au christianisme. Aujourd’hui il se présente comme « juif de nom arabe et de confession catholique » Voici les titres des quatre conférences :

 1 – Pourquoi des conférences de Carême à l’ère de l’intelligence artificielle (18 février)
 2 - Du pain, du vin et des abeilles, ou la bonne nouvelle de la terre (25 février)
 3 - Et le Verbe s'est fait charpentier, ou la Bonne Nouvelle de nos mains (4 mars)
 4 - Petite élévation au-dessous de la ceinture, ou la Bonne Nouvelle des sexes. (11 mars)

Et là, alors, j’ai été séduit. Chaque dimanche, j’ai attendu l’heure de la conférence et je l’ai savourée. C‘est pourquoi je vous invite à découvrir, à votre tour, ces propos pleins de considérations pertinentes et d’humour caustique . Ouvrez donc, sur Google, KTO, les conférences de carême, puis : « texte de la conférence de carême 11 mars 2018 ». Vous allez sourire, puis rire aux éclats et vous régaler, avant de longuement digérer ces riches propos. Et pour vous mettre l’eau à la bouche, voici le début de la première de ces conférences à Notre-Dame, datée du 18 février :

  « On peut se demander pourquoi nous sommes là. Et même pourquoi nous en sommes encore là. Pourquoi un homme, une fois de plus, prend la parole sous les voûtes de Notre-Dame. Tout dans cette situation paraît rétrograde et poussiéreux. Tout semble n’avoir plus de légitimité que pour le musée ou la carte postale. D’abord, il s’agit d’un homme… un pauvre type comme il en sort depuis 200 ou 300 000 ans du ventre des femmes, alors que nous sommes à l’époque des « biotechnologies » et des « systèmes intelligents ». Et puis cet homme prend la parole, quoi de plus désuet ? quoi de plus douteux ? Prendre encore la parole comme on prend l’eau… faisant toujours des phrases, alors que nous sommes à l’époque où les « décideurs » savent convaincre avec de magnifiques présentations PowerPoint et où les jeunes filles communiquent enfin clairement leurs sentiments grâce à des « émojis ». Et puis cet homme est si attardé qu’il prend la parole sous des voûtes gothiques. Cette architecture … n’a rien des fonctionnalités d’une salle de réunion. Ses vieilles stalles ne possèdent ni prises électriques ni Wi-Fi. Elles nous assignent encore à un lieu matériel, Et ce lieu matériel oblige l’homme qui y prend la parole à ne pas parler trop vite, à cause de la réverbération. Il doit ralentir son débit, à l’heure du haut débit. Voilà qui le condamne d’entrée de jeu. Enfin, pour comble, il prend parole sous les voûtes de Notre-Dame, autant dire dans les jupes de sa mère, et il le fait à la demande d’un archevêque de Paris, figure archaïque de l’autorité paternelle, qui a la fantaisie de se coiffer avec des mitres et qui estime même, dans son obscurantisme, que le chapelet est plus puissant que le smartphone. Cette conférence se passe donc aujourd’hui, 18 février 2018, mais elle aurait pu aussi bien se passer – elle passait d’ailleurs beaucoup mieux – au Moyen Âge. Alors pourquoi en sommes-nous encore là ? »

 

* * * * * *

Dimanche 11 mars 2018

Mireille,

Miséricorde ! Depuis hier matin, ce mot me poursuit. Hier, en effet, je lisais dans la lettre de saint Jacques : " Nous sommes des gens qui vont être jugés par une loi de liberté. Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n'a pas fait miséricorde, mais la miséricorde se moque du jugement. "

Miséricorde : le mot, certes, a vieilli. Témoin cette traduction du Magnificat, dans les psaumes de Gélineau, reprise jusqu’à maintenant dans toute la liturgie en français, où les mots latins : « Et misericordia ejus a progenie in progenies… » sont devenus « son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » Et des traductions récentes emploient le mot pitié. Hélas ! C'est réduire de moitié le sens originel du mot miséricorde. Une fois de plus, hier, je regrettais de ne pas savoir l'hébreu, parce que des spécialistes m'expliquent la richesse concrète qu'Israël mettait sous le mot. Il dit, non seulement la pitié qu'on éprouve, mais également la fidélité. Le sens premier du mot hébreu exprime, m'apprend-on, l'attachement instinctif d'un être à un autre. Et ce sentiment, d'après les Sémites, a son siège dans le sein maternel, comme dans les entrailles du père. Ce n'est que plus tard que les Grecs et les Latins désigneront le cœur comme siège de ce sentiment (Miséricorde = cœur qui prend pitié.) Et ce sentiment, aussitôt, se traduit par des actes : compassion ou pardon. Le mot s'applique d'abord à Dieu. Il se présente à Moïse, sur le Sinaï, comme « Le Seigneur, le miséricordieux, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté. »  Et l'Islam a repris cette appellation pour « Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux »  Un Dieu qui veut se lier avec les pauvres humains que nous sommes.

Pas étonnant, alors, qu'il nous soit demandé, à nous aussi, d'être (ou de devenir) des miséricordieux, et donc de manifester, non seulement par des sentiments, mais par des actes, cette miséricorde. Et c'est là que je m'interroge, depuis hier matin. Comment être miséricordieux dans notre monde d'aujourd'hui ? Quand je traduis le texte des Béatitudes selon saint Matthieu, pour « Heureux les miséricordieux », sachant que le mot ne dit pas grand chose à nos contemporains, je dis, d'abord : « Heureux ceux qui ouvrent leur cœur à la misère des autres », et j'ajoute :« Heureux ceux qui pardonnent. »

Facile à dire, alors que l'on nous a appris, depuis tout petits, à « ne pas nous laisser faire » et où l'on réclame justice pour tous les torts qu'on peut nous causer (quand on ne se fait pas justice soi-même). Il faudrait pouvoir faire un saut dans le monde de la miséricorde, pour que « la miséricorde se moque du jugement ». Facile à dire ? Et si on s'y risquait ? En effet, si le mot « miséricorde » a vieilli, c'est peut-être parce que la réalité qu'il doit exprimer est en train de régresser. Pourvu qu'il ne meure pas.

* * * * * * *

Jeudi 8 mars 2018

Mireille,

 

Autrefois, toute grande fête liturgique avait son octave : huit jours au cours desquels les chrétiens étaient invités à digérer la bonne nouvelle – Noël, Pâques ou Pentecôte – que cette fête avait célébrée. Qu'il me soit permis, aujourd'hui 8 mars, de célébrer l'octave de mon propre anniversaire. Il y a huit jours, le 1er mars, vous avez été très nombreux à m'adresser des petits mots d'amitié pour vous joindre à moi et fêter mon quatre-vingt dix septième anniversaire. Je me dois de vous en remercier.
 

L'un d'entre vous m'a demandé : « Qu'est-ce que ça te fait, d'avoir quatre-vingt dix sept ans ? » Que lui répondre ? Les dates qui jalonnent le temps ne sont que des repères. Un jour anniversaire n'est qu'un jalon. Étymologiquement, le mot « anniversaire » a deux racines : d’abord « an », année, et ensuite « vers », du latin vertere, qui signifie « tourner ». C'est bien ainsi que j'entends toute journée : on tourne une page. Et au bout de 365 jours, on tourne une année. Entre le passé et l'avenir, il y a le jour présent. Le passé, c'est passé. Je ne m'y attarde pas. Encore qu'au long des décennies écoulées, j'aie commencé à apprendre à vivre et qu'il me faille en être reconnaissant. Toutes les rencontres d'une vie sont tellement enrichissantes ; tous les événements qui l'ont marquée m'ont tellement formé, amitiés très fortes et parfois désillusions cruelles, sans oublier les fautes ou les accidents : tout est formateur. Mais plus que le passé, il y a l'avenir. Je suis terriblement curieux, je vous le dis souvent. Eh bien je crois qu'aujourd'hui, c'est ce sentiment qui domine en moi : la curiosité. Je voudrais bien savoir de quoi demain sera fait. Je voudrais bien savoir combien de temps ça va encore durer, les années qui furent jusqu'ici la trame de ma vie. Pourtant, tourné vers l'avenir, espérant l'avenir, je ne me laisse pas séduire par les illusions. Ce qui est le plus important, c'est aujourd'hui, huit mars deux mille dix huit. Pour un merci à Dieu et à vous mes amis, d'hier et d'aujourd'hui, et pour cette simple journée qu'il s'agit de vivre le mieux possible. Dans la confiance.

 

* * * * * *

Dimanche 4 mars 2018

         Mireille,

            On en apprend, des choses, pour peu qu’on soit curieux. Ainsi, je lisais hier, dans un ouvrage bien documenté, que les neurologues constatent que les « états transcendants unitaires » ont un effet bénéfique sur l’hypothalamus et le système nerveux autonome. Autrement dit, ajoute l’auteur, « des études ont montré que la participation à des activités spirituelles telles que prières, offices ou méditations peuvent faire baisser la pression sanguine et le rythme cardiaque, réduire les niveaux de cortisone hormonale et susciter des améliorations dans le système immunologique de l’individu. »  Les croyants auraient donc, dit-il, « une espérance de vie supérieure, moins d’infarctus et de maladies cardiaques que les autres. »Et de citer le Dr Koenig, du centre médical de la Duke University : « Le défaut d’engagement religieux a un effet sur la mortalité équivalent à quatre années de tabac avec un paquet de cigarettes par jour. » Pourquoi, ajoute-t-il, rejeter les données brutes recueillies par médecins et psychiatres d'outre-Atlantique ? Avec le sourire, il conclut : « Et l’homme dit « que l’Eternel soit », et l’homme vit que c’était bon pour lui. Et il Le garda par-dessus lui. » CQFD.
           
Dieu, à quoi ça sert ? A rien, pensent certains de nos contemporains. Claudel rétorque : « Il nous sert à le servir » Ce qui est une autre manière de voir les choses. Mais, de là à penser qu’il sert à réguler notre tension et à faire baisser notre taux de cholestérol, il y a une marge ! Personnellement, je n’aime pas beaucoup ce genre d’apologétique. Il me suffit de savoir que je suis aimé de Lui « et tout le reste me sera donné par surcroît ».

* * * * * * *

Jeudi 1er mars 2018

Mireille,

Un publicitaire a jadis publié les résultats d'une étude sur l'"âge subjectif" des Français. C'est-à-dire l'âge que l'on se donne, indépendamment de l'âge réel. Près de 10 000 personnes avaient répondu à trois questions :
* Je fais les choses comme si j'avais... tel âge.
* J'ai les mêmes centres d'intérêt qu'une personne de.... tel âge.
* Au fond de moi, j'ai le sentiment d'avoir.... tel âge
.
La moyenne des trois réponses avait pour but de calculer l'âge subjectif que chacun s'accorde. Les résultats de cette consultations sont instructifs. Avant 20 ans, la tendance des jeunes est plutôt à se vieillir, histoire de rejoindre le club des "grands". Mais sitôt franchie la barrière de l'adolescence, la tendance est au rajeunissement. Et plus on est âgé, plus on se rajeunit... mentalement. De 1,2 an entre 20 et 34 ans, de 8 ans entre 35 et 49 ans, de 15 ans pour ceux qui ont entre 50 et 64 ans et - tenez-vous bien - de 19 ans pour les 65 ans et plus. Les trois-quarts des seniors agissent et pensent comme s'ils étaient plus jeunes. Refus inconscient de son âge réel ? Refus inconscient de la mort ? C'est vrai qu'accepter son âge, c'est accepter dans sa tête l'idée de mourir un jour.

Ce matin, quand je me suis réveillé et que mon esprit a surgi – lentement - des brumes de l'inconscienmodifiert, je me suis souhaité un Joyeux Anniversaire. Puis, en me regardant dans la glace, je me suis demandé s'il n'y avait pas quelque erreurs dans l'état civil qui me donne 97 ans. Tant le teint paraissait frais, l'oeil vif, l'esprit délié. Certes, je ne me fais pas l'illusion de me rajeunir de 19 ans. Je suis réaliste et, comme dit le psaume : "L'homme, ses jours sont comme l'herbe : comme la fleur des champs il fleurit ; dès que souffle le vent, il n'est plus, même la place où il était l'ignore." Et l'arthrose, un accident suivi de quatre mois d'hospitalisation, une lente rééducation motrice, ainsi que les divers petits désagréments du grand âge, sont là pour me rappeler mon âge réel. C'est pourquoi, ce matin, au lever, je me suis redit le petit poème du plus ancien de mes poètes préférés, Clément Marot :

"Plus ne suis ce que j'ai été
Et plus ne saurais jamais l'être
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre..
Amour, tu as été mon maître
Je t'ai servi sur tous les dieux
Ah, si je pouvais deux fois naître
Comme je te servirais mieux ! "

 

oOo

Dimanche 25 février 2018


Mireille,

 

On demandait un jour au poète Paul Claudel – qui avait été consul de France en Chine – ce qu'il pensait des Chinois. Il répondit : « Je ne les connais pas tous ». J'aime à citer souvent cette réponse pleine d'humour. Je l'ai fait, hier encore, lors d'une conversation entre amis. L'un d'eux nous racontait que sa petite chienne, qui d'ordinaire est gentille, s'était montrée soudain très agressive lorsqu'un jeune garçon africain était entré dans la maison. Ce qui avait profondément étonné son propriétaire. C'est alors que l'un de nos amis lui a déclaré que d'une façon générale tous les chiens sont agressifs en présence d'étrangers. Là dessus, la discussion entre nous s'est engagée, chacun émettant ses propres opinions sur les chiens (qui sont toujours fidèles) ou les chats (très indépendants)... Je me suis alors permis de citer Claudel.

J'aurais pu alors battre ma coulpe, me rappelant une diatribe que j'avais jadis prononcée contre les chats, diatribe qui vous avait particulièrement irritée. Je le reconnais aujourd'hui : j'avais tort . D'autant plus tort que j'ai eu, dans ma vie, des rencontres sympathiques avec plusieurs représentants de la gent féline (paticulièrement quand ils sont jeunes et qu'ils aiment jouer). Par contre, il m'arrive de déclarer la guerre à des chats-chasseurs dont le sport préféré est la destruction des nids de merles et le génocide de leur jeune progéniture. On ne va donc pas mettre tous les chats, chattes et chatons dans le même sac. Il en est de même pour les chiens. Et ce n'est pas parce que j'ai eu un premier chien qui s'est montré particulièrement infidèle que je qualifierai d'infidèle toute la race canine.

Je pourrais continuer ma réflexion matinale en critiquant toutes ces idées reçues que nous formulons si souvent en mettant toutes les catégories d'humains dans le même sac. Non seulement les Chinois, mais également «  les arabes, les réfugiés, les chômeurs, les capitalistes, les Juifs, les étrangers, les protestants, les catholiques, les jeunes (vous pouvez continuer la liste), en ajoutant chaque fois : « Mais j'en connais un qui n'est pas comme les autres. » Je me contenterai de citer un autre personnage célèbre. Lors d'un meeting où le général De Gaulle prenait la parole, il fut interrompu par un anonyme qui, dans la foule, cria : « Mort aux cons ! » Ce à quoi le général répondit simplement : « Vaste programme. » !


* * * * * *

Jeudi 22 février 2018

 

Mireille,

 

C'est le 16 décembre de l'an dernier que notre nouveau MURMURE a vu le jour. Deux mois plus tard, il est bon de faire un bref bilan. Pour cela, nous n'avons qu'un seul chiffre. A ce jour, le compteur nous annonce qu'il y a eu 3900 visiteurs, ce qui fait une moyenne de plus de 60 personnes par jour. C'est réconfortant. Par contre, je rencontre tous les jours des gens qui ne savent pas qu'un nouveau Murmure existe. C'est qu'ils cherchent régulièrement sur Google et qu'ils y trouvent de multiples références indiquant l'ancienne page perso, et une seule annonce qui nous ouvre sur le nouveau Murmure. L'ancienne formule a cessé de paraître en juillet 2017, mais, à ce jour, il nous a été impossible de la faire disparaître des annonces de Google, si bien qu'à ma connaissance, les lecteurs du nouveau Murmure – vous par exemple - sont beaucoup moins nombreux que ceux qui l'ignorent. J'en ai encore trouvé la preuve lors du piratage de mon adresse électronique. Dans les minutes qui ont suivi, je publiais une mise en garde dans cette Lettre à Mireille. Or, pendant les jours qui ont suivi, ce sont des centaines d'anciens lecteurs de Murmure qui m'ont contacté pour m'en alerter. Ils ne savaient pas que Murmure nouvelle formule existait et que j'y avais publié dès les premiers instants de ce dommage une mise en garde. . Et voilà que pendant que je vous écris, un vieil ami suisse me téléphone, et son appel confirme mes craintes : il s'apprétait à verser de l'argent aux voyous qui ont piraté mon adresse.

Coment faire pour avertir tous ceux qui ne connaissent pas ce nouveau Murmure ? A ma connaissance, nous n'avons pas d'autre moyen que le bouche à oreille. Les secours des médias sont d'un prix prohibitif, vous ne l'ignorez pas. Mais si chacun de vous, amis lecteurs fidèles et astucieux, se faisait diffuseur de la nouvelle adresse de notre site (www.murmure-est-la.eu), ce serait certainement efficace. Et, pendant que j'y suis, encore une nouvelle invitation : sur ce souveau site, il y a une rubrique « contact » qui vous permettra de communiquer avec nous pour des remarques, des critiques, des précisions, des rectificatifs ou des approbations. A votre service.

 

oOo

 

 

Dimanche 18 février 2018

Mireille,

Cette année, le jour des Cendres a été concurrencé par la Saint Valentin, fête de tous les amoureux. Si vous n’avez pas encore commencé le Carême, il n’est pas trop tard pour vous y mettre. Ce matin, au premier temps de cette quarantaine, Jésus nous y invite. Il nous redit, comme il l’avait fait au premier jour de son ministère en Galilée : « Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle. » Encore faut-il bien comprendre ce qu’il nous demande, et pour cela, savoir ce que ce signifie ce mot « convertissez-vous ». Le texte latin dit « poenitemini » qu’on peut traduire par « faites pénitence » ou repentez-vous. Mais le texte original grec dit « metanoeite », littéralement changez d’idée. Donc, à mon sens, l’invitation à se convertir est infiniment plus positive et plus large qu’une quelconque invitation à se repentir.

J’en reviens à des souvenirs d’enfance. J’étais alors, vers 8-9 ans, membre de la Croisade Eucharistique. On nous vantait, à l’époque, un enfant, Guy de Fontgalland, mort à l’âge de 11 ans, quelques années  plus tôt. On venait alors de demander qu’il soit canonisé ; il était  un exemple pour les enfants de l’époque. Pensez donc : il multipliait les petits sacrifices quotidiens. Et notre devise de « croisés » était « Prie, communie, sacrifie-toi, sois apôtre. » Des « petits sacrifices » ? Certains en arrivaient à mettre des petits cailloux dans leurs chaussures. C’était comme une incitation à pratiquer des formes de masochisme !

Je dis souvent que je suis né, que j’ai été élevé et même que je suis devenu prêtre dans une Eglise tout autre que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. On disait autrefois « faites pénitence », tandis qu’aujourd’hui je vous invite à la conversion, c'est-à-dire à changer d'idées, de comportements, d’une manière plus positive. Il y a tant d’idées reçues, tant de manies, tant de préjugés qui nous sclérosent. Il faut savoir nous en débarrasser. Et donc, si chaque jour de notre chemin vers Pâques, nous pensions à modifier l’une ou l’autre de nos habitudes ? « Je suis comme je suis, je suis faite comme çà », chantait jadis une de nos célèbres vedettes. Hélas, si nous en restons là, c’est que nous sommes en train de nous vieillir irrémédiablement. Le Carême, au contraire, c’est le temps propice au rajeunissement. Bon Carême.
 

oOo

Jeudi 15 février 2018

 

Mireille,

 

Avez-vous reçu, vous aussi, un faux message d'un faux Léon ? Dans ce cas, vous êtes parmi les centaines d'amis qui, depuis dimanche soir, m'alertent par tous les moyens de communication possibles. Oui, en effet, j'ai été piraté, sans pouvoir réagir ni conjurer les dégats éventuels. J'ai simplement pu alerter les lecteurs de cette lettre (voir ci-dessous). Peut-être êtes-vous de ceux-là, et c'est tant mieux pour vous, mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui ont reçu le faux message et qui n'avaient que leur propre perspicacité pour distinguer le vrai du faux et réagir en conséquence. Quant à moi, impuissant, je n'ai pu que répondre à celles et ceux d'entre vous qui m'ont contacté de multiples manières et les détromper.

 

Vous avez été très nombreux à m'alerter, à s'inquiéter, dans un premier temps, de mon état de santé, à me demander ce qu'il en était en réalité. D'abord ceux qui m'ont prévenu dès les premières minutes, vers 21 heures, dimanche soir : ils avaient le souci des amis qui risquaient de tomber dans le piège ; d'autres tenaient à me manifester leur amitié fidèle. Mais la plupart d'entre vous me demandaient ce qu'il en était en réalité.

Ah, cette journée de lundi ! Si vous m'aviez vu harcelé par tant d'appels téléphoniques, répondant alternativement avec l'un ou l'autre des appareils, fixe ou mobile. Et les mails qui me parvenaient, nombreux, d'un peu partout. De France, naturellement, mais aussi de Belgique, du Canada, de Suisse, et – le dernier - de La Désirade (La Guadeloupe).

 

Il faudra qu'un jour je vous raconte tous ces témoignages d'amitié, si divers, si touchants, que j'ai gardés. Depuis cette dame qui n'osait pas me téléphoner, puisque j'avais un cancer du larynx et donc que je n'avais plus de voix, jusqu'à ce fidéle correspondant qui, pressantant une issue fatale, écrivait : « Bonjour,cher père Léon. Que devenez-vous ? Votre site s'est hélas éteint, et je me suis longtemps demandé ce que vous êtes devenu. Peut-être l'arrivée près du Père ce dont j'ai pensé pour vous. Merci pour toute l'exemplarité de votre vie. A nous revoir un jour. »

 

Eh bien non, je suis bien vivant, Dieu merci. Quant à notre site – il faut l'annoncer autour de vous – il revit depuis la mi-décembre sous cette appellation : www.murmure-est-la.eu - Et nombreux en sont déjà les lecteurs fidèles. Demeure un seul souci : pourvu que personne n'ait été, par compassion pour moi, jusqu'à procurer la somme demandée au voyou qui m'a piraté.
* * * * * *

11 février 22 heures - Alerte. Je viens d'être piraté. Si vous avez reçu un mail de moi, vous demandant de l'argent et vous parlant de mon état de santé, surtout ne répondez pas. C'est un faux. Je vais bien. Je suis en train de remédier à cette infection informatique. Et bonne nuit. Léon Paillot.

o o o o o o

Dimanche 11 février 2018

 

Mireille,

 

Sarah a fait une chute dans la rue. Elle s'est relevée, sans aucun mal, mais c'est son smartphore qui a été la victime de cette chute : son écran est cassé. Catastrophe ! Sarah est malheureuse. Que faire ? Il paraît qu'il y a des spécialistes capables de faire la réparation... pour 100 euros ! Trop cher pour elle.

Heureusement, Audrey, qui a deux appareils, en a prêté un à Sarah. Il suffit de changer la carte Sim, et voilà : le malheur est effacé, le sourire réapparait. C'est comme si la vie pouvait enfin reprendre son cours. Lamartine écrivait jadis ce vers célèbre : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». De nos jours, pensant aux jeunes générations qui nous succèdent, je crois pouvoir dire des téléphones portables qu'ils leur sont devenus indispensables à un tel point qu'un seul de ces objets vous manque et tout est dépeuplé.
 

Comme mes deux interlocutrices ne se séparent jamais de leur smartphone, je leur ai demandé ce qu'elles en faisaient la nuit. La première m'a dit qu'elle le posait près d'elle, sur sa table de nuit ; la deuxième a précisé qu'elle le gardait avec elle, dans son lit ! Et toutes deux ont convenu que c'était pour elles une dépendance, comme une sorte d'esclavage. Audrey a raconté que son petit neveu, qui a trois ans, en réclame un, et toutes deux m'ont cité des faits du même acabit.
 

Et pourtant, j'ai tenu à préciser que si l'usage de tels appareils vire à une manie assez ridicule, ce n'est pas une raison pour incriminer les appareils eux-même : sans être indispensables, il faut reconnaître qu'ils sont bien utiles. Ils sont, parmi tous les moyens de communication qui sont aujourd'hui à notre disposition, bien souvent nécessaires. Donc, je ne serai pas de ceux et celles, anciens de ma génération, qui se refusent à y voir un progrès certain. Pour Noël, des amis m'ont offert l'un de ces appareils ultra-sophistiqués. Bien sûr, je peine à l'utiliser, et comme souvent en la matière, ce sont les jeunes qui m'instruisent en ce domaine. Mais, à certains jours, je dois reconnaître que c'est bien pratique. Et pourtant, il ne me viendra jamais à l'esprit d'en faire l'éternel compagnon de mes journées et, surtout, de mes nuits.

 

oOo

 

Jeudi 8 février 2018
 

Mireille,
 

Pauvres gens. Depuis le début du mois, tout s'en mèle pour créer de véritables catastrophes dans un certain nombre de régions. Chaque jour, la télé démarre ses bulletins d'information avec des images saisissantes : quand ce ne sont pas des villes et des villages envahis par les fleuves qui débordent, ce sont des régions submergées par d'imposantes chutes de neige. Et même, dans la région parisienne, la coalition de la Marne, de la Seine et de la neige pour submerger des zones pavillonaires. La totale !

Par contre, ma petite région semble préservée jusqu'ici de ces éléments déchaînés. Il y eut, certes, la crue du Doubs et de la Loue, mais mon « village » en fut partiellement préservé ; Rien de comparable à l'une des précédentes, lorsque mon rez-de-chaussée fut totalement inondé. Certes, depuis le début du mois, il fait froid et le soleil se fait rare, mais nous ne igurons pas parmi les départements « en résidence orange ».

Quant à moi, je suis toujours « en résidence forcée » à mon domicile et si je ne mets pas le nez dehors, je me contente de regarder par la fenêtre.Plus que regarder : contempler. Car depuis le début de l'année, j'assiste jour après jour à la renaissance de la nature. En plein hiver, et malgré le froid, mon terrain voit naître et grandir quantité de fleurs. Les perce-neige en premier, bien timides dans les premiers jours, et totalement épanouies aujourd'hui. Ont suivi les primevères, d'abord esseulées, et maintenant en colonies de plus en plus nombreuses. Commencent actuellement les crocus, aux vives couleurs qui tranchent sur le blanc éclatant des perce-neige. Je ne me lasse pas de contempler. Ces fleurs me donnent la plus belle leçon. Alors que chacun s'enmitoufle et cherche à se préserver du froid, voilà que de petites humbles fleurs s'en moquent et bravent couragement la pluie, le gel et la neige : la vie plus forte que les forces de mort. Il y a là de quoi nous redonner courage, n'est-ce pas !

oOo

 

Dimanche 4 février 2018

 

Mireille,

 

Depuis l'accident qui m'a handicapé pour de longs mois, j'ai eu le temps de réfléchir et de me demander pourquoi j'avais réagi positivement à ce qui m'arrivait. J'en parlais hier encore avec ma sœur qui s'étonnait de m'avoir vu, dès les premiers instants de cet accident, d'une totale sérénité, comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre. Effectivement, pas un seul instant je n'ai souffert, ni avant, ni après les deux intenventions chirurgicales, ni pendant les quatre longs mois d'hospitalisation. Ce qui m'a donné le loisir de réfléchir souvent à l'expérience nouvelle qu'il m'était donné de vivre.

 

Etonnante pour moi, cette découverte d'un univers que je ne connaissais jusque là que de l'extérieur : le monde hospitalier. Chirurgiens, médecins, infirmières (et infirmiers), aide-soignantes, personnel des services divers... et mes voisins malades, qui sont désignés sous l'appellation de patients, étymologiquement « ceux qui souffrent ».

Un monde, avec le bien et le mal, l'indifférence et la pitié, la dureté et la douceur, les gestes de profonde humanité et ceux qui ne voient dans les patients que des objets. Personnellement, j'ai eu le bonheur de rencontrer, dans le personnel soignant, des femmes et des hommes d'une grande humanité, d'un dévouement et d'une compétence exemplaires, pleinement au service de mes voisins patients, ceux qui souffraient en silence et ceux qui criaient leur misère. L'une de ces dernières appelait sans cesse, pendant des heures, avec des cris et des gémissements, sans que personne ne vienne à son aide. Seule, la personne qui faisait le nettoyage de ma chambre murmurait avec pitié : « la pauvre femme ! »

 

Quelle leçon pour moi ! L'évangile de ce dimanche insiste pour nous rappeler combien Jésus savait s'approcher des malades, partout où il était. «  La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies », nous dit saint Marc. Je voudrais bien, après être sorti des hopitaux, manifester la même compassion (étymologiquement : souffrir avec...) que Jésus manifestait sans cesse. Et ne jamais passer, indifférent.

 

oOo

 

Mercredi 31 janvier 2018

 

Mireille

 

Roger Meunier est mort. Et j'ai de la peine. Comme chaque fois que je perds quelqu'un qui m'est proche. Roger, je le connaissais depuis un après-midi de juillet 1944. J'entamais alors mon ministère de vicaire à la paroisse Saint Christophe de Belfort. Une bande de gosses de la Vieille Ville traversait la rue. Ils s'arrêtèrent devant moi, le jeune prêtre inconnu d'eux, et on fit connaissance. Il y avait entre autres Lucien, Serge, Jacques... et Roger. Il avait 12 ans. Je suis resté ami de quelques-uns d'entre eux. De Roger jusqu'à ce jour. Il était encore venu manger chez moi il y a quelques semaines, avec plusieurs de nos amis communs.

Notre histoire commune, nos destins. Il y eut le patronage, les Coeurs Vaillants, le Praz-de-Lys particulièrement. Ah, la colo du Praz-de-Lys, et les amis moniteurs et monitrices, Pierre Grudler et Pierre Boudot, Roland et Jacqueline Fiétier, Monique, Malou, Serge, pour ne parler que de celles et ceux qui nous ont précédés dans l'Eternité.

Pour Roger, après l'Ecole Normale, il y eut la guerre d'Algérie, Bernadette, le métier d'instituteur exercé avec compétence et passion, les enfants, les deuils, la retraite, la maladie... et la poésie. Car Roger était un vrai poète. Il était tellement sensible ! Et chacun se souvient des poèmes qu'on recevait chaque année pour les vœux de Noël.

J'allais oublier « les amis ». Et si Roger était remarquablement fidèle en amitié, il souffrait beaucoup lorsque l'un d'entre eux l'abandonnait. Depuis quelques années, on sentait combien il souffrait de la solitude, lui qui, tout au long de sa vie active, avait été un homme de relations, participant activement à des mouvements chrétiens de service des plus démunis de nos sociétés, notamment le service des handicapés.

J'ai retrouvé, dans un des livres que Roger publia naguère, cet Adieu que je me permets de vous transmettre de sa part.

 

« Je vous aimai naguère

Vous ne l'avez pas sû

Nos chemins sur la terre

Ne se croiseront plus
 

Alors c'est en ailleurs

Bien au-delà du cœur

Loin de ce monde fou

Que je vous donne Rendez-vous. »

 

oOo

Dimanche 28 janvier 2018

 

Mireille,

 

Sarah est une petite jeune fille que son école a envoyé faire un stage dans l'organisme d'aide aux personnes âgées qui s'occupe de moi depuis ma sortie de l'hôpital. Chaque jour, matin et soir, une aide-soignante vient chez moi pour m'assister et, depuis le début de la semaine, elle est accompagnée de Sarah, à qui elle enseigne les tâches habituelles de sa profession. C'est ainsi que, l'autre jour, Sarah devait préparer le thé de mon petit déjeuner. Comme je terminais ma tasse, elle m'a demandé : « Alors, mon thé, c'est le meilleur ? » Je lui ai répondu simplement : « Il est bon », et je lui ai immédiatement ajouté l'un de mes adages préférés : « Le malheur de l'homme, c'est de comparer ! »

Car la question de Sarah signifiait qu'elle me demandait de comparer sa manière de faire le thé à celle de ses collègues, à son avantage, naturellement. Et personnellement, je me refusais à entrer dans ce jeu de comparaisons, tant il peut être dangereux. J'ajoute souvent à mon adage préféré : « ...car se comparer en mieux mène à l'orgueil, et se comparer en moins bien mène à la jalousie, tous deux péchés capitaux qui, aux dires de mon vieux catéchisme, 'sont appelés capitaux parce qu'ils sont à la source, à la racine de tous les péchés' ».

 

Je lis dans l'évangile de ce dimanche que lorsque Jésus enseignait, « on était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » Ainsi, je constate que déjà à cette époque-là les gens étaient tombés dans ce travers : ils comparaient, pour les opposer, l'enseignement de Jésus et celui des scribes : il n'enseignait pas COMME les scribes.

 

Ah, ce COMME ! Je crois qu'il est aussi vieux que l'humanité. Ne sommes-nous pas un peu comme Sarah, à vouloir toujours tout comparer, à nous comparer aux autres, avec orgueil ou jalousie, et à comparer les uns et les autres.

Rappelez-vous l'histoire du pharisien et du publicain que Jésus racontait à ses auditeurs. Typique, ce pharisien qui, dans sa prière, s'adresse à Dieu « Je te rends grâce, lui dit-il, parce que je ne suis pas comme les autres hommes qui sont menteurs, voleurs ou adultère.. » Lui, au contraire, est un bon pratiquant. Et pourtant, nous dit Jésus, ce n'est pas lui qui est justifié, mais le publicain qui se contente de demander la pitié de Dieu parce qu'il se sait pécheur.

A méditer !

oOo

Jeudi 25/01/2018

 

Mireille,

 

Quelle belle journée que celle que j'ai vécue hier ! Pour la première fois depuis mon retour à la maison, j'ai pu prendre une douche. Rendez-vous compte : il y avait six mois et quinze jours que cela ne m'était pas arrivé. C'est bien d'être soigneusement lavé, chaque matin, des pieds à la tête, par une aide-soignante à domicile, mais ce n'est pas comparable au plaisir de sentir l'eau ruisseler sur tout votre corps. C'était comme si toute ma peau s'éveillait soudain après un long sommeil.

 

A midi, j'ai pu me déplacer jusque chez ma sœur pour le déjeuner. Et – autre plaisir – il m'a été donné de remplacer l'ordinaire déambulateur par le caddie du magasin où j'ai pu faire personnellement mes courses, échanger avec la caissière comme avec des clients connus, reconnus...

. . . . . .

J'en étais là dans la rédaction de cette lettre lorsque ma réflexion prit un subit détour. Et j'en vins à me demander pourquoi je vous entretenais ainsi des événements d'une telle banalité de mon existence Pourquoi parler sans cesse de moi ? « Et moi, et moi, et moi » comme dit la chanson ! N'est-ce pas pur narcissime ? Vous connaissez certainement l'histoire mythique de Narcisse, telle qu'elle nous a été rapportée par le poète latin Ovide. Un devin avait annoncé que le jeune Narcisse atteindrait un âge avancé « s'il ne se connaissait pas » Or l'enfant, en grandissant, se révéla être d'une beauté exceptionnelle, mais très fier, il repoussait toutes celles qui lui manifestaient leur amour. Il n'était amoureux que de lui. Un jour, alors qu'il s'abreuvait à une source après une dure journée de chasse, Narcisse vit son reflet dans l'eau et en tomba amoureux. Mais il ne put jamais rattraper sa propre image. Il finira par mourir noyé de cette passion qu'il ne pouvait assouvir. A cet endroit, on découvrira des fleurs blanches, des narcisses.

 

Alors, suis-je narcissique ? Selon quantité de sociologues, je serais ainsi semblable à l'immense majorité de mes contemporains. « Vive le je ! Quand on dit je, on est obligé de se mettre à nu et d'arrêter de tricher », ecrivait récemment un philosophe. Saint Augustin, lui, condamnait l'amour de soi. Saint Thomas d'Aquin critique ceux qui manquent d'humilité. Je préfère, quant à moi, me redire le conseil de Socrate « Connais-toi toi-même ». Plus j'apprendrai à me connaître, plus je serai obligé d'être vrai vis-à-vis de moi-même comme vis-à-vis d'autrui. Je m'aimerai, certes, mais dans une juste mesure. Je ne ferai pas de moi le centre du monde. Je ne ferai pas le malin. J'apprendrai sans cesse à « aimer mon prochain comme moi-même ».

 

oOo

 

Dimanche 21 janvier 2018

 

Mireille,

 

Les Eglises chrétiennes sont entrées depuis jeudi dernier dans la « Semaine de l'unité ». Chaque année, du 18 au 25 janvier, nous sommes invités à nous unir dans la prière et dans diverses manifestations de circonstance, nous catholiques, protestants, orthodoxes ainsi que tous les chrétiens qui, sous diverses appellations, partagent la même foi au Dieu de Jésus Christ. Je souhaite que vous portiez vous aussi avec les millions de chretiens du monde entier, ce souci de l'unité. Dans la prière, bien sûr. Mais pas seulement dans la prière. Il faut ajuster tous nos comportements à cette prière commune. Car la prière ne suffit pas. « La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ?» (Racine)

 

On revient de loin. Quand j'étais enfant, nous aimions que notre maman nous raconte ses années de jeunesse, sa paroisse de la montagne du Doubs, et quel fut son dépaysement lorsque, jeune mariée, elle vint habiter « dans le bas », comme disent les habitants du Haut Doubs avec un sentiment de supériorité. Les gens de son village, à commencer par son curé, lui disaient que c'était une pitié que d'aller se perdre dans un pays peuplé de communistes, d'athées et surtout de protestants. Ils lui faisaient maintes recommandations pour qu'elle préserve son âme et son esprit de toute déviance...

 

Le jeune couple s'installa dans un « garni » dont les propriétaires étaient libre-penseurs. Des gens ouverts, accueillants, qui considéraient notr maman comme leur fille. La propriétaire lui apprit quantité de techniques pour en faire une parfaite ménagère et une bonne cuisinière. Elle lui en fut toujours reconnaissante. Puis nos parents, dans la perspective de ma naissance, trouvèrent un autre logis, dans la maison de fervents protestants. Et là encore, des liens de confiante amitié se nouèrent. Que de fois notre maman nous parlait de « la Jeanne » qui, jeune fille, avait bercé le petit bébé que j'étais. Ces hommes, ces femmes se révélaient être ouverts, accueillants, sympathiques, fréquentables.

 

C'est ainsi que commença ce que je décris come une conversion : pour mes parents comme pour leurs hôtes, des liens se sont créés pour une réelle ouverture d'esprit. Plus question de mettre sur l'autre des étiquettes plus ou moins infâmantes ou discriminatoires. Le respect de l'autre dans ses différences était prédominant. Tout devenait possible. Et tout fut possible. Nos parents furent pour nous des modèles de chrétiens ouverts aux autres, sans aucune prévention, sans aucun préjugé. Et cela jusqu'au dernier jour. Je me souviens d'un soir où nous revenions, parents et enfants, d'une fête organisée par une association familiale. Mes parents manifestaient leur bonheur : pour la première fois, ils avaient vu, côte à côte, le pasteur et le curé de notre « village ». L'oecuménisme de proximité était en train de naître chez nous. C''était dans les années 20.

Depuis, il y a eu des progrès constants, une mutuelle reconnaissance, tant d'initiatives communes. Et cependant il reste encore beaucoup à faire. Etymologiquement, le mot oecuménique évoque « l'ensemble de terres habitées ». Nous qui habitons la même terre, le même pays, le même village, nous avons sans cesse à apprendre à cohabiter. A commencer avec notre voisin. Fraternellement. Bon courage.

 

oOo

Jeudi 18 janvier 2018

 

Mireille,

 

C'est un des sujets du journal télévisé du soir qui a retenu récemment mon attention. Le sujet : une nouvelle mode, qui consiste à se lever très tôt. On nous expliquait que c'est devenu une mode, dans la bonne société, que de se lever très tôt Plus précisément vers 4 ou 5 heures du matin.

Je n'ai pas très bien compris quel était l'avantage d'une telle habitude. En tout cas, c'est contraire à mes manières de penser et d'agir : j'ai toujours eu du mal à me lever tôt. Aujourd'hui encore, alors qu'il faut que je sois debout pour accueillir les personnes qui viennent quotidiennement m'assister pour les premiers soins dont j'ai besoin depuis mon retour de l'hôpital, vers 7h30 ou 8 heures.

Pensez donc : au petit séminaire, nous nous levions chaque matin à 5h30. J'estimais alors – et je le pense aujourd'hui encore – que c'était une forme de sadisme de la part des autorités qui avaient concocté ce règlement. Aussi, lorsque je parvins à l'âge de la retraite, je décidai de récupérer toutes ces heures de sommeil qui m'avaient si longtemps fait défaut et de me lever lorsque j'en aurais envie. Ce qui n'est pas toujours possible, bien sûr. Mais souvent je me répète les paroles du psaume qui déclare « Vanum est vobis ante lucem surgere », ce qui signifie qu«il est parfaitement inutile de se lever avant la lumière du jour ».

Lorsque j'étais jeune vicaire, mon curé était de cette sorte d'hommes qui ont du mal à se lever tôt. Il n'arrivait jamais à arriver à l'heure pour célébrer la messe matinale quotidienne. Ce qui le rendait de mauvaise humeur pour le début de chaque journée. Aussi, il était bon et salutaire de ne pas chercher sa compagnie lors du petit déjeuner. J'ajoute que, le reste de la journée, notre curé était d'excellente humeur et homme de bonne compagnie.

Bref, je ne vois toujours pas – sauf cas de nécessité absolue – l'interêt qu'il y a d'un lever trop matinal. Certes, je connais le proverbe qui dit que « l'avenir est à ceux qui se lèvent tôt ». Mais je ne crois pas que c'est universellement vrai. Personnellement, je ne fais pas dépendre mon avenir de l'heure de mon lever. Et vous ?      

oOo

Dimanche 14 janvier 2018

 

Mireille,

Lundi dernier, je suis retourné à l'hôpital dans lequel j'ai passé plusieurs mois l'été dernier. Le chirurgien qui m'avait opéré alors tenait à vérifier la qualité de son travail Ce qui est bien légitime de sa part et manifeste une réelle conscience professionnelle. Celui qui m'avait opéré une première fois et dont l'intervention s'était révélée catastrophique n'aurait certes pas pu en faire autant.

 

Mes séjours d'été en trois établissements successifs ne m'ont pas laissé que d'heureux souvenirs, si bien que j'appréhendais de retourner une fois encore à l'hôpital central, même s'il ne s'agissait que d'une simple visite de contrôle. Je craignais même – certes à tort – qu'on ne trouve en cet examen un prétexte pour me garder de nouveau pour une raison imaginaire.

 

Il n'en fut rien, bien au contraire. J'ai même apprécié la qualité des services qui m'ont accueilli, et, toujours avec le sourire, m'ont dirigé successivement, de couloirs en couloirs de ce vaste labyrinthe, sans aucune vaine attente, jusqu'au bureau de mon chirurgien. Et quand sa porte s'ouvrit, c'est lui-même qui m'accueillit, accompagné de sa secrétaire. Voilà que je n'étais plus un numéro, ni même un objet, fût-ce un objet de soins, mais une personne. Certes, lors de mon hospitalisation, nous avions eu quelques échanges rapides, toujours, de sa part, d'ordre professionnel, mais lundi dernier, le professionnel cédait la place à un homme, tout simplement. Il a regardé l'état du pied qu'il avait opéré six mois plus tôt, s'est montré satisfait du résultat, puis m'a confié qu'au moment où il avait fait cette opération, qui en fait était la réparation d'une opération précédente, il avait éprouvé une certaine crainte tant le travail s'avérait délicat. Alors, nous avons pu échanger, en toute simplicité, lui, le chirurgien originaire de Syrie, et moi le prêtre qui s'efforce toujours d'être « catholique » c'est-à-dire « universel », au sens étymologique du terme.

 

J'aurais bien voulu que notre rencontre dure plus longtemps, mais il fallait penser à ceux qui attendent, n'est-ce pas ? Dans les longs couloirs qui mènent à la sortie, je me suis pris à me chanter une vieille chanson de ma jeunesse – c'est un texte de Paul Fort :

 

« Si tous les gars du monde / Décidaient d'être copains /:
Et partageaient un beau matin / Leurs espoirs et leurs chagrins...
Si tous les gars du monde / Devenaient de bons copains /
Le bonheur serait pour demain. »

 

oOo

Dimanche 7 janvier 2018*

 

Mireille,

 

Avant-hier, j'avais le plaisir de recevoir trois de mes amis. Ils sont, parmi mes anciens paroissiens, de ceux qui me sont particulièrement proches. Nous avons vécu ensemble tant d'années, avec nos joies, nos entreprises, nos soucis et nos divers jours de bonheur. Or, au cours de notre conversation qui ne manquait pas de sujets variés, j'ai eu la surprise de les entendre me demander quand j'avais l 'intention de reprendre la gestion de notre site Murmure. Surprise pour moi ; Et grannd étonnement de leur part lorsque je leur annonçai que la publication de Murmure aavait repris depuis trois semaines. Eux, ils ne le savaient pas. Ils continuaient à chercher désespérément, soit la Lettre à Mireille, soit une homélie pour le dimanche suivant, soit l'une ou l'autre des rubriques rédigées par les membres de l'équipe. Et chaque fois, Google les renvoyait à des pages d'autrefois ; mais jamais au « nouveau Murmure ». Il a fallu que je leur raconte mes ennuis, mes recherches, toutes les démarches qui étaient restées infructueuses, jusqu'à ce que récemment survienne Nicolas, qui nous a créé un nouveau site, Grace à lui, nous avons pu conserver l'appellation : « murmure-est-la.eu » ainsi que la page contenant toutes archives de notre ancien site. Finies donc les anciennes « pagesperso » du serveur Orange. On se demande maintenant comment les faire disrparaître des divers moteurs de recherche..

Mais cela ne suffit pas. Et sans doute, vous aussi ainsi que tous les amis lecteurs fidèles, vous pouvez contribuer à la notoriété du nouveau murmure-est-la.eu : particulièrement en en parlant autour de vous. Ou par d'autres moyens de communication tout aussi efficaces. Pour le moment , la diffusion de ces pages est assez importante : plus de 1 000 lecteurs pour la pemière quinzaine, selon les chiffres du compteur. Mais que ne ferions-nous pas pour parvenir à une diffusion efficace de la Parole de Dieu ?

oOo

Lundi 1er janvier 2018

 

Mireille,

 

En ce premier matin de l'an nouveau, je tiens à vous souhaiter une BONNE ANNEE .

Mais...

Je me demande dans quelle mesure nous sommes vraiment sincères lorsque nous souhaitons une Bonne Année à toutes les personnes que nous rencontrons ou avec qui nous aurons la chance de pouoir communiquer par tous les moyens de communication aujourd'hui à notre disposition. Il en est ainsi de tous les rites de notre vie en société : ils relèvent souvent d'un pur formalisme ou d'un reste de politesse héritée d'autrefois.

 

Souhaiter une bonne année à quelqu'un, c'est envisager avec confiance et bienveillance l'avenir qui sera le sien. C'est facile et cela ne nous engage pas beaucoup.Mais surtout, il faut préalablement, pour être sincères, nous demander comment nous enisageons notre propre avenir : bel et bon ? Ou farci de désagréables événements. Si je me pose la question c'est parce que je rencontre de plus en plus de gens qui, loin d'envisager leur avenir avec confiance, sont tournés avec nostalgie vers leur passé. Est-ce peur d'un avenir incertain ou regret d'un passé et de tout ce qu'il nous a apporté de petits bonheurs ou de grandes joies ? Comme si on vivait encore dans le regret du « bon vieux temps ». Je rencontrais récemment une de mes vieilles connaissances ; nous nous connaissons depuis une cinquantaine d'années.A mes yeux, il a bien réussi dans la vie professionnelle aussi bien que familiale. Or toute sa réflexion était d'un incroyable pessimisme. A ses yeux, rien n'est valable dans notre monde actuel, et même pas les remarquables découvertes qui, journellement, nous facilitent l'existence. Par contre, je me souviens avec bonheur de grands malades rencontrés à l'hopital, qui envisageaient leur avenir avec confiance, et dont l'allure réflétait cette confiance. A ceux-là on pouvait souhaiter une « Bonne Année » avec sincérité.

 

A chacun et à chacune d'entre vous, amis qui me lirez en ce premier jour de l'an, je souhaite donc que vous puissiez accepter avec plaisir mes vœux de Bonne Année. Pas seulement ce matin, mais tous les jours et tous les mois que nous aurons à vivre sur notre vieille terre. Avec un large sourire.

 

oOo

30 decembre 2017

Mireille,

Depuis longtemps j'attendais ce jour pour le fêter. Et particulièrement tout au long de ces quatre mois d'hopital que je viens de vivre. C'esr alors que j'y pensais particulièrement, me demandant si j'atteindrais cette fin d'année suffisamment rétabli pour reprendre le service de notre site MURMURE.

Les soucis n'ont pas manqué, et particulièreent depuis mon retour à la maison, quand j'ai constaté que le serveur Orange de cette « page-perso » ne répondait plus et que les techniciens les plus compétents de ce serveur n'y pouvaient rien. Ce qui nous a obligés à créer un nouveau site, avec heureusement le même titre : murmure-est-la.eu. J'espère que la plupart d'entre vous, fidèles amis de Murmure, ont pu retrouver son chemin. Le compteur installé en fait foi. Et chacun de vous se chargera bien, j'en suis persuadé, d'en faire la publicité

Mais, au fait qu'avons-nous à fêter en ce 30 décembre 2017 ? Tout simplement l'anniversaire de Murmure. Notre site a vingt ans aujourd'hui. Cela mérite de se fêter. Il y a 20 ans, en effet, rares étaient les sites Internet. Nous en étions à la préhistoire de l'informatique. Il n'y avait que trois ans qu'avait été créée la FAI (le fournisseur d'accès à Internet) A l 'époque je me demandais comment j'allais occuper mes années de retraite à partir de 2001. C'est la constante fréquentation de mes jeunes paroissiens qui m'a poussé à envisager d'utiliser ce nouveau moyen de communication pour continuer à être prêtre, chargé de transmettre la Parole de Dieu par des moyen nouveaux.

 C'est Christophe qui se chargea de la réalisation du projet. Il était alots étudiant à l'ENST (Ecole supérieure des telecommunications, aujourd'hui Télécom ParisTech) A ma demande, il nous consacra une de ses rares journées de vacances, quelques jours après Noël. Ce fut une longue journée de travail, plus précisément de création, interrompue uniquement par un rapide repas à midi. Et voilà que vers 18 heures, Murmure était né ! Très rapidement il connut la notoriété. Si vous saviez le nombre de personnes au monde qui sont devenus mes correspondants, puis bientôt mes amis. L'un des premiers était missionnaire au Japon ; et un autre, enseignant en retraite à Izmir, en Turquie. Grâce à ce site Internet, ils ont donné sens et valeur à ma vie de prêtre retraité. C'est pourquoi, comme vous, j'aurais été très malheureux de le voir disparaître. Grâce aux compétences de Nicolas, l'aventure reprend, sous un nouveau format, avec la même équipe : Catherine, Gérard, Gilles et Kristo, et avec votre fidèle soutien. En cette journée du vingtième anniversaire de MURMURE, je tenais à partager avec vous toutes et tous mon propre bonheur. Merci pour tout. Pour, encore, je l'espère, de nombreuses années de bonheur à partager.

oOo            

25 décembre 2017

Mireille,

Fidèle à la tradition, j'ai plaisir à vous souhaiter, comme chaque année, un JOYEUX NOEL  Tradition oblige, certes, mais en évitant toute convenance purement formaliste. Comment donc mettre tout mon cœur dans cette fomule ? Que faire pour qu'en ce Noël vous soyez dans la Joie ?

Le sens des mots que l'on utilise couramment varie avec les époques. Sous le mot Joie par exemple on met des réalités diverses. Je me souviens d'une controverse passionnée qui m'avait opposé à un groupe de jeunes, un soir, au cours d'une réunion. Il y était question de joie et de bonheur. J'en était à expliquer qu'un homme pouvait posséder une joie profonde, même s'il connaissait le malheur. Ma réflexion avait choqué mes interlocuteurs. Pour eux, la joie était un sentiment passager et superficiel, contrairement au bonheur qui seul était un état permanent et profond. Exactement le contraire de ce que je pensais, et que je pense toujours, notamment lorsque j'en viens à prier « Jésus, que ma joie demeure ». Et vous, qu'en pensez-vous ?

Bien sûr, tout dépend de ce que l'on ressent en utilisant telle ou telle expression. C'est ce que j'ai éprouvé la semaine dernière, au cours d'une conversation amicale avec un ancien paroissien. Il avait assisté à la messe du 3e dimanche de l'Avent au cours de laquelle revient comme un slogan cette invitation « Soyez dans la joie ». Ce qui l'avait choqué. « C'est tellement facile d'employer de telles expressions, me disait-il. Mais la joie à laquelle on nous invite peut n'être qu'une évasion. Et comment peut-on se montrer joyeux dans ce monde d'aujourd'hui qui connaît tant de malheurs, de drames et de situtions désastreuses » ? J'ai essayé de lui expliquer que ni le bonheur ni le malheur ne dépendent jamais de nous : ils nous arrivent souvent par hasard. Par contre, la joie est un état d'esprit que nous pouvons sans cesse cultiver en nous.

C'est pourquoi, ce matin, je vous souhaite de pouvoir cultiver votre joie intérieure pour qu'elle demeure et grandisse en vous, en toutes circonstances.

oOo

Dimanche 17 décembre 2017
 
Mireille,
 
« La vieille dame ne voulait pas mourir, qui toujours apprenait ».
De qui est cette réflexion ? Je l'ignore. En tout cas, depuis que je l'ai découverte – il y a bien longtemps – je me la répète comme une sorte de devise. Comme une résolution personnelle. Je ne peux pas vivre sur mes acquis ; je ne peux surtout pas me replier sur mon passé. Ni sur ce que j'ai appris, ni sur ce dont je me souviens. Je tiens à vivre aujourd'hui avec « l'aujourd'hui » : ce qui est recherche, découverte, ouverture au present et au futur. Je n'en suis pas à faire mien le slogan « Du passé faisons table rase » clamé par l'Internationale, certes. Mon passé m'est utile et me nourrit. Mais de plus en plus je me tourne avec intérêt vers mon futur. J'ai tellement à apprendre !
Je m'en rends particulièrement compte grâce à la fréquentation des plus jeunes. C'est fou ce qu'ils m'apprennent. Ce matin encore, c'était la jeune personne qui m'assiste du lever au petit déjeuner, chaque matin de ma « convalescence » pour mes besoins élémentaires, car je suis encore très dépendant A ma demande, sur mon imprimante dont je ne maitrise pas l'usage et en moins de deux minutes, elle a photocopié un document qui m'était nécessaire.
Il en fut de même pour la réalisation de cette nouvelle version de notre site Murmure. L'ancienne version ne fonctionnait plus. Pendant plus d'un mois, j'ai cherché ; j'ai tout essayé, j'ai peiné, j'ai fait appel à plus compétent que moi ; j'ai reconnu ma nullité en la matière... jusqu'à cette rencontre avec un jeune Nicolas qui, en quelques heures, nous a confectionné le nouveau Murmure, plus élégant et moins austère que son prédécesseur. Et voilà le vieux Paillot « qui toujours apprenait », qui se remet lentement à l'apprentissage d'un nouveau moyen de comunication avec chacun et chacune d'entre vous.
Je crois que c'est cela qui m'a le plus aidé à surmonter ces cinq mois – dont quatre mois d'hospitalisation - que je viens de vivre : la perspective pleine d'esperance de mon avenir. Oui : je parle bien d'espérance, car mon avenir est entre les mains d'un Dieu « Jeune ensemble qu'Eternel » tel que le décrivait le poète Charles Péguy.
 
* * * * * *

  

 
Jeudi 14 décembre 2017,
 

Bonjour, amies et amis de cette Lettre a Mireille dont la parution vient d'être interrompue depuis quatre mois. La cause ? Un accident dont j'ai été victime le 9 juillet avec rupture des malléoles du pied droit. J'ai été immédiatement opéré à l'hopital du Nord-Franche Comté de Trévenans. Survinrent des complications, une infection, et le mois suivant une nouvelle opération, reussie celle-la. Mais interdiction de poser le pied par terre pendant six semaines. Début de rééducation en octobre... jusqu'à mon retour à la maison le 10 novembre dernier. La rééducation ne fait que commencer. Je me déplace grâce a un déambulateur dans une piece de la maison réanimagée pour répondre à mes besoins élémentaires. Deux aides-soignantes par jour, matin et soir, et l'aide constante de la famille, soeur, bellle-soeur et frère, nièces et neveux. Heureux, tellement heureux d'avoir pu réintégrer mon chez-moi !

 

Certes - vous le devinez - ce n'est pas la grande forme. Je me sens fatigué, j'ai maigri... Tout cela est passager, du moins je l'espère. Je pense à vous. Beaucoup m'ont écrit, se sont inquiétés. Je n'ai pas eu toujours le courage de leur répondre ; je les prie de m'en excuser : la fatigue était la plus forte, et je n'avais pas d'ordinateur à ma disposition ; seulement une tablelle.

 

Et puis - comble des soucis - il nous a été impossible de reprendre la parution de Murmure. Depuis plus d'un mois, j'ai tout essayé. Notre serveur Orange nous a conseillés. Ses techniciens se sont même révélés impuissants. J'en suis réduit à relancer nos envois sur un nouveau site.

 

J'espère retrouver l'énergie nécessaire pour reprendre la tâche entreprise il y aura vingt ans a la fin du mois. Avec la collaboration efficace de Catherine, de Gérard, de Kristo et de Gilles, C'est possible.

 

Et encore merci pour tous vos gestes d'amitié.

 

Léon Paillot

Vous êtes le 30512ème visiteur