LETTRE A MIREILLE

 

 

Dimanche 29 mars 2020

 Mireille,

 "Reminiscere... Oculi... Laetare..." Ces mots latins ne vous disent peut-être plus rien ? C'est que vous êtes trop jeune ! Pourtant, pendant des siècles, et jusqu'après le Concile, ils jalonnaient le traditionnel calendrier liturgique (et tous les autres calendriers) pour désigner les dimanches de Carême. C'était le premier mot de l'Introït (chant d'entrée) qu'on chantait en grégorien ces dimanches-là.

"Laetare" : réjouis-toi. Pourquoi ce mot me revient-il en mémoire ? Je vais vous le dire. Par la grâce de ce site Internet, et plus particulièrement de ce billet que vous m'avez instamment recommandé de rédiger quotidiennement, il y a une vingtaine d'années, j'ai noué des relations aux quatre coins du monde francophone. Le courrier que je reçois m'a ouvert à une dimension plus universelle de l'humanité que celle que je perçevais en étant curé de paroisse. Pas seulement parce que les amis qui me font l'honneur de m'écrire habitent un peu partout dans le monde, mais parce que je rencontre, en eux, tous les aspects d'une humanité avec son lot de joies, de peines, de souffrance, de misère et de bonheur.

Alors ce matin j'en viens à "Laetare". L'une de mes correspondantes de longue date est multi-handicapée. Quand elle m 'écrit, elle ne s'étend pas sur ses souffrances. Bien au contraire : elle sait faire usage d'un humour inaltérable. Dans son dernier message, elle m'apprend qu'elle va être prochainement ré-hospitalisée – 'sans doute une fois de plus martyrisée' , ajoute-t-elle - et elle termine son billet par cette demande : "J'ai oublié de vous demander d'avoir une petite pensée pour moi dimanche. C'est ma fête : "les tarés"....

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Jeudi 26 mars 2020

Mireille, 

Comme toujours lorsque, par courrier électronique, quelque sympathique correspondant me pose une question ou me fait part de ses réactions, des paroles m'obsèdent à un tel point que je n'ai plus le temps de penser à autre chose. Ainsi, ce courrier reçu récemment. Notre amie me rapportait que dans son message de Carême, son évêque demande de faire pénitence en ces moments tragiques que nous vivons. D'où sa réaction : "Je ne comprends pas en quoi le fait de faire "pénitence" peut régler quelque chose au problème, sommes-nous coupables de quoi ?" Et elle ajoute : "Je suis agacée par cette résurgence dans notre Église : ce vocabulaire qui revient à la mode. Ou alors je ne comprends rien, alors pouvez-vous me donner une explication sur ce qu'il faut entendre par "pénitence".

 Moi aussi, vous l'avouerai-je, je suis souvent agacé par un vocabulaire qui me paraît vieillot. Je vous l'ai dit souvent, les mots, comme les personnes, prennent parfois ainsi des coups de vieux. Ceux qui les ont employés il y a quelques siècles en connaissaient la signification première, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Ainsi du mot "pénitence", qui fait trop souvent penser à "pénitencier".

 J'ai donc eu la curiosité de rechercher dans différentes Bibles de différentes époques la traduction de Marc 1, 15. Jésus inaugure sa mission en proclamant : "Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche". Il ajoute, selon les différentes traductions : "Faites pénitence", ce qui est exprimé, dans la plus ancienne Bible en français que je possède par "Amendez-vous" et dans d'autres, par "repentez-vous". La Bible de Maredsous traduit : "Faites pénitence", et la Traduction Oecuménique, qui est la plus récente, dit : "Convertissez-vous". Les Allemands : "Retournez-vous" (kehrt um) et les Anglais : "Que vos cœurs se détournent du péché". Or le mot original (grec) c'est metanoeité, qui est traduit dans mon vieux dictionnaire Bailly par 'Changez d'avis'

 Donc, toujours la même idée de retournement intérieur : "changez d'idées". Ce qui donne à l'invitation du Christ son caractère positif : il s'agit non pas de faire maigre, de se priver de nourriture, mais de quitter nos vieilles manières de faire et de penser, pour nous rajeunir. Si tu ne changes pas, tu risques de radoter, de rabâcher tes vieilles idées, de t'enliser de plus en plus dans tes ornières. Changement de la conduite pratique et retournement intérieur pour faire du neuf, voilà tout ce qu'exprime le vieux mot de "pénitence".

Alors, pourquoi l'invitation ? Je crois personnellement que tous nous sommes invités, en ces temps si difficiles à vivre, à opérer un changement. Il s'agit, confinés que nous sommes, de nous demander ce qui est le plus important et ce qui l'est moins pour être réellement des vivants. Où est l'essentiel ?

Et puisque nous vivons cloîtrés vous et moi, sans être ni moniales ni moines, prenons le temps de nous renouveler . C'est une vieille chanson locale de mon enfance qui me revient ce matin à l'esprit : « Après l'hiver et la froidure / Vient le printemps ».

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Dimanche 22 mars 2020 

Mireille, 

Sur la lunette arrière de l'auto qui nous précédait, un autocollant attirait l'attention : 'Jésus est notre seul espoir'.

Il vous est certainement arrivé, à vous aussi, de trouver ainsi, non seulement sur les automobiles, mais sur des affiches ou même sur les tee-shirts portés par des jeunes, de telles annonces. Elles sont typiquement le reflet d'une mode anglo-saxonne, où l'on utilise tous les moyens de la publicité, radio, télévision, journaux et publications diverses, pour annoncer au plus grand nombre le salut en Jésus-Christ.

  Une aimable correspondante me faisait récemment remarquer que les protestants sont plus aptes que nous à susciter des conversions. Certes, sa remarque a quelque chose de vrai, à condition de bien préciser que ce n'est pas le cas de toutes les Églises protestantes, mais plus particulièrement des Églises issues d'un courant américain né au XIXe siècle. L'exemple le plus connu aujourd'hui est celui de la « Megachurch », l 'église géante qui a été inaugurée à Mulhouse en 2015. 2200 personnes s'y sont rassemblée du 17 au 24 février dernier, pour une semaine « de jeûne et prière ». Hélas, des dizaines de participants ont été victimes du coronavirus et ensuite le fléau s'est répandu largement (ce mal ne connaît pas de frontières). Le pasteur évangélique, une personnalité charismatique, a demandé pardon pour ce qui relève de la responsabilité des organisateurs de ce rassemblement.

J'ai souvent déploré la manière fondamentaliste, littérale, dont certaines sectes évangélistes lisent la Bible et en font une bruyante publicité. Sans esprit critique. Écouter la Parole de Dieu ne me dispense pas de faire usage de ma raison et donc de cet esprit critique dont Dieu a doté mon intelligence. Dieu parle à mon cœur, certes, mais aussi à ma raison.

J'imagine telle ou telle personne, que je connais, lisant que 'Jésus est notre seul espoir'. Je me demande quelle sera sa réaction. Indifférence, moquerie, rejet, voire indignation ? Personnellement, et depuis ma jeunesse, je suis allergique à toute forme de prosélytisme. Le 'Dieu caché' auquel je crois est celui de la discrétion la plus totale. Il parle dans le silence et, parfois même, dans la nuit de l'âme.

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Jeudi 19 mars 2020

 

Mireille,

 

Comment allez-vous ? C'est la question que nous nous posons, par téléphone ou par mails, faute de pouvoir nous rencontrer, tous confinés que nous sommes, depuis avant-hier.

Personnellement, cela ne change pas grand chose, confiné que je suis dans ma maison depuis plus de deux ans : la seule différence – et elle est d'importance - c'est que je ne reçois plus de visites. Sauf, matin et soir, la personne chargée des soins que nécessite mon état de santé. Essentiellement pour me mettre des chaussettes de contention. Pour le reste, je parviens à me débrouiller tant bien que mal. C'est dans de pareilles circonstances qu'on apprécie l'utilité du téléphone et de l'informatique.

Avez-vous peur ? Ne soyez pas choquée par la question. Il serait tout à fait normal que vous reconnaissiez que vous avez peur d'être vous aussi comme tant de nos compatriotes victime de « ce mal qui répand la terreur ». La jeune femme qui est venue hier matin me prodiguer ses soins avait du mal de respirer et toussait fréquemment, si bien que je lui ai conseillé d'aller voir son médecin immédiatement. J'attends de recevoir de ses nouvelles.

Personnellement, je profite de ce temps de solitude pour lire et relire des livres que je n'ai pas eu le temps de lire jadis. C'est ainsi que je suis tombé sur l'interview d'un philosophe, Michel Lacroix, auteur d'un livre intitulé "Le courage réinventé". Il déclare qu'aujourd'hui, un certain nombre de formes de courage sont revalorisées, et il continue par ces mots : "Je pense que nous arrivons au bout de la société de précaution, de sécurisation. Nous avons voulu nous blinder derrière des protections de toutes sortes, les filets sont en train de craquer face à la vague de l'imprévu. Dans un monde de plus en plus incertain, violent, précaire, il faut s'armer de persévérance pour faire face, donc faire preuve de courage." L'article en question date du début du siècle, de 2001 je crois.

 

L’hebdomadaire qui publiait cette réflexion a demandé à un certain nombre de personnes ce que représente, pour elles, la notion de courage. J'ai retenu particulièrement deux déclarations. Celle d'Ellen Mac Arthur, une célèbre navigatrice pour qui, "être courageux, c'est faire face à l'imprévu. Moi, je ne suis pas une personne courageuse (...) Les courageux sont souvent des anonymes, pas du tout des héros, des gens qui sont poussés dans la vie et trouvent toujours l'énergie nécessaire pour s'en sortir." Et voici le témoignage émouvant de Kévin, un petit garçon de 9 ans qui à l'époque (en 2003) s'était perdu à la Planche des Belles Filles, dans le massif du Ballon d'Alsace, Il avait passé une nuit seul, par moins 10°.

Voici ce qu'il répond, lui : "Pour moi, le courage, c'est ne pas avoir peur de la mort. Mon oncle et les bénévoles, eux, en ont : ils ont passé la nuit à me chercher, alors que les gendarmes avaient abandonné. Je me disais, moi, qu'il ne fallait pas paniquer. Mais ça, ce n'est pas du courage. Moi j'en ai pas souvent. L'autre soir, quand il y a eu le tremblement de terre, je suis allé réveiller maman. Plus tard, je voudrais être pisteur secouriste pour sauver des gens. C'est ça, le courage."

Avez-vous remarqué qu'Ellen, comme Kévin, dit : "Moi, je ne suis pas courageuse" ? De nos jours, alors que chacun veut paraître et briller, la modestie n'est-elle pas une des formes les plus authentiques du courage ?

 

Alors, Mireille, Bon courage.

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Dimanche 15 mars 2020

 

Mireille,

 

C'était hier une fête de famille. L'un de nos neveux nous avait invités pour célébrer nos anniversaires, ma sœur, mon frère et moi, tous trois nonagénaires. Eh oui, si ma sœur célèbre son 93e anniversaire, mon frère, lui, en est arrivé à l'âge respectable de 96 ans ; et moi, à 99 ans, je suis l’aîné de la fratrie. Donc, et même en ne tenant pas compte des consignes gouvernementales, nous avons tenu à braver « ce mal qui répand la terreur. ». Non pas «  la Peste puisqu'il faut l'appeler par son nom.. », mais un coronavirus nommé le 'covid-19'. Peut-être plus dangereux que la peste évoquée par La Fontaine. Certes, « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés », de la Chine aux USA, de l'Europe à l'Afrique, le nombre de victimes ne cesse de grandir.

Bref, faisant fi des injonctions et des recommandations provenant de multiples sources, nous nous sommes retrouvés, en ce mois de mars, puisque nous trois, nonagénaires, nous sommes nés aux prémices du printemps. Certes nous ne sommes plus en très grande forme. Il y a eu la maladie, les accidents divers qui ont marqué nos parcours. Pas besoin d'attendre la survenue du 'covid-19' pour nous trouver dépendants.

C'est ainsi que ce matin, il nous faudra bénéficier des services et de la bienveillance d'une amie pour pouvoir aller voter. Bien. Mais ensuite, nous obéirons aux directives gouvernementales et nous demeurerons reclus, confinés dans nos demeures. Sans céder à une quelconque terreur

 

Donc, hier, le 'covid-19' qui sévit dan nos pays a été évoqué, mais sans qu les mesures préfectorales ne nous culpabilisent en notre célébration festive. C'est pourquoi, loin de toute pensée 'préservative', avant de me coucher, hier soir, en pleine confiance, j'ai dit : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit. Garde-moi de tout malheur. Garde mon âme dans la paix, près de toi, Seigneur.»

 

Et ce matin, grand soleil. Qu'il en soit de même dans votre cœur.

 

 

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Jeudi 12 mars 2020

Mireille,

Vous connaissez certainement l'histoire de la langue d’Ésope. A quelqu'un qui lui demandait quelle était la meilleure et la pire des choses, le fabuliste grec Ésope répondit : "la langue". Peut-être aujourd'hui répondrait-il "Internet". Mais, à y bien réfléchir, on peut dire de tous les objets, de toutes les inventions, qu'elles sont à la fois la meilleure et la pire des choses. Tout dépend de l'usage qu'on en fait. Ce qui me permet de communiquer avec vous, et donc de parvenir à d'agréables rencontres virtuelles, est utilisé par d'autres à des fins purement mercantiles, et par d'autres également, à des fins inavouables. Au livre du prophète Jérémin dont je lisais un passage à la messe, hier matin, il y a la réflexion des ennemis du prophète ; « Allons, attaquons-le par notre langue, ne faisons pas attention à toutes ses paroles. »  Il en est ainsi de tout. A l'un de mes confrères qui, un jour, me disait combien l'art de l'orateur était, non seulement utile, mais indispensable, je répondis en m'étonnant de ses propos. Alors, pour être plus direct, il m'expliqua combien sa prédication, par exemple, lui semblait nécessaire pour aider les fidèles, non seulement à comprendre la Parole de Dieu, mais aussi à la mettre en pratique. A quoi j'ai répondu qu'à ma connaissance, jamais personne ne s'était converti à la suite d'un sermon.

 C'était par manière de boutade que je faisais cette réponse un peu abrupte. Mais, parce que j'ai une longue expérience de la prédication, je connais parfaitement les limites du genre. Je sais aussi combien il est délicat : en parlant en public, on établit, certes, une communication avec ses auditeurs, mais on peut, avec un peu de doigté, soit flatter, soit choquer, soit révolter. On peut même aller jusqu'au viol (des consciences, bien sûr). Donc, pour rejoindre notre ami Ésope, la langue peut être la meilleure comme la pire des choses.

 Pour en revenir à Internet, je souhaite que ces lettres que je vous adresse régulièrement vous apportent ne serait-ce qu'un sourire. Comme le rayon de soleil qui, en cet instant même, éclaire mon bureau.

Bonne journée, Mireille.

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Dimanche 8 mars 2020

Mireille,

En relisant récemment, une fois de plus, l'évangile de la guérison d'un paralysé à Capharnaum, je pensais à quelques-uns de mes amis qui, comme l'infirme dont on nous parle dans ce récit, sont devenus entièrement dépendants. Je suis, moi aussi, dépendant et depuis bientôt trois ans, suite à un accident qui me prive d'une marche assurée, je connais les inconvénients d'une telle situation. A part les personnes d'une association qui viennent m'assister matin et soir, souvent, je ne vois souvent personne d'une journée. Mais je ne me plains pas. J'ai tellement d'occupations en tous genres qui me sollicitent, que je ne trouve jamais le temps long. Cependant je pense à tant de personnes que j'ai connues, et à tous ceux qui me sont inconnus, qui subissent aujourd'hui toutes sortes de formes de réclusions.

Lorsque j'étais actif et valide, je rendais visite à un homme de mon âge, qui est depuis des années dans un fauteuil roulant. J'ai téléphoné récemment et sa femme m'a répondu : je viens de le lever. Sans sa femme, constamment aux petits soins avec lui, il serait depuis des années dans un lit d'hôpital ! Je pense également à plusieurs correspondants, dont une jeune amie tétraplégique à la suite d'un accident de la route. Il y a tant de malheureux qui comme elle ne peuvent pas remuer, ne serait-ce qu'un doigt ! Tous et toutes, ils sont dépendants, pour survivre, d'un personnel dévoué et attentif.  

Les dépendances sont plus ou moins importantes. Elles ont toutes en commun, comme leur nom l'indique, le fait que l'on a plus ou moins besoin des autres. Pour des choses élémentaires et banales ou pour des soins plus importants et plus sophistiqués. Heureux ceux qui sont ainsi entourés, soutenus, encouragés par la présence affectueuse de proches ou d'amis. Nous qui sommes, Dieu merci, moins dépendants, nous qui pouvons communiquer, nous débrouiller un peu seuls, nous pouvons, souvent, avoir la chance de découvrir et de reconnaître un peu tous les gestes d'affection, de solidarité, de gentillesse et de dévouement qui se multiplient au service des handicapés. Ainsi, quand on me parle du "métier" d'infirmière ou de personnel soignant, je réplique toujours par le mot "service" qui, à mes yeux, est plus noble que le mot "métier". Connaissez-vous la remarque d'une petite religieuse qui soignait les lépreux ? A une touriste huppée qui, manifestant sa répulsion, s'exclamait "Moi, je ne ferais pas ce métier-là pour tout l'or du monde", elle répliqua : "Moi non plus !"

 Donc, le paralysé de notre évangile a eu la chance d'avoir des copains astucieux. Non seulement ils l'on porté jusqu'à Jésus, mais ils ont eu le culot de dégarnir le toit pour descendre le malade dans la pièce où le Christ se trouvait. Il ne m'est pas indifférent d'apprendre, par le récit, qu'en premier, Jésus a "vu leur foi", avant de s'occuper du paralysé et de lui dire : « Lève-toi et marche ». C'est cette extraordinaire solidarité qui a été remarquée en premier, et c'est à cause de cette foi que Jésus a relevé le pauvre malade.

On appelle cela d'un nom qui, peut-être, ne nous dit rien : la communion des saints. On se "porte" les uns les autres, et cela crève les toits qui nous enferment.

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Jeudi 5 mars 2020

 

Mireille,

 

Catherine et Françoise, sont venues la semaine dernière me souhaiter mon anniversaire. Catherine est la fille, et Françoise, la veuve de Pierre, mon vieil ami, qui est décédé l'an dernier. Pierre était mon aîné de huit jours. Je crois vous avoir déjà raconté dans quelles circonstances il avait été la première pers944onne que j'avais confessée, le premier jour de mon ministère comme vicaire à Saint Christophe de Belfort, le 20 juillet 1944 . Nous avions tous deux 23 ans.

Pierre avait donc été mon premier « paroissien » et il était l'un de mes plus fidèles amis. Pensez donc : près de 75 ans de relations fraternelles ! Un jour, je lui avais téléphone pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. On avait un peu bavardé. Et voilà qu'à ma grande surprise, il m'avait déclaré : "Moi, ça va, à part quelques périodes d'angoisse." Lui que je connaissais plein de vie, homme de projets, grand voyageur et sérieux randonneur, toujours jeune d'esprit et de cœur, sa réflexion m'avait étonné. Au moins autant que l'explication qui avait suivi : il voulait dire comment la perspective de la fin le perturbait parfois au point de l'angoisser.

Cela me rappelle notre ancienne "aide aux prêtres", que j'avais trouvée, un jour, en larmes. Et comme je lui demandais pourquoi elle pleurait, elle m'avait dit tout de go : "Ce n'est pas juste ! La vie n'est pas juste : pourquoi faut-il mourir un jour ?" Je crois qu'elle venait de découvrir subitement, en son grand âge, notre condition mortelle. Ce qui est étonnant. Du moins pour moi. Cette découverte de ma finitude, je l'ai faite dès ma prime enfance. Depuis, elle est intégrée dans ma vie. Pas très agréable, certes, mais enfin, il faut être réaliste. Par contre, j'ai rencontré un jour une amie de ma génération qui me disait comment en vieillissant, elle avait de moins en moins peur de la mort.

Certains s'en tirent par la "distraction", au sens pascalien du terme : "moins j'y pense et mieux je me porte", disent-ils. Je préfère ma propre attitude réaliste, qui consiste à vivre le plus intensément possible le reste de mes jours. Je crois d'ailleurs que c'est ce sentiment de finitude, de limitation de la vie, qui lui donne tout son relief, toute son importance, toute sa saveur. A déguster sans modération.

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Dimanche 1er mars 2020

 

Mireille,

Un spécialiste a publié récemment les résultats d'une étude sur l'"âge subjectif" des Français. C'est-à-dire l'âge que l'on se donne, indépendamment de l'âge réel. Près de 10 000 personnes ont répondu à trois questions :

·       * Je fais les choses comme si j'avais... tel âge.

      * J'ai les mêmes centres d'intérêt qu'une personne de.... tel âge

      * Au fond de moi, j'ai le sentiment d'avoir.... tel âge.

La moyenne des trois réponses avait pour but de calculer l'âge subjectif que chacun s'accorde. Les résultats de cette consultations sont instructifs. Avant 20 ans, la tendance des jeunes est plutôt à se vieillir, histoire de rejoindre le club des "grands". Mais sitôt franchie la barrière de l'adolescence, la tendance est au rajeunissement. Et plus on est âgé, plus on se rajeunit... mentalement. De 1,2 an entre 20 et 34 ans, de 8 ans entre 35 et 49 ans, de 15 ans pour ceux qui ont entre 50 et 64 ans et - tenez-vous bien - de 19 ans pour les 65 ans et plus. Les trois-quarts des seniors agissent et pensent comme s'ils étaient plus jeunes. Refus inconscient de son âge réel ? Refus instinctif de la mort ? C'est vrai qu'accepter son âge, c'est accepter dans sa tête l'idée de mourir un jour.

Ce matin, quand je me suis réveillé et que mon esprit a surgi - lentement- des brumes de l'inconscient, je me suis souhaité un Joyeux Anniversaire. Puis, en me regardant dans la glace, je me suis demandé, moi aussi, s'il n'y avait pas quelque erreur dans l'état civil qui me donne 99 ans. Tant le teint paraissait frais, l'œil vif, l'esprit délié. Certes, je ne me fais pas l'illusion de me rajeunir de 19 ans. Je suis réaliste et, comme dit le psaume : "L'homme, ses jours sont comme l'herbe : comme la fleur des champs il fleurit ; dès que souffle le vent, il n'est plus, même la place où il était l'ignore." Et l'arthrose, ainsi que les nombreux handicaps du grand âge, sont là pour me rappeler mon âge réel. C'est pourquoi, ce matin, au lever, je me suis redit le petit poème du plus ancien de mes poètes préférés, Clément Marot :

"Plus ne suis ce que j'ai été
Et plus ne saurai jamais l'être
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour tu as été mon Maître
Je t'ai servi sur tous les dieux
Ah si je pouvais deux fois naître
Comme je te servirais mieux.

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Jeudi 27 février 2020

Mireille,

La radio émettait son ronron habituel alors que je préparais mon repas. Tout à coup, je suis tombé en arrêt : un commentateur parlait d'un auteur (dont je n'ai pas entendu le nom) qui s'est suicidé en laissant un mot expliquant son geste. Il disait en substance : mon œuvre est terminée, je n'ai plus rien à faire sur cette terre. Je vous quitte.

Le commentateur, après avoir rappelé ces faits, a continué en faisant l'éloge d'un tel geste. Il parlait de sa grandeur, de sa noblesse. Et il expliquait que beaucoup devraient en faire autant, qu'il y avait trop d'inutiles sur cette terre, à commencer par les vieillards. Une fois qu'on a "fait son temps", on devrait disparaître. Et de critiquer ouvertement tous ces vieux qui se raccrochent à la vie !

J'ai eu d'abord un réflexe de colère. Puis, à la réflexion, je me suis contenté de sourire. Encore une fois, je ne sais rien de l'auteur, et pour moi celui qui 'parlait dans le poste' m'est inconnu. Je me suis demandé quel pouvait être son âge et s'il avait déjà entrepris de bâtir son œuvre. Je ne sais donc pas quelle sera son attitude, s'il parvient un jour au 'grand âge'. Pour moi, qui y suis parvenu, je peux lui assurer que je ne me raccroche pas à la vie. Je vis, simplement. Le moins mal possible. Mais je n'admets pas les réflexions primaires de ce commentateur. Qu'il y ait chez certains des pulsions morbides, c'est certain, mais ça se soigne. Pour moi, la vie, c'est un cadeau merveilleux qui m'a été donné.

Cela me rappelle les doléances d'une maman à qui le fils, qui a une vingtaine d'années, donne beaucoup de soucis. Il ne travaille pas beaucoup, redouble habituellement ses années de fac', se drogue et conduit comme un fou, me dit-elle. Comme elle lui en faisait reproche, il lui a répondu tranquillement : "Et si je me tue, ça n'a pas d'importance ! J'ai vécu, j'ai fait toutes les expériences possibles. Je n'attends plus rien de la vie. Cela m'est égal de mourir !"

Pauvre petit ! S'il pouvait un jour découvrir - avant de mourir - combien c'est beau, la vie .

 

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Dimanche 23 février 2020

 

Mireille,

 

Il ne faut pas faire le malin. Je me le dis souvent. Je me le répète depuis hier matin. Il faut que je vous raconte.
 

Bouchra, c'est l'une des employées de l'AFPA (Aide aux Personnes âgées) qui vient le matin et le soir pour des travaux domestiques, que mes handicaps m'empêchent de faire moi-même. Souvent, la conversation que nous entretenons, elle et moi, est particulièrement instructive. C'est ainsi, par exemple, que j'ai découvert la richesse des croyances et des traditions propres aux musulmans originaires du Maroc. Car Bouchra, qui est née au Maroc, a reçu une bonne formation religieuse de sa propre maman.

Donc, hier matin, j'en suis venu à lui expliquer que la veille j'avais animé un petit club biblique, que le thème de notre réunion était le Saint Esprit, ce qui, ai-je ajouté, ne figure pas dans les croyances de l'Islam.

 

Une réflexion qui m'a valu une prompte riposte de ma jeune interlocutrice. Le mot Esprit Saint, m'a-t-elle dit, figure à plusieurs reprises dans le Coran. Le Livre sacré emploie à plusieurs reprises le mot arabe « ruh », qui signifie « souffle », « respiration ». Il s'agit, m'a-t-elle dit, du souffle de Dieu, de sa respiration, Elle tint alors à me préciser ce que sa maman lui a enseigné : Allah, pour créer l'homme, a façonné un modèle en terre, puis a soufflé dans les narines de cette statue inanimée son souffle (ruh), sa propre respiration, pour lui donner la vie, sa vie. Elle ne savait pas que ce récit de sa maman figurait dans notre Bible et n'était qu'une reprise exacte du début du chapitre 2 de la Genèse.

 

Mais tout ce qu'elle sait de sa religion, m'a précisé la jeune fille, elle le tient de sa maman ; et elle a continué en m'expliquant que chaque matin, en se réveillant, elle se tourne vers la fenêtre et elle demande à Allah de lui donner son souffle divin. « Car, a-t-elle ajouté, quand je dors, cela ressemble à la mort, mais chaque matin, au  réveil je respire profondément,  je demande et j'aspire le souffle de Dieu ».

Je me suis alors souvenu d'un vieux moine, adepte du yoga, qui écrivit un jour cette belle phrase : «  Chaque matin, au réveil, j'ouvre la bouche et j'aspire, j'aspire ton souffle, Seigneur. » Et moi qui venais de passer des heures à préparer ma réunion, et deux heures, avant-hier, à débiter des explications théologico-intellectuelles sur le Saint Esprit ! J'ai eu alors l'impression d'être passé à côté du sujet.

 

Non vraiment, il ne faut pas faire les malins.

 

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Jeudi 20 février 2020

 

Mireille,

 

Quelle idée ! Je lis dans une revue récente un commentaire acerbe sur la gouvernance de notre président. L'auteur l'accuse de 'monarchisme'. Est-ce simple malveillance de sa part ? Ou serait-ce dans l'esprit de l'auteur une réelle crainte d'un vaste retour en arrière ? Notre président aurait-il l'étoffe d'un dictateur totalitaire ? Le dernier 'monarque' qui a régné sur notre nation (jusqu'en 1871), c'est Napoléon III. Il conduisit notre pays à la catastrophe. Et depuis, le régime que nous avons adopté, c'est la République, avec ses aléas divers. Qu'elle soit première, deuxième, troisième... jusqu'à la cinquième, « on fait-avec ». Quand ça ne va plus, on change. Souvent avec les mêmes. Comme le disait un humoriste du XIXe siècle : « la France est un pays de 50 millions de sujets...sans compter les sujets de mécontentements ». Alors, Gilets jaunes, mobilisations syndicales contre la réforme du régime des retraites, grèves, manifestations grandes ou petites dans nos villes, dégradations en tous genres... blocages des transports en commun, tout est bon pour contester la moindre velléité de changement chez « ces princes qui nous gouvernent », comme le disait jadis un homme politique. Défense de touchez à « nos avantages acquis ». J'avoue que je ne comprends pas.

 

Ou plutôt, que je comprenais pas, jusqu'au jour où je me suis souvenu de tous les séismes dont j'ai été témoin tout au long des 99 ans de ma longue existence. Depuis la crise économique de 1929, la naissance menaçante des ligues d'extrême droite, les manifestations qui se terminèrent dans le sang le 6 février 1934. Certains virent dans la manifestation du 6 février une tentative de renversement de la République. Par crainte des fascistes, les partis de gauche se rassemblèrent alors et ce fut le Front Populaire, sa gouvernance, 1936, les grandes grèves " pour le pain, la paix et la liberté ", la semaine de 40 heures et deux semaines de congés payés,.. et la dévaluation du franc... Fin du Front Populaire. Et bientôt la guerre,

En 1939, j'étais en Terminale. Notre prof de géographie nous expliquait péremptoirement et chiffres à l'appui pourquoi l'Allemagne ne pouvait pas gagner la guerre. Et ce fut la débâcle. Terrible désillusion. Ce qui m'a appris à relativiser les événements, à ne plus jamais dramatiser les périodes plus ou moins sombres que vit notre « cher et vieux pays »

 

Et demain ? A l'empereur Napoléon qui, heureux de la naissance de son fils, s'écrie : « L'avenir est à nous », Victor Hugo, dans un poème célèbre, répond : « Non, l'avenir n'est à personne ! Sire, l'avenir est à Dieu. »

 

Alors, confiance !

 

 

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Dimanche 16 février 2020

Mireille

Soyez sans crainte. Je ne vais pas vous parler d'un nouveau système de calcul des retraites français. Certes, je comprends que très nombreux soient mes concitoyens personnellement concernés. Que les syndicats de toute obédience se fassent les interprètes de leurs adhérents, c'est tout à fait normal. Quant aux moyens employés, je comprends qu'ils soient discutables...et discutés. Simplement je souhaite, comme tout le monde, que le débat trouve enfin une solution. A mes yeux, cette solution passera, pour une large part, par les délibérations de nos élus, députés et sénateurs. Ils sont élus pour cela.

Dans tous les pays qui vivent sous un régime démocratique, il y a des députés qui sont chargés de formuler, puis de voter et occasionnellement, de modifier la Constitution ou les lois. Ces lois, rédigées par des hommes, peuvent en effet être supprimées ou améliorées par des hommes. A eux donc, je souhaite bon courage et lucidité.

Et dans l’Église ? Certes, il n'y est pas question de délibérations ni de votes du peuple de Dieu. Le Droit canonique, qui constitue sa propre législation, est l’œuvre des instances romaines. Il est périodiquement modifié et adapté aux circonstances. Plus rarement, rajeuni ! Par contre, il n’en est pas de même de la loi divine. Telle qu’elle nous est connue par la Bible, et parce qu’elle a été donnée par Dieu à son peuple, par l’intermédiaire de Moïse, sur le Sinaï, elle est en principe inamovible. C’est du moins ce que professaient « scribes et pharisiens » au temps de Jésus. Dans ce régime théocratique qui était celui d’Israël, on ne pouvait pas toucher aux lois qui régissaient le peuple.

Or voici que Jésus s'adressant à ses premiers disciples, s’en prend vigoureusement à cette législation. Vous avez entendu : à de nombreuses reprises, il dit : « Il a été dit aux anciens... eh bien moi, je vous dis... » N’est-il pas en train d’apporter des amendements aux lois de son pays, de réviser ce qui était le plus sacré : la législation de l’Ancien Testament ? En réalité, il ne touche pas aux lois. Ce dont il s’agit, ce ne sont pas les lois elles-mêmes, mais notre relation aux lois, notre manière de les concevoir et de les appliquer. Rappelez-vous : il a déclaré qu’il n’est pas venu abolir la loi, mais la porter à sa perfection. Pas un seul mot, pas un seul iota (la plus petite lettre de l’alphabet) n’en seront supprimés. Il s’agit d’un changement du cœur et non d’une modification de la loi. Plus question d’un légalisme étroit, comme celui qui était pratiqué de son temps par l’élite religieuse d’Israël. Pour lui, il y a une exigence plus grande : celle de l’amour. Rappelez-vous encore : à cet homme qui lui demande quel est le grand commandement, il répond en citant le premier commandement du Décalogue - « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force » – commandement auquel il accole le second, 'qui lui est semblable' : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Ce qui veut dire que l’important pour Jésus, ce n’est pas la règle, mais la façon dont elle est mise en pratique. Cette recommandation s’applique non seulement aux lois divines, mais à toutes les législations diverses de nos divers pays. Des législations qu’il nous faut respecter, bien sûr, même si nous savons qu’elles peuvent être modifiées, perfectionnées ou même annulées. Mais dans nos manières de leur obéir, il faut introduire une loi supérieure : dépasser ce qui est de l’ordre du droit et de la justice et y faire prévaloir la loi de l’amour.

Ah, si seulement nos concitoyens, tous nos concitoyens, pouvaient recevoir et mettre en œuvre le conseil de Jésus :

« Tu aimeras ton prochain COMME TOI -MEME »
 

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Jeudi 13 février 2020 

 

Mireille,

De temps et temps, il m'arrive de faire de l'ordre dans la pièce où je vis. C'est ainsi qu'hier, j'ai commencé à trier l’important courrier que j'ai reçu à l'occasion de Noël et du Nouvel An. Cela fait du bien de retrouver tant de cartes de vœux, signes de tant de relations amicales d'autrefois. Elles nous permettent souvent de renouer avec des amis et des amies du temps passé.

Ainsi en est-il d'Anne, que j'ai connue petite fille, et dont je n'avais pas de nouvelles depuis des années. Elle est maintenant mariée, heureuse épouse et heureuse maman de deux petits, un garçon et une fille. Elle me l'écrit, à propos de sa 'joie de vivre', dit-elle. Et elle ajoute : 'c'est vrai que je suis heureuse. C'est mon mariage qui me rend heureuse. Il y a des mariages heureux; il faut que cela se sache ! J'ai mon lot de tracas et de soucis, bien-sûr; mais je suis en bonne santé et aimée. Que demander de plus'.

 l faut que cela se sache, qu'il y a des mariages heureux. La remarque d'Anne m'a fait réfléchir. C'est vrai qu'on porte davantage attention à ce qui ne marche pas, à ce qui rate, à ce qui est source de malheur, qu'au simple bonheur quotidien. Souvent, quand on me dit : "Rendez-vous compte, il y a 40% de couples qui divorcent", je réponds : "Rendez-vous compte : il y a donc 60% des couples qui marchent !"

"Les peuples heureux n'ont pas d'histoire", dit le proverbe. C'est faux. Ils ont une histoire, mais une histoire qui n'intéresse pas les mauvais historiens toujours en quête de sensationnel. L'histoire des peuples heureux, elle intéresse les vrais historiens. C'est plus ingrat, et ça ne fait pas vendre beaucoup de bouquins, mais c'est important. Il en est de même pour les couples. "Les couples heureux n'ont pas d'histoire", diront les gens superficiels. Et c'est vrai qu'avec leur histoire, on ne fera jamais des romans aussi célèbres que Madame Bovary. Mais sous le regard de Dieu et sous le regard des hommes attentifs, leur histoire est infiniment plus riche et plus belle. C'est une histoire sacrée.

"Il faut que cela se sache !".

Voilà, Anne, c'est fait.

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Dimanche 9 février 2020

 Mireille,

Elle a connu bien des malheurs, cette brave sexagénaire que j'ai rencontrée dernièrement. Sachant que j'étais prêtre, elle a tenu à me confier ses préoccupations et à me raconter un peu sa vie. Elle n'avait sans doute pas trouvé dans son entourage "une oreille qui écoute" suffisamment attentive. Bref, une fois de plus, j'ai été ému d'entendre le récit d'une vie, avec ses joies, certes, mais aussi avec ses peines. Un mari décédé prématurément, des enfants qui vivent loin d'ici, et qui ne se soucient pas tellement de leur maman. "Vous comprenez, m'a-t-elle dit comme pour les excuser, ils ont leur vie, leur famille, leurs propres soucis." Bref, la solitude, jusqu'à ce qu'un jour elle rencontre le compagnon idéal pour une nouvelle existence. Hélas, le "compagnon idéal" s'est révélé, à l'usage, un compagnon frivole, égoïste et profiteur. Et un jour, il est parti.

 

Depuis, elle attend. Elle l'attend, lui, espérant qu'il reviendra. Elle est prête à lui pardonner, à tout effacer, à recommencer. Et en attendant, elle consulte les voyantes. C'est d'ailleurs pour avoir mon avis, je pense, qu'elle a demandé à me rencontrer. Eh oui, elle dépense des sommes folles en téléphone. Elle m'a expliqué : on fait un numéro (vous savez, les fameux 08, à tant de centimes d'euros la minute), et on attend son tour. En attendant, on écoute les demandes de ceux et celles qui vous précèdent. Puis, quand vient votre tour, vous posez vos questions et le ou la voyante vous dit votre avenir. Ma brave dame demande toujours la même chose : si elle peut espérer qu'il reviendra, et quand. Les réponses varient selon les jours, entretenant l'espoir. L'espoir d'un avenir heureux. L'espoir fait vivre, m'a-t-elle dit, comme pour s'excuser de ce qu'elle-même, qui est une femme intelligente, m'a-t-il semblé, considère comme une bêtise. Mais c'est plus fort qu'elle, a-t-elle ajouté.

 

J'ai expliqué le plus simplement possible pourquoi je n'y croyais pas. Même pas en raison de ma foi chrétienne, mais simplement parce que je sais que personne ne peut dire ce que sera demain. Et d'ailleurs, c'est ce qui fait l'intérêt de la vie, cet imprévu quotidien. J'ai essayé d'expliquer. Et voilà qu'en dernier argument, elle m'a dit : "L'autre jour, à la messe, le prêtre a bien dit que les Mages étaient des astrologues, des diseurs de bonne aventure, n'est-ce pas ? Et pourtant, c'est leur science qui les a mené à Bethléem !" Interloqué, je n'ai pu que lui répondre : "Tous les chemins mènent à... Jésus".

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Jeudi 6 février 2020

Mireille

« Has been », vous connaissez ? C'est ainsi que les Anglais qualifient les personnes qui, comme moi, sont parvenues au 'grand-âge'. Has been se traduit en français par ces mots : 'il a été'. Avec, au choix, une nuance d'ironie, de pitié ou d'indifférence.

Il faut reconnaître que la vieillesse, quand elle est vécue dans la solitude, n'est pas toujours facile à vivre. Tant de vieillards sont délaissés ! Dieu merci, ce n'est pas mon cas. Sans parler des soins attentifs de ma proche famille, je ne manque pas de visites amicales, celles de voisins ou celles d'anciens paroissiens. Toutes ces visites attentionnées m'aident à affronter les handicaps qui limitent mon activité. Mais je pense souvent à toutes celles et tous ceux que j'ai connus et qui souffrent, souvent en silence, de la solitude. Et je ne parle pas des amis, des amies qui sont internés en certains Ehpad, dépourvus de chaleur fraternelle et de sollicitude affectueuse. Has been ?

Et voilà que, la semaine dernière, notre cher pape François a prononcé une belle exhortation qu'il a intitulée « La richesse des années », ajoutant « c'est la richesse des personnes, de chaque personne en particulier, qui a derrière elle de nombreuses années de vie, d’expérience et d’histoire. C’est le trésor précieux qui prend forme sur le chemin de la vie de chaque homme et de chaque femme, quelles que soient ses origines, sa provenance, ses conditions économiques ou sociales. Parce que la vie est un don, et quand elle est longue, c’est un privilège, pour soi-même et pour les autres. Toujours, c’est toujours ainsi...... »

C'est pourquoi ce matin, je cède volontiers la parole au pape François. Mieux que quiconque, il explicite son propos. Vous saurez apprécier.

«  Au XXIe siècle, la vieillesse est devenue un des traits distinctifs de l’humanité. En quelques décennies, la pyramide démographique – qui reposait à une époque sur un grand nombre d’enfants et de jeunes, et qui avait au sommet peu de personnes âgées – s’est inversée.... La présence considérable de personnes âgées constitue une nouveauté pour tous les environnements sociaux et géographiques du monde.

Dans la Bible, la longévité est une bénédiction. En accordant la vieillesse, Dieu notre Père nous donne du temps pour approfondir notre connaissance de lui, notre intimité avec lui, C’est le temps pour se préparer à remettre notre esprit entre ses mains, définitivement, avec la confiance des fils. Mais c’est aussi un temps de fécondité renouvelée. « Dans leur vieillesse, ils porteront encore du fruit », dit le psalmiste (Ps 91,15). Le dessein de salut de Dieu, en effet, se réalise également dans la pauvreté des corps faibles, stériles et impuissants. Du sein stérile de Sara et du corps centenaire d’Abraham, est né le peuple élu.
Quand nous pensons aux personnes âgées et que nous parlons d’elles, nous devons apprendre à modifier un peu le temps des verbes. Il n’y a pas seulement le passé comme si, pour les personnes âgées, n’existaient qu’une vie derrière elles et des archives moisies. Non ! Le Seigneur peut et veut écrire avec elles aussi des pages nouvelles, des pages de sainteté, de service, de prière… Aujourd’hui, je voudrais vous dire que les personnes âgées aussi sont le présent et le demain de l’Église. Oui, elles sont aussi l’avenir d’une Église qui, avec les jeunes, prophétise et rêve ! C’est pourquoi il est si important que les personnes âgées et les jeunes parlent entre eux, c’est très important....

La vieillesse n’est pas une maladie, c’est un privilège ! La solitude peut être une maladie, mais avec la charité, la proximité et le réconfort spirituel, nous pouvons la guérir. …..

 

(Des propos à déguster, sans modération.)

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Dimanche 2 février 2020

 

Mireille,

 

Dans la première page du numéro de ce dimanche, mon journal La Croix publie une bonne caricature. Elle représente de dos un citoyen britannique tel que, depuis des année, les caricaturistes le représentent, avec redingote, chapeau melon et, à la main, un parapluie. C'est l'une de ces caricatures qui en disent souvent plus long que de grands articles. Il en est de même par exemple, pour le brave français, béret sur le crâne et la baguette de pain sous le bras.

 

Eh oui, nos amis d'outre-Manche nous quittent. Bye bye ! Vont-ils emporter avec eux pluies, smogs et autres pollueurs atmosphériques qui, parait-il, sont leur héritage ancestral ? . Ce serait souhaitable, mais bien improbable. Malgré leur départ, les temps gris, froids et humides qui sont les nôtres ne cesseront pas. Et, tout aussi déprimantes, ces longues nuits d'un interminable hiver, aujourd'hui encore. Chaque matin, je peste jusqu'à ce qu'enfin le jour commence à paraître. Une jeune infirmière, reçue avant-hier, me disait combien elle, comme ses malades, aspirent à voir apparaître enfin la lumière matinale.

 

Un jour nouveau ! Nous en avons tous besoin et nous l'attendons avec impatience. Dès les temps très anciens déjà, les peuples germains scandinaves, celtes célébraient en ce premier jours de février le culte de l'ours. Ce jour là ils fêtaient la sortie d'hibernation de l'ours. Il s’agissait du moment où l’ours sortait de sa tanière pour voir si le temps était clément.

 

Et nous voilà enfin parvenus, en ce 2 février, à la Chandeleur. Les rites païens ont été remplacés par une fête chrétienne. Les processions païennes avec des chandelles ont fait place à une fête de la Présentation au Temple de l'Enfant Jésus, lumière destinée à éclairer toute l'humanité.

C'est l'annonce prophétique d'un vieillard, Siméon. Il est pour nous porteur d'une bonne nouvelle : la lumière a un nom, et Jésus est cette lumière. On en a bien besoin, en ces jours que nous vivons. J'ai souvent l'impression que notre monde marche dans une nuit de plus en plus dense. Et voilà que Jésus, lumière pour le monde, s 'adresse à nous pour une invitation. Il dit à chacun de nous : « Vous êtes la lumière du monde ». Alors, si vous le voulez, sachez transmettre cette bonne nouvelle. A nous de diffuser la Lumière.

 

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Jeudi 30 janvier 2020

 Mireille,

La sclérose nous guette tous. Pas nécessairement le durcissement de tel ou tel organe de notre corps (du moins je l'espère). Mais cet état d'esprit de celui qui ne sait plus évoluer, qui a perdu toute souplesse, qui reste figé dans ses manières de faire, ses modes d'agir, ses idées fixes. Avec l'âge, sclérose du cœur et de l'esprit, comme sclérose de nos tissus risquent de nous paralyser et de nous faire mourir.

Je me disais cela dernièrement, après avoir rencontré un couple de nouveaux retraités qui sont en train de bien amorcer leur passage à une retraite active. Ils viennent d'accepter une responsabilité de bénévoles dans une importante association caritative de la région. Est-ce l'enthousiasme des néophytes, le désir de bien faire ou le regard critique du nouvel arrivant qui, de l'extérieur, peut mieux se rendre compte des déficiences du système ? Toujours est-il qu'ils ont entrepris, dans le secteur de l'association qui leur est confiée, de rationaliser l'organisation, pour qu'elle soit plus facile à gérer et plus efficace, dans l'intérêt des bénévoles et au service des "assistés", si nombreux de nos jours.

Oui, mais voilà ! Immédiatement, les plus anciens se sont élevés contre une telle rationalisation, sous prétexte que « ce n'est pas nécessaire », qu'on a toujours fait autrement, que ça marchait bien avant, qu'on ne voit pas pourquoi il faudrait tout bouleverser, bref, préférant le statu quo médiocre et le ronron habituel à un rangement qui leur apparaît comme un réel dérangement de leurs traditionnelles habitudes. Les deux couples avec qui je déjeunais - l'autre couple connaît très bien la situation - me disaient combien il était difficile de modifier quoi que ce soit, tant les habitudes prises au fil des ans sont devenues des manies mortelles, et tant, avec l'âge, la susceptibilité des personnes qu'on veut simplement aider se fait grande.

N'en est-il pas de même ces temps-ci, de quantité de « mouvements » qui ne sont certainement pas en mouvement, mais protestent, défilent, manifestent pour que rien ne bouge de leur statut, et de leur éventuelle retraite ? « Cela s'est toujours fait » ! Que de fois cette réflexion n'a-t-elle pas été le prétexte avancé pour que rien ne bouge, pour que chacun s'endorme sur ses acquis. Et surtout qu'on ne dérange rien ! Ils oublient simplement que la sclérose - du corps, du cœur ou de l'esprit - c'est la mort.

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Dimanche 26 janvier 2020

Mireille,

Hier matin, sur le calendrier que j'ai affiché dans ma cuisine, je lisais une phrase de Camus. Je vous la recopie : « L'homme est l'inconcevable et scandaleux mystère de la beauté et du mal, du soleil et de la boue, de la vie et de la mort. »

Merci, mon calendrier, de me rappeler aujourd'hui ce qui fait la trame de mes interrogations depuis tant d'années. On voudrait sans cesse s'arrêter à la beauté, au soleil, à la vie, et les contempler, les déguster, en jouir. Mais la vie est là, avec ses informations matinales, qui presque toujours, et, en plus de tant de catastrophes naturelles inévitables, nous tiennent au courant de la progression quasi-inéluctable du mal dans le monde, nous rappellent que nous vivons dans ce monde de sang, de boue, de larmes et de mort.

Pire encore : en moi-même je discerne parfois ces zones d'ombre et de saleté, et ces pulsions morbides, sans cesse en conflit avec l'attrait du beau, du bien, du vrai. Pascaline, qui m'offrit un jour une remarquable terre cuite qu'elle avait modelée personnellement, m'expliqua que c'est « en travaillant sur le très beau texte de Job et sur le thème de la plainte  qu'elle avait voulu transcrire cette interrogation, cette condition humaine qui ne peut rien faire d'autre qu'ouvrir les bras tant pour demander « pourquoi » que pour dire « j'ai confiance ».

Pourquoi ? Seize fois, le pauvre Job réitère sa question. Plus qu'une interrogation, c'est l'expression de l'homme révolté. Mais Dieu ne répond pas directement à sa question, même s'il accepte d'être ainsi durement interpellé. Pourquoi ?, ce sera l'ultime interrogation de Jésus sur la croix. « Pourquoi m'as-tu abandonné ? », s'écrie-t-il. Avant de prononcer les mots de la confiance : « Entre tes mains, Père, je remets ma vie. »

Demander sans cesse « pourquoi », accepter de ne pas avoir de réponse, pouvoir dire également « j'ai confiance » : « l'être étonnant que je suis » (pour reprendre les mots de la Bible) se confie ainsi ce matin en Celui dont il est l'enfant.
 

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Jeudi 23 janvier 2020

Mireille,

Connaissez-vous Simone Weil ? Pas celle qui fut rescapée des camps de la mort, puis ministre du Général de Gaulle. Non. L'autre, celle qui fut... que dire d'elle pour la décrire ? Brillante agrégée de philosophie à 22 ans (1931), ouvrière chez Renault en 1935, engagée dans les Brigades Internationales en 36, ouvrière agricole en 41, employée dans les bureaux de la France combattante à Londres en 42. Atteinte de tuberculose, elle refusa un pneumothorax, elle refusa même de se nourrir, parce qu'elle voulait partager les souffrances des Français restés au pays, estimant que les Français de Londres étaient des privilégiés par rapport à eux. Elle y laissera sa vie en 1943, dans un sana anglais : elle voulait, contre la force, se situer toujours du côté des faibles, des vaincus, des opprimés, dans une recherche obstinée de la vérité et de la justice. Cette jeune femme juive, son évolution spirituelle et mystique la conduira aux portes du christianisme : ses écrits, publiés après la guerre, en font foi.

Si je vous parle d'elle ce matin, c'est que je suis tombé, hier, sur quelques phrases qu'elle écrivit un jour, et qui m'ont "interpellé" (comme on dit aujourd'hui). Je lui laisse donc la parole.

"La plénitude de l'amour du prochain, c'est simplement d'être capable de lui demander : 'Quel est ton tourment ?' (...) Pour cela, il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard. Ce regard est d'abord un regard attentif, où l'âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l'être qu'elle regarde tel qu'il est , dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d'attention." (Simone Weil)

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Dimanche 19 janvier 2020

Mireille,

Je suis en train de lire à nouveau, à mes heures perdues, un livre de Gilles Cantagrel intitulé "Le moulin et la rivière", que j'avais acheté autrefois, qui est une étude très bien documentée sur Bach. Et une fois de plus, je suis choqué par la manière dont les divers employeurs de ce musicien génial le traitaient, que ce soient des ducs, des petits princes ou les bourgeois qui régissaient la municipalité de Leipzig. Pour beaucoup, le grand Jean-Sébastien était un domestique, presque un larbin, payé avec parcimonie, dont les contrats de travail étaient rédigés minutieusement, et qui devait subir les remontrances de ses patrons s'il ne les observait pas scrupuleusement. Il en fut de même pour Mozart, qui fut traité - avec quel mépris et quelle désinvolture ! - pendant tant d'années, par son patron, l'archevêque de Salzbourg. Et quel métier que le leur ! On admire l'abondance de leur production, mais on oublie l'immense travail qu'ils durent fournir. Travail... et pauvreté. Bach aura jusqu'à la fin de sa vie du mal à "joindre les deux bouts" pour élever sa nombreuse famille, et Mozart est mort dans la plus noire misère.

Il n'y avait pas de "droits d'auteurs" à l'époque. Aujourd'hui, alors que la Sacem fait payer non seulement la télévision ou la radio pour chaque morceau diffusé, mais met également à contribution le patronage qui organise une kermesse, le coiffeur, si par malheur il fait fonctionner sa radio dans son salon, l'équipe de foot qui organise un loto, être musicien, acteur ou chanteur peut rapporter gros. Des exemples : l'une de nos vedettes préférées gagne plus de 10 millions d'euros par an, ce qui est faible par rapport à une chanteuse qui annonce 19 millions, mais convenable par rapport à une de ces vedettes qui monte, qui ne touche qu'un peu plus de 7 millions d'euros (dont 3 millions de droits d'auteur).

   Que les auteurs-compositeurs-interprêtes soient protégés et à l'abri du besoin, rien que de très normal. Qu'ils soient considérés comme des "vedettes", c'est dans l'air du temps. Qu'ils soient immensément riches, tant mieux pour eux ! Pour moi cependant, Jean-Sébastien et Wolfgang-Amadeus, dans leur constante pauvreté, demeureront toujours en première place parmi ceux qui ont le plus enrichi l'humanité.
 

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Jeudi 16 janvier 2020

 Mireille,

Régulièrement, je reçois des messages de la déléguée régionale d'Amnesty International (dont je fais partie), me demandant d'intervenir auprès des autorités d'un Etat pour obtenir la grâce d'un condamné à la peine de mort. Ces démarchez sont-elles efficaces ? Je l’ignore, la plupart du temps. Pourtant, la semaine dernière, j'ai appris un bonne nouvelle : l'homme pour lequel j'avais adressé une demande venait d'être amnistié.

C'est une bonne nouvelle pour tous les adversaires de la peine de mort à travers le monde. Ce peut être un exemple pour d'autres gouvernants dans le monde, à commencer par la Chine, qui détient le record mondial des exécutions capitales.

Je suis un adversaire résolu de la peine de mort depuis que j'ai assisté un condamné à mort jusqu'à l'instant de son exécution. C'était en 1946, au printemps. Jeune prêtre, j'avais, dans mes fonctions de vicaire, l'aumônerie de la prison. Cela depuis les jours de la libération. J'aurais dû déjà, fin 1944, assister dix hommes qui furent fusillés après un procès sommaire. Mon curé m'a épargné ce ministère : j'avais 23 ans ! Par contre, en 1946, il m'est revenu la charge d'accompagner jusqu'au poteau d'exécution un homme condamné à mort pour collaboration. Le jeune avocat commis d'office et moi-même, nous n'en menions pas large ce matin-là ! Heureusement pour nous, l'homme manifesta jusqu'au bout une réelle sérénité. Tous les détails de ces instants me reviennent en mémoire alors que je vous écris. Je vous les épargnerai, car je veux me les épargner. Sachez simplement que depuis ce jour, il m'est insupportable de voir une scène d'exécution capitale, que ce soit au cinéma ou à la télé : chaque fois, je ferme les yeux et me bouche les oreilles. Et je suis révolté d'apprendre qu'aux USA, des gens font des pieds et des mains pour pouvoir assister à une exécution !

Quand je vous dis que notre humanité n'est pas encore totalement sortie de l'animalité !

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Dimanche 12 janvier 2020

Mireille,
 

Clément d'Alexandrie vivait une bonne centaine d'années après la mort et la résurrection de Jésus. C'est l'un des plus anciens Pères de l'Eglise. Il avait une extraordinaire culture, aussi bien philosophique que poétique. J'aurais voulu le connaître et le fréquenter, car il manifeste souvent, dans ses écrits, un sens de l'universel, un esprit de tolérance qui devaient être rares à l'époque (comme aujourd'hui encore, d'ailleurs). A un tel point qu'il ne fut pas toujours compris, accepté ni respecté de son temps. Pensez donc : il osait mettre sur le même pied la poésie d'Orphée et celle de David ! Ce matin, je trouve un texte de lui qui m'en dit long sur l'Incarnation. Plus que bien des traités théologiques. Je vous en cite quelques lignes :

"Ce descendant de David, qui existait avant David, le Verbe de Dieu, méprisant la lyre et la cithare, instruments sans âme, régla par l'Esprit Saint tout l'univers et tout particulièrement cet agrégé du monde qu'est l'homme... Il joue de cet instrument aux mille voix, et il chante lui-même en accord avec cet instrument humain. 'Car tu es pour moi une cithare, une flûte et un temple'"

Et de nous expliquer ensuite comment le Christ joue de cet instrument qu'est l'homme, lui qui s'est fait homme, avant de nous déclarer que chacun de nous est cet instrument entre les mains de Dieu, qu'il s'agit d'être bien accordé, pour que notre vie chante en résonance avec "le chant nouveau" qu'est l'existence humaine du Verbe de Dieu.

J'aime ce lyrisme, qui peut vous paraître un peu désuet, sans doute, mais qui m'invite à faire de toute ma vie un chant sans cesse renouvelé, comme une louange, comme un merci, comme une adoration.

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Jeudi 9 janvier 2020

 

Mireille,

 

La guerre - toute guerre - est une horreur. Quand le pape crie "Plus jamais la guerre !" il se fait simplement l'écho des milliards d'êtres humains qui l'ont connue, ou qui la subissent, aujourd'hui encore. La guerre est une horreur : dans la plupart des cas, elle transforme les humains en bêtes féroces, capables de toutes les turpitudes. Je ne sais pas si les guerres "en dentelle" du XVIIIe siècle faisaient preuve de plus d'humanité, quand le général, s'adressant à l'ennemi, s'écriait : "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !". Même s'il y avait certaines formes d'élégance et de courtoisie, il y avait des morts. Et en deux siècles, on a fait simplement des "progrès" fulgurants en la matière en inventant des moyens de destructions massives.

 

Je ne sais pas quel âge ont M. Trump et les dirigeants iraniens, et je ne veux pas le savoir;Mais lorsque les uns et les autres envisagent d'utiliser des violences guerrières et susceptibles d'entraîner la mort d'êtres humains, je pense qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, mais qu'ils sont sont condamnables, ceux de l'un ou l'autre camps qui envisagent la guerre comme solution de leurs dissensions. Aussi, quand j'apprends que 50 iraniens sont morts lors des obsèques d'un haut responsable militaire, alors qu'au milieu de la foule, tous criaient « A mort » à l'adresse des Américains, c'est que tous ces protagonistes n'ont rien appris : j'ai honte pour notre humanité et peur pour son avenir.

 

Pourtant, je ne veux pas vous paraître pessimiste. En vous écrivant, me revient en mémoire un récit des jours du débarquement en Normandie, en 1944. Une petite Georgette qui avait sept ans lorsqu'elle s'est trouvée avec sa famille en plein milieu de la bataille de Normandie, raconte : "Nous étions cachés dans une grange quand j'ai entendu ma mère crier qu'ils allaient se tuer. Alors, malgré son interdiction, je me suis approchée pour aller voir. Dans le champ, un soldat allemand et un soldat américain avançaient parallèlement, accroupis et cachés l'un de l'autre par une haie. Tout à coup, ils se sont relevés et se sont vus. Ils ont été comme pétrifiés, et puis tout d'un coup, ils se sont serrés la main et ont continué leur chemin."

 

Deux hommes qui se regardent et qui, d'un seul coup, ne voient plus, en face d'eux, un ennemi, mais simplement un autre humain ! Ah, si tous les hommes, toutes les nations de la terre pouvaient, ce matin, "se relever", se regarder, et voir, en face d'eux, non pas des juifs, des musulmans, des chrétiens, des noirs ou des blancs, mais simplement de pauvres humains !

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Dimanche 5 janvier 2020

 

Mireille,

 

"C'est mon opinion, et vous ne m'en ferez pas démordre !" Il avait la tête dure, cet homme rencontré il y a quelques années, et avec qui j'avais entamé une longue discussion, sur tout et sur rien. Très vite, je m'étais aperçu que, sur tout (et sur rien), il avait des idées bien arrêtées. Et, mon esprit de contradiction se réveillant, je prenais un malin plaisir à lui opposer des "peut-être", des "oui, mais", des "ce n'est pas certain". Ce qui ne faisait que l'endurcir dans ses opinions bien tranchées. Au bout d'un certain temps, j'ai renoncé. Il n'y a pas de discussion possible, si l'un des interlocuteurs se mure dans ses idées et ne veut rien remettre en question.

 

J'utiliserais volontiers le terme de "sectaire", pour désigner de telles personnes, si le mot n'avait pas un sens très péjoratif. Il désigne certes tous ceux qui ne veulent jamais changer d'opinion. On peut également les appeler des "intégristes". Mais le mot a une connotation trop religieuse. Donc, je ne sais comment les qualifier. Mais je sais qu'ils sont installés, une fois pour toutes, dans leurs idées, dans leur conception de la vie, des personnes, du monde, et que rien ne les en fera changer.

 

En opposition à ces gens figés, il y a ceux qui sont en quête, en recherche. Pour lesquels "rien n'est jamais acquis" définitivement, car "la vie est dans le mouvement" et le monde en perpétuelle évolution. Assurés d'une seule chose, c'est qu'ils ne sont assurés de rien. Et donc capables de remettre sans cesse en question leurs propres idées, leurs propres certitudes. Pour corriger. Pour vérifier. Pour approfondir.

 

Et si je fais ce matin cette opposition, un peu trop tranchée, en réalité, entre ceux qui sont installés et ceux qui sont en marche, c'est que l'évangile des Mages en est une bonne illustration. Ceux de Jérusalem, et notamment, les autorités religieuses, savent - ou croient savoir - tout du futur roi des Juifs. Alors, pourquoi chercher, puisqu'ils savent ? Les Mages, au contraire, se sont mis en marche, parce qu'ils sont en recherche de la vérité.

 

Je me souviens d'une caricature que m'avait envoyé, il y a quelques années, un ami belge. En guise de présentation, il avait écrit ces quelques mots : "Parmi les cartes animées que j'ai reçues, j'ai retenu celle-ci qui nous invite à célébrer un Noël authentique. Pas moyen de célébrer Noël en vérité sans penser au pays de Jésus et à toutes les saloperies que la bêtise humaine y inflige toujours aux populations. A commencer par ce mur. Mais il n'y a pas que là-bas : les murs de la haine sont dans les cœurs et dans les familles partout où il y a l'homme. Et le petit de Bethléem vient éradiquer les haines, pour que les hommes, au lieu de construire des murs, construisent des ponts."

 

Sur ces nobles paroles, je vous quitte en vous souhaitant une bonne fête de l’Épiphanie.

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Mercredi 1er janvier 2020

Mireille,

 

Avez-vous bien dormi ? Bon. Alors, je peux vous souhaiter une Bonne Année ! J'ai envie, pour exprimer ce matin les vœux que je formule pour vous, de reprendre l'ancien souhait : "Bonne année, bonne santé, et le Paradis à la fin de vos jours."

Pour une part, cette année qui commence dépend de ce que nous en ferons. Mais pour une autre part, cela ne dépend pas de nous. "C'est le Destin", disaient les anciens philosophes stoïciens grecs, qui établissaient toute leur philosophie sur cette distinction entre ce qui est dépendant de nous et ce qui est indépendant de notre volonté.

 

Ce que nous en ferons, de ces trois cent soixante cinq jours ? Cela dépend de chacun. Je souhaite simplement que nous puissions bien remplir chacune de nos journées de paix, d'amour, d'attention aux autres et de joie. Le Paradis ? Oui, mais n'attendons pas la fin de nos jours. Le Paradis aujourd'hui et demain, voilà ce que je vous souhaite. Comme le chantait le Père Duval : "Ton ciel se fera sur terre avec tes bras". Chaque jour peut être le Paradis. Quant à ce qui est indépendant de nous... ! Je ne crois pas au "Destin" comme à une puissance maléfique ou bénéfique. Je ne crois pas non plus à la Fatalité. Je ne chanterai jamais "C'est écrit dans le ciel !" Il y a ainsi, dans chacune de nos vies, des interrogations auxquelles je n'ai pas de réponse.

 

Par contre, je crois à la Providence ; à l'amour du Père pour qui "pas un moineau ne tombe sans sa permission ", dit Jésus, sous forme de paradoxe. Et il ajoute : "N'ayez donc pas peur. Vous valez plus que tous les moineaux". Je vous souhaite de vivre cette confiance en l'amour du Père. Et donc d'avoir le courage de tenir debout même dans l'adversité. Dieu veille, il a souci de ses enfants.

Bien ! Sur ces pieuses considérations, je m'arrête. Je vais maintenant célébrer l'Eucharistie. Vous serez présents à ma prière, vous et tous mes amis de par le vaste monde. "Que le Seigneur vous bénisse et vous garde ; qu'il fasse briller sur vous son visage, qu'il se penche vers vous et qu'il vous apporte la paix." (Livre des Nombres 6, 22-27)

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Dimanche 29 décembre 2019

Mireille, 

"Qu'est-ce que je pourrais bien te faire à manger aujourd'hui ?" demandait cette vieille grand-mère à son vieux mari. "Ce que tu voudras, mamie. Tout ce que tu fais est bien bon !" répondait le vieil homme.

 Souvent, bien souvent, c'étaient les mêmes mots qui revenaient, expression de la plus grande tendresse. J'aimais aller leur rendre visite, à ces deux vieilles personnes, tant leur accueil, leur conversation et même tout simplement leur présence étaient chaleureux et réconfortants.

Ils avaient tous deux un caractère bien trempé, et les réparties de "mamie" ne manquaient pas de sel. Lui, il avait tendance à revenir sans cesse sur "sa vieille expérience", quitte à radoter un peu, parfois ; mais elle le reprenait avec humour, lui reprochant de se présenter un peu comme le mentor de toutes celles et de tous ceux qui venaient les voir.

Car mamie avait les pieds sur terre, elle. Après avoir élevé - bien élevé - ses cinq garçons, elle pensait qu'il ne suffit pas de "faire des grandes théories", comme elle disait, et qu'il fallait surtout s'attaquer à du concret. Ce qu'elle faisait avec talent, que ce soit pour la cuisine, le jardin, la couture ou les fleurs. Elle n'avait pas "les deux pieds dans le même sabot", comme elle disait. Et son vieux mari, tout en restant lui aussi très actif (il s'occupait de ses abeilles, qu'il considérait comme ses amies), avait un peu tendance à se reposer sur "sa moitié", pour quantité de tâches usuelles.

 En cette fête de la Sainte Famille, plutôt que de me lamenter sur les vicissitudes des temps que nous vivons ou sur le nombre croissant de divorces, je préfère évoquer tous ces couples, toutes ces familles, de jeunes et de vieux, qui ont appris au fil des ans à perfectionner leur amour. Un amour fait "de tendresse et de bonté, d'humilité, de douceur et de patience", comme le conseille saint Paul dans sa lettre à la communauté de Colosses, en Turquie.

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Jeudi 26 décembre 2019

Mireille,

Je lisais dernièrement la présentation d'un livre intitulé "Comment nous devenons Dieu". Le titre m'avait intrigué. Aussi j'ai cherché à en savoir plus. Les auteurs affirment péremptoirement que "la conscience globale du monde se construit" et que les êtres progressent, chacun à leur niveau, pour finalement tendre vers le divin.

L'affirmation m'a étonné, avant de me réjouir. D'autant plus qu'elle rejoint ce que je ne cesse de prêcher depuis des décennies, que nous, les hommes d'aujourd'hui, nous ne faisons que sortir de l'animalité, que nous en sommes à la préhistoire de l'humanité ; qu'il ne faut pas avoir "la vue basse" et ne raisonner qu'en termes d'années ou même de siècles, mais bien davantage en termes de millénaires. L'évolution se poursuit, et, contrairement à ce que pensent beaucoup de mes contemporains, elle a une finalité, un sens. Elle est comme une flèche lancée vers son but ultime. Bref, je crois au progrès. Aussi, quand je lis sous la plume des auteurs de "Comment nous devenons Dieu", que "d'ici quelques dizaines de milliers d'années, la conscience des animaux supérieurs aura été tellement tirée par le haut qu'il sera possible à ces derniers d'accéder à une relative prise de conscience du "Soi", lorsque ces mêmes auteurs prédisent "la fin de la peur", permettant une réelle maturité de l'humanité, je me dis que ce n'est pas de la science-fiction.

Pendant les semaines qui précèdent Noël, je me sois souvent demandé pourquoi, au fond, il fallait que Dieu se fasse homme, en la personne d'un petit enfant, puis d'un travailleur, enfin d'un obscur prédicateur errant, avant de mourir de la mort ignominieuse des esclaves. Pourquoi ? Les réponses sont diverses, bien sûr, selon les conceptions théologiques ou philosophiques des uns et des autres. Vous l'avouerai-je ? Une seule réponse me satisfait pleinement : «Dieu a voulu devenir fils de l’homme afin que l’homme devînt fils de Dieu, afin de montrer Dieu aux hommes et de présenter l’homme à Dieu». Elle est de saint Irénée, l'évêque de Lyon au IIe siècle et le premier théologiens de l'Église d'Occident. Il considérait l'humanité comme "en devenir", passant successivement de l'état d'enfance à l'adolescence, puis à l'âge adulte. Déjà l'idée de l'évolution des espèces, je crois. En tout cas, l'idée se fait jour tout au long de l'histoire de la pensée chrétienne, souvent comme un petit ruisseau plutôt que comme un grand fleuve...  jusqu'à Teilhard, de Chardin qui va plus loin d'ailleurs, parlant de la divinisation de l'Univers. "Mon Dieu, faites que je l'adore en vous voyant caché en lui", demande-t-il dans sa prière.

Oh, que voilà des perspectives qui me réjouissent le coeur !

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Dimanche 22 décembre 2019

 

Mireille,

 

"J'attendrai, le jour et la nuit, j'attendrai toujours..."

 

Je me chantais ce refrain populaire de ma jeunesse, hier matin, pour contrer les pulsions d'impatience que je sentais monter en moi. Chanter, vous le savez bien, est un exercice salutaire, aussi bien pour soigner le corps que l'âme. Mais vraiment, ces jours-ci, je suis fatigué d'attendre. D'attendre quoi ? Plusieurs services qui me sont nécessaires. Un exemple ? Il y a quinze jours, je devais avoir la visite d'une entreprise. C'était - juré promis - pour 14 heures. A 17 heures, alors que j'attendais toujours, la secrétaire téléphone pour m'avertir que l'employé a du retard, qu'elle va en trouver un autre, que c'est imminent... Résultat : quinze jours plus tard, j'attends toujours ! Vous me direz, selon l'expression favorite de mes voisins suisses, qu'"il n'y a pas le feu au lac" ! Mais enfin !

 

Ce n'est qu'un exemple. Je pourrais vous raconter les nombreux coups de téléphone échangés depuis une semaine avec un autre service après-vente que je ne nommerai pas (par pure charité chrétienne), qui s'engage pourtant, "24 heures sur 24, intervention à votre domicile 7j/7 et le jour même sur simple appel avant 10 heures" "Un monsieur attendait..." Moi !

 

Attente. Que de temps passé, que d'heures perdues à attendre ! Et me voilà à remâcher mes griefs ! Mais au fond, je me demande si mon réflexe n'a pas quelque chose d'enfantin. A mon âge, je devrais avoir une plus grande capacité de patience. Que j'aie des désirs, bien, c'est normal. C'est la preuve que je ne suis pas si vieux que cela ! Mais que ces désirs, parce qu'ils sont inassouvis sur le champ, perturbent mon esprit, voilà qui n'est pas faire preuve de sagesse. Pourtant tous les sages me conseillent d'être capable d'orienter mon désir. C'est petit, c'est mesquin, c'est enfantin que d'attendre tel ou tel service, comme un gosse attend Noël pour les jouets qu'il trouvera au pied du sapin. Une attente adulte, c'est autre chose, ne le croyez-vous pas ?

 

Pour décrire l'attente du chrétien adulte, le cardinal Newman écrivait : "Savez-vous ce que c'est que d'attendre un ami, d'attendre qu'il vienne, et de le voir tarder ? Savez-vous ce que c'est que d'être dans une compagnie qui vous déplaît, et de désirer que le temps passe et que l'heure sonne où vous pourrez reprendre votre liberté ? Savez-vous ce que c'est que d'être dans l'anxiété au sujet d'une chose qui peut arriver ou ne pas arriver ?" Et il conclut : "Veiller dans l'attente du Christ est un sentiment qui ressemble à ceux-là..."

 

Aujourd'hui, quatrième dimanche de l'Avent, je vais donc essayer d'orienter autrement mon attente. J'y gagnerai certainement en sérénité.

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Jeudi 19 décembre 2019

 Mireille,

 Elle a quinze ans. Elle s'appelle Maria. C'est une jolie adolescente - et elle le sait - qui est amoureuse. Normal, à cet âge, n'est-ce pas ? Elle et son copain ne se quittent plus. Comme ils sont tous deux en 3e dans le même internat, et dans la même classe, vous pouvez imaginer le type de relations qu'ils entretiennent. Quand on voit l'un, c'est que l'autre n'est pas loin ! Or voilà que la semaine dernière, rentrant à la maison pour le week-end, Maria déclare tout de go à sa maman : "Voilà ! Lucas et moi, on voudrait se fiancer !"

 La maman a pris le temps de discuter avec sa fille. De son côté, comme Lucas avait fait la même déclaration à son père, celui-ci a voulu savoir les motivations de ces adolescents. Car, il faut le reconnaître, c'est assez rare que des jeunes qui s'aiment parlent ainsi de "fiançailles". A une époque où le mariage est passablement dévalué, on pense cohabitation, mais beaucoup plus rarement "fiançailles". Qu'est-ce que ces jeunes mettaient donc sous cette appellation ? Tout simplement un besoin effréné de possession. Un besoin qui se traduit par une jalousie incroyable. "Tu es à moi, et à personne d'autre !" Je crois vous avoir raconté récemment comment Maria, parce que l'une de ses camarades de classe tournait autour de son amoureux, lui a vouée une haine féroce. Ce qui s'est traduit par un sévère "crêpage de chignons", un soir, dans le car qui les ramenait à la maison. A cet âge, souvent l'amour enfante la jalousie.

 Je me souviens avoir vu, il y a quelques dizaines d'années, "L'Enfer", un film de Claude Chabrol. L'enfer, c'est celui que vit un mari jaloux, et celui qu'il fait vivre à sa femme. Une terrible maladie, qui engendre le malheur de tous, et qui ira jusqu'au meurtre. Car la jalousie est une maladie de l'âme, et quand elle vous prend, il est difficile de s'en libérer. Elle fausse tout, à commencer par l'amour qu'on porte à quelqu'un. A tous les petits jeunes qui me déclaraient que "la preuve qu'ils aiment tel ou telle, c'est qu'il sont jaloux", je répondais que c'était justement la preuve qu'ils n'aiment pas vraiment. L'amour vrai fait confiance. Saint Paul le disait déjà, très fortement : "Celui qui aime fait confiance en tout."

Et Saint Joseph, dont nous parle l'évangile ? Apprenant que sa fiancée était enceinte, n'a-t-il pas été jaloux ? Sans vouloir porter atteinte à sa grande sainteté, je crois qu'il a dû éprouver fortement ce sentiment de jalousie, quand il s'est aperçu de ce qu'il a dû considérer comme un grand malheur. Il a fallu des éclaircissements. La grandeur de son geste, quand il prend chez lui Marie enceinte, c'est qu'il a fait confiance en cette parole de l'envoyé divin : "L'enfant que porte Marie vient de l'Esprit Saint."

 "Celui qui aime fait confiance en tout."

 

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Dimanche 15 décembre 2019

Mireille,

Je pense à cet homme, rencontré par hasard il y a quelques semaines. Je ne le connaissais pas, mais lui, il m'avait aperçu à l'occasion d'un enterrement, dans une paroisse voisine. Et donc il savait que j'étais prêtre. C'est pourquoi il m'a abordé, comme çà, dans la rue. Il s'est présenté, rapidement, discrètement, avant de me demander si je pouvais lui consacrer quelques instants, là, immédiatement, dans la rue. Dans de telles circonstances, même si on est un peu étonné de la requête, on ne peut que dire oui. 

J'ai bien fait ! Cet homme - à peine cinquante ans - éprouvait le besoin de dire à un prêtre inconnu son souci primordial. « Vous savez, m'a-t-il dit, je suis croyant. Depuis mon enfance. Et je n'ai jamais dévié dans ma foi. Même si je ne vais pas à la messe tous les dimanches, je prie tous les jours. Avec confiance. Mais voilà ce qui m'arrive depuis quelques mois : j'ai des doutes ! Je me demande si tout cela, ce que mes parents m'ont appris, ce qu'on m'a enseigné au catéchisme, ce que les prêtres disent dans leurs sermons, si tout cela est bien vrai. Si ce n'est pas une belle histoire pour enfants. J'essaie d'effacer de mon esprit tous ces doutes : ils reviennent sans cesse. Mais à qui en parler ? Et comment faire pour arriver à une certitude ? »

Nous avons discuté longuement. Et on s'est promis de se revoir. En tout premier lieu, j'ai tenu à le rassurer. Le doute, c'est le premier pas vers une foi adulte. Malheureux, ceux qui ne se posent pas de questions. Que ce soit pour tout rejeter en bloc, comme ce jeune homme qui me déclarait un jour ; « Moi, je ne crois que ce que je vois ! » ; ou pour croire tout ce qu'on vous raconte, sans aucun esprit critique. Je n'aime pas du tout l'opinion formulée, parait-il, par Pasteur, qui tenait à en rester à « la foi du charbonnier », comme si on devait limiter à la recherche scientifique les investigations de notre intelligence. J'ai un cerveau, et mon intelligence doit me servir en tous domaines, et d'abord pour apprendre à connaître Dieu. 

« Je doute, donc je crois » : c'était l'expression que j'utilisais personnellement autrefois, par manière de boutade. Aujourd'hui encore, nombreuses sont mes interrogations personnelles ; et j'ai peur de ceux qui ont des certitudes en béton, beaucoup trop affirmées. Ce matin, je pense à Jean-Baptiste qui, en prison, sachant qu'il risque la mort, se pose la même question : « Ne me suis-je pas trompé lorsque je présentais Jésus comme le Messie, l'agneau de Dieu qui porte le péché du monde ? » 

Ne me suis-je pas trompé ? Jean-Baptiste a eu le bon réflexe. Dans le noir de sa prison et de sa détresse, il s'adresse à l'intéressé lui-même, par l'entremise de ses propres disciples : « Es-tu celui qui dois venir ? » Et la réponse de Jésus est directe : ce ne sont ni des discours auxquels il faudrait adhérer, mais des réalités visibles, aujourd'hui comme hier, qui toutes annoncent libération, restauration, réintégration de l'homme dans son éminente dignité. Signes du "salut" inauguré par Jésus. A cela, il est important de croire.

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Jeudi 12 décembre 2019

 Mireille,

 Je crois vous l'avoir déjà dit. Mais il faut le répéter. Je suis contre tous les communautarismes. Qu'ils soient religieux, politiques ou raciaux. Tous sont dangereux. Car j'ai peur qu'un repli sur celui et ceux qui vous sont semblables vous empêche de vous ouvrir aux autres. Pire encore, qu'il ne vous pousse à vous opposer aux autres. Pour moi, c'est dans l'accueil et le respect de la différence qu'est l'avenir. Et non dans un rejet de tout ce qui n'a pas la même origine, ou la même religion, ou les mêmes comportements.

Il y a chez nous, en France, de réels dangers. La tentation est grande de voir des Français de confession juive ou musulmane se constituer en 'communautés' opposées. Il y a eu des époques où, de même, catholiques et laïques se constituaient en clans opposés. Je n'aime donc pas l'appellation 'communauté', surtout en matière religieuse. Faut-il rappeler que le mot 'catholique', qui désigne aujourd'hui, hélas, une appartenance spécifique, pour nous différencier, par exemple, des 'protestants' ou de tout autre qualificatif religieux, signifie tout simplement 'universel'. Est catholique celui qui s'ouvre à l'universel. Et justement l'universalisme c'est l'opposé de tout communautarisme. Il faudrait s'en souvenir.

Aujourd'hui, quand on emploie le mot 'communauté', je me demande si on mesure bien sa signification. Je lisais ces temps ci - oh, combien de fois ! - 'la communauté homosexuelle française'. Je le regrette, pour mes amis et connaissances homos. En utilisant cette expression, j'ai peur qu'on n'ait tendance à les enfermer dans un ghetto. Ou qu'eux-mêmes n'aient une certaine propension à s'enfermer dans ce qui pourrait, à leurs yeux, n'être qu'un chaleureux cocon, mais qui, aux yeux des autres, ne sera qu'un ghetto. Vous voyez ce que je veux dire, quand j'exprime ma réticence envers toute tendance communautariste.

C'est pourquoi je me demande s'il serait bien nécessaire de légiférer en ces matières. Qu'on ait le souci de lutter contre toute forme de discrimination, c'est louable. Mais qu'on le fasse par des lois de plus en plus répressives, c'est plus discutable. Surtout dans une société moralement de plus en plus permissive. La Commission nationale consultative des droits de l'homme avait d'ailleurs émis un avis défavorable, en expliquant que 'c'est l'être humain en tant que tel qui doit être respecté, et non en raison de certains traits de sa personne'. La même commission parlait, justement, du danger de communautarisme, un danger qu'elle présente comme incompatible avec la conception française de la République : 'Que des personnes se sentant des points communs développent des liens entre elles, c'est normal. Le danger commence quand ces personnes ou le groupe qu'elles constituent réclament et obtiennent une législation particulière... La liberté de presse et d'opinion peut être effectivement atteinte.'

Par chance, aujourd'hui encore, j'ai le droit de dire ce que je pense. Et j'en profite.

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Dimanche 8 décembre 2019 

Mireille, 

Deux fois dans ma vie, j'ai eu le bonheur d'aller en pèlerinage au Pays de Jésus. Et les deux fois, nous nous sommes arrêtés longuement au bord du Jourdain. La première fois (c'était en 1981) nous avons approché de sa rive occidentale à la hauteur de Jéricho, à l'emplacement très approximatif où l'on situait le "gué du Jourdain" du temps de Jean-Baptiste : à quelques kilomètres de l'endroit où il se jette dans la Mer Morte. Par contre, lors de notre second pèlerinage, nous avons évoqué le baptême de Jésus beaucoup plus au nord, à la hauteur de la Galilée, quelques kilomètres après que le fleuve ne sorte du lac de Tibériade. Ce qui n'a pas beaucoup d'importance, étant donnée l'imprécision des textes évangéliques en matière de géographie.

Lors de ce deuxième pèlerinage, nous avons célébré l'eucharistie en plein air, au bord de la rivière. Un endroit aménagé à cet effet, beaucoup moins sauvage que l'autre. Et naturellement, nous avons lu l'évangile relatant le baptême de Jésus. Ce qui, pour moi, est l'événement fondateur, comme la révélation, pour les premiers témoins (et pour nous), de l'identité de Jésus. Par contre, lorsque nous avons célébré l'eucharistie "au gué du Jourdain", lors du premier pèlerinage, nous étions plusieurs prêtres dans notre groupe. Et celui qui a fait l'homélie était comme fasciné par le personnage de Jean-Baptiste. Si bien qu'il nous a fait un vibrant sermon à partir du message du Précurseur, sur le thème : "Convertissez-vous" ! Et après tout, pourquoi pas ?

J'y pense, ce matin, avant de me préparer pour célébrer l'eucharistie. Comme dans toutes les paroisses, aujourd'hui, je relirai le message de Jean : "Convertissez-vous !" Je me demande si, un jour, il sera entendu ! Et pourtant, combien il est urgent, pour chacun de nous, comme pour nos sociétés, de mettre en œuvre ce message. Ne trouvez-vous pas que nous devenons des sociétés de vieux ? A force de ne plus rien risquer, à force de préconiser principe de précaution et autres moyens de se préserver, nous et nos sociétés ne sont-ils pas comme ces vieillards qui n'osent plus rien. Manque d'audace, peur du lendemain, peur des innovations, âpre préservation des "acquis" : des peuples de vieux, voilà ce que nous devenons.

Le mot Avent, je l'ai fait remarquer, c'est un mot cousin du mot Avenir. Tous deux ont la même racine. Je souhaite que chacun de nous se convertisse littéralement, c'est-à-dire fasse demi-tour et, rejetant la nostalgie du passé, se mette à faire confiance en l'avenir. Pour moi, cet avenir a un nom : Jésus.

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Jeudi 5 décembre 2019

 

Mireille,

 

Eh oui, même en ce jeudi 5 décembre, alors que tous les travailleurs (et les autres) sont invités à ne pas travailler et à manifester, personnellement, volontairement, contre les projets gouvernementaux concernant leurs retraites, je poursuis ma tâche habituelle, et donc je vous adresse quelques lignes.

 

Certes ce problème des retraites ne me concerne pas directement. Même si je suis à la Sécu comme tout le monde, le statut du clergé est assez spécial. Il a fallu d'ailleurs de nombreuses années avant que l’Église de France ne se décide à nous placer au régime commun de la grande majorité des Français. Cependant nous avons gardé nos antiques coutumes cléricales : c'est notre diocèse qui nous assure une paie mensuelle de 569 euros, que nous soyons en activité ou en retraite, somme à laquelle il faut ajouter une somme de 387 euros de notre caisse de sécurité, sociale, la Cavimac. C'est donc un régime spécial qui est celui des prêtres.

 

Quand j'ai pris ma retraite, j'avais 80 ans et je savais donc exactement quels seraient les moyens financiers qui seraient les miens. Je ne fais donc pas partie de cette foule de mes concitoyens qui manifestent aujourd'hui pour protester contre le sort financier qui est, ou qui sera un jour, le leur. Pourtant, cette démarche qui est la leur m'interroge. J'ai l'impression qu'on nous présente parfois tout à l'envers, les travailleurs les plus sécurisés nous étant présentés comme les victimes du système national, aux dépens de tant d'autres qui en souffrent réellement, par exemple les paysans ou les petits commerçants...et tant d'autres ! Le monde à l'envers ! Si on écoutait les meneurs, il nous faudrait accuser les policiers comme les auteurs de toutes les violences, dégradations de monuments, bris des vitres de tant des magasins ou destruction de la stèle du maréchal Juin ?

 

Ils manifestent en grand nombre aujourd'hui, les cheminots qui partent en retraite à 57 ans – à 52 ans s'ils sont conducteurs des trains. Quand j'étais curé en Haute Saône, dans les années 50, je connaissais particulièrement un vieux cheminot, ancien mécanicien de grandes lignes, dont le nombre des années de bonne et large retraite étaient largement supérieur au nombre des années où il avait travaillé. Il en était fier ! Que des travailleurs défendent leurs 'avantages acquis', on le comprend. Mais qu'ils manifestent en annonçant qu'ils le font pour défendre les prolétaires, les gens de peu, quelle hypocrisie ! Et voilà que nos sympathiques partis politiques, pour se refaire une surface, emboîtent le pas. « On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups. » (La Fontaine). Et pendant ce temps-là, aujourd'hui, nombreux sont ceux qui, victimes de ce vaste mouvement de grève, cherchent des moyens pour remédier à tous les ennuis dont ils sont les victimes. Ils n'ont pas, eux, les moyens de faire grève !

 

Puis-je cependant, Mireille, vous souhaiter une bonne journée ?

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Dimanche 1er décembre 2019

 

Mireille,

 

Aujourd'hui, c'est le premier dimanche de l'Avent. Nous voici parvenus à une année nouvelle. Une année que je vous souhaite belle et bonne. Mais que sera-t-elle, en réalité ? Formuler des vœux, c'est facile, et ça n'engage en rien. On envisage un avenir mais, comme l'écrivait Victor Hugo, « L'avenir n'est à personne ; l'avenir est à Dieu ». Alors ?

 

Parvenu au grand âge, à trois mois de mon 99e anniversaire, je crois qu'il serait illusoire et passablement prétentieux de faire des projets. Certes les gens que je rencontre, les amis qui viennent me rendre visite ont tous des mots réconfortants à mon égard. Ils me disent « Vous ne faites pas votre âge », ils trouvent que je reste jeune d'esprit et de cœur. Bien. Moi seul peux me rendre compte de mon état réel, physique, mental et spirituel. Moi seul peux déterminer dans quelle mesure il serait raisonnable de faire des projets, à court ou à plus long terme.

Vous qui êtes experte en psychologie, vous le savez mieux que quiconque ; Vous seule, qui m'avez demandé avec insistance, il y a de cela 18 ans, d'écrire assidûment ces lettres qui, d'abord furent quotidiennes, et qui aujourd'hui, ne paraissent plus que deux fois par semaine, vous seule donc êtes à même d'apprécier l’effort que cela me coûte.

 

Écrire, oui, mais sans cesse évaluer raisonnablement l'opportunité de ce que j'écris. Est-ce que cela peut intéresser d'éventuels lecteurs ? Est-ce que ma vieille expérience peut encore être utile ? Ces questions, je me les pose souvent. Pas seulement pour écrire ces 'Lettres à Mireille', mais plus particulièrement pour les commentaires d’Évangile que je m'efforce de rédiger chaque semaine (sauf le troisième dimanche de chaque mois, où je suis très heureux d'être remplacé par Gilles Brocard, qui est particulièrement compétent et remarquablement spirituel dans ses commentaires, ce dont je lui suis pleinement reconnaissant). C'est essentiellement pour cette rédaction hebdomadaire d'homélies que j'ai créé ce site Murmure, il y a plus de vingt ans. Je ne sais pas si cette publication durera encore longtemps. Les handicaps se font de plus en plus lourds. Mais après moi d'autres, plus jeunes et plus compétents, reprendront sans doute cette mission.

 

Pour beaucoup de nos contemporains, décembre est la fin d'une année. L'hiver commence, les jours deviennent trop courts. C'est une erreur. L’Écriture nous invite à sortir de notre sommeil et à regarder plus loin que le bout de notre nez. « La nuit s'achève, le jour nouveau se lève ». Une nouvelle année commence. Tourné vers l'avenir, j'essaie d'envisager demain avec pleine confiance. Et je souhaite que vous aussi, Mireille, et tous nos amis fidèles lecteurs, vous gardiez 'la petite Espérance'. « Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. Traînée, pendue aux bras de des grandes sœurs, qui la tiennent par la main, la petite Espérance s’avance. » (Péguy)

 

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Jeudi 28 novembre 2019

 Mireille,

J'enrage ! Depuis hier matin, je cherche un dossier sans pouvoir remettre la main dessus. Et j'en ai, naturellement, un pressant besoin. Voilà ce que c'est que de ranger ! Pendant des années, ce dossier était sur un coin de la planche qui me sert de bureau - c'est très « tendance », n'est-ce pas, une planche sur deux tréteaux de pin ! Un jour, j'ai voulu mettre de l'ordre dans ce fouillis où je retrouvais tout, j'ai rangé - cela m'arrive au moins deux fois par an - résultat : je ne retrouve rien. Mais où donc ai-je bien pu ranger ce dossier désormais introuvable ?

 Un malheur n'arrive jamais seul, c'est bien connu. J'ai une petite clé qui est destinée à purger les radiateurs lorsque le besoin s'en fait sentir. Je l'ai encore utilisée il y a un mois. Mais la semaine dernière, impossible de la retrouver. Pourtant, je sais combien elle peut m'être utile. Je la range toujours précieusement au même endroit. Où est-elle passée ?

Et ce matin, ça continue. Je casse un bouton du petit four qui me servait à décongeler et à griller le pain de mon petit déjeuner. Ce n'est pas grave, n'est-ce pas ? Pas de quoi en faire une montagne. J'ai une petite pince plate qui me permettra d'utiliser quand même la minuterie de ce four. Eh bien, figurez-vous que je n'arrive pas à retrouver cette pince plate !

Que de temps perdu ! Je vous imagine en train de vous faire quelque réflexion, du genre : « C'est bien çà, les hommes ! Ils ne rangent rien. » Ou encore : « C'est peut-être le début d'Alzheimer ! » A moins que, prise de pitié, vous me suggériez de solliciter les services d'une employée de maison qui soit capable de mettre de l'ordre dans ce « beau désordre » ! Justement, cela, c'est interdit, chez moi. Les aides aux personnes âgées qui viennent chaque matin ont pour consigne de ne rien déranger, de tout laisser en place, jusqu'au moindre papier. Et en général elles respectent cet interdit. Alors ?

 « Femmes, vous rangez tout ! Vous rangeriez Dieu même », écrivait Péguy. Si chez moi règne un apparent désordre - je le reconnais bien volontiers - en règle générale, je m'y retrouve. Certes, cela me prend parfois un temps considérable. Mais je n'ai qu'à m'en prendre à moi-même. Autrefois, quand je vivais avec plusieurs prêtres, c'était toujours la faute de l'un ou l'autre de mes "collègues". Aujourd'hui, « mea culpa ».

 Quant à Alzheimer, rassurez-vous. Je l'ai rangée dans un endroit où je suis assuré de ne jamais la retrouver. A moins que...

 

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Dimanche 24 novembre 2019

Mireille,

 Que préférez-vous ? Être crématisée ou congelée ? Comme on n'arrête pas le progrès - c'est bien connu - il se trouve que, bientôt, à en croire une dépêche d'agence, plutôt que d'enterrer les morts ou les réduire en cendres, on pourra congeler les cadavres en les plongeant dans l'azote liquide, puis les briser par vibration en millions de morceaux de la taille d'un grain de sable et ensuite les déshydrater et les débarrasser de tout résidu métallique : 75 kilos de chairs, de tissus et d'eau ne forment plus que 25 kilos d'une poudre rosâtre.

Vous allez me demander : à quoi bon ? Les avantages sont immenses, dit la biologiste suédoise qui a inventé le procédé et est en train de le commercialiser. La poudre ainsi obtenue peut être employée comme fertilisant. Son propre chat nourrit actuellement un rhododendron. Elle-même souhaiterait servir d'engrais à un rhododendron blanc. Quand on vous dit qu'on n'arrête pas le progrès ! Le plus fort de l'affaire, c'est que le montage financier est très avancé. Qu'une société allemande spécialisée dans les gaz industriels y participe, c'est normal ; plus étonnant est le fait que l’Église de Suède (luthérienne) ait donné sa bénédiction au principe en acquérant 5% du capital.

 Le sympathique correspondant qui me communiqua l'information y va de son commentaire plein d'humour : « Aujourd'hui, écrit-il, on se demande ce qu'il faut faire de ces graisses qu'on a accumulées, de ces os qui nous ont portés, de ce corps qui ne sera plus que cadavre. Et comme on ne croit plus en la résurrection, ni en la réincarnation, ni en rien du tout, il faut être au moins écolo et prendre ses dispositions pour ne pas polluer. D'où l'intérêt des scientifiques pour trouver comment être recyclé. Nous allons changer la formule du mercredi des Cendres ! Au lieu de dire "souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière", nous allons moderniser la formule : « Souviens-toi que tu es biodégradable et que tu seras recyclé » ! C'est quand même plus mignon, avoue-le, de se recycler en un rhododendron, placé dans un coin du salon, plutôt que de nous parler de purgatoire ou de réincarnation !"

 Et il ajoute que, pour sa part, il préfère citer saint Paul : « Grâces soient rendues à Jésus-Christ notre Seigneur » parce que c'est Jésus Ressuscité (et agent ressuscitant) qui nous donne la vie, la vie en abondance, avec la joie parfaite... »

 

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Jeudi 21 novembre 2019

 Mireille

 "On n'arrête pas le progrès." Ainsi parle la sagesse populaire. Mais jusqu'où les chercheurs ne vont-ils pas chercher ? 

L'un de nos sympathiques correspondants, Maurice, me communique l'information suivante : "Les chercheurs suédois de l’université de Umeaa ont démontré que la perte d’une dent faisait perdre une partie de la mémoire." Et il ajoute : "A 80 ans je n’ai plus beaucoup de dents, je mettais sur le compte de l’âge les quelques trous de mémoire dont je suis quelquefois victime. Eh bien non, c’est de la faute de mon dentiste !"

 Moi, une telle information me laisse quand même un peu sceptique, autant que Maurice. Je pense à ces vieillards édentés qui étaient des mémoires ambulantes (quand ils pouvaient encore se déplacer !). Sans doute était-ce l'exception qui confirme la règle édictée par les chercheurs suédois. Mais si c'était vrai ? Désormais, à chaque (fréquente) perte de mémoire, j'en attribuerai la cause aux dentistes de mon enfance, de ma jeunesse et même de mon âge mur. Du moins jusqu'à un certain âge où j'ai rencontré LE dentiste de ma vie.

 Je n'incriminerai pas le dentiste de mon enfance. Certes il m'a fait souffrir, mais que pouvait-il faire d'autre à l'époque ? Et comme c'était un bon fidèle de l’Église baptiste, je crois qu'il souffrait avec ses patients. Il était littéralement compatissant. Par contre j'en veux encore au dentiste de mon adolescence qui, un jour, a failli me gifler parce que je criais sous l'effet de sa roulette. A tel point que mon père, en sortant, m'a dit : "Chez celui-là, on ne retournera pas !" C'était, heureusement, avant la guerre, sinon j'aurais pu utiliser les appellations dont un de mes beaux frères qualifiait un praticien qui l'avait fait souffrir. A ses yeux, c'était "un bourreau, un tortionnaire, un nazi, un SS." En tout cas, pendant des années, j'ai redouté les dentistes, et la seule odeur de leur cabinet me faisait appréhender le rendez-vous. Jusqu'au jour où j'ai été chez Jacques.

Jacques, je l'avais connu gosse, je lui avais fait le catéchisme, j'avais célébré son mariage. Alors, un jour, comme je souffrais d'une des rares molaires qui me restaient, je suis allé le trouver en lui demandant de m'arracher cette vieille dent. Et Jacques a refusé tout net. Une molaire comme cela, ça se soigne, m'a-t-il dit. Et il l'a soignée, et il l'a sauvée. Il en a fait le support d'un appareil grâce auquel je peux mastiquer correctement. Je ne sais pas s'il m'a sauvé ainsi une partie de la mémoire. Mais je sais que grâce à sa douceur et à sa compétence, il a su faire cesser toutes les peurs que j'avais, et toutes les préventions que je nourrissais contre la profession. En fait, sans arracher cette dent, il m'a fait perdre la mémoire des heures qui restaient parmi les plus douloureuses de mon enfance et de ma jeunesse.

 

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Dimanche 17 novembre 2019

Mireille,

Déclin ou renaissance ? Je lis attentivement un certain nombre d'éditoriaux de journaux et de magazines, je m'intéresse à la réflexion des philosophes, des sociologues et autres "intellectuels" contemporains. J'ai envie de me faire une idée précise du monde dans lequel je vis, de ses évolutions, des phénomènes de société dont je suis témoin, sans avoir toujours les moyens pour les apprécier ni les clés pour les lire. Que vivons-nous ? Et où allons-nous ?

Beaucoup sont très pessimistes et font des constats alarmants : notre pays est en pleine récession, non seulement économique, mais dans tous les domaines ; on est en pleine crise de civilisation. D'autres se font plus réconfortants : nous ne faisons que traverser une mauvaise passe, comme il y en a déjà eu de très nombreuses, avec alternance de périodes fastes et d'époques plus sombres ; mais globalement, il y a toujours progrès. Qui a raison ?

Personnellement, je me garderai bien de trancher. Je n'ai pas les éléments nécessaires pour faire le moindre diagnostic. Simplement, pour la période (relativement) courte de mon existence, je peux faire quelques constatations, sans en tirer de conséquences pour le long terme. Ce qui me frappe le plus, c'est ce brutal passage, à partir des années 70, de la croyance dans le progrès à l'envahissement des peurs. Je m'explique. J'ai été élevé - je le répète souvent - dans le mythe du progrès constant de l'humanité. Héritage, sans doute, de l'école primaire qui répercutait l'idéologie des "lumières". Je pensais sincèrement que les progrès scientifiques, techniques, ou tout simplement humains permettaient aux hommes (d'abord dans nos sociétés développées, mais également dans les pays "en voie de développement") de vivre mieux. Il y avait l'électricité, l'avion, les progrès de la médecine, l'éradication de certaines maladies, et combien d'autres progrès techniques que je constatais. Certes, il y avait eu des guerres, le goulag et la Shoah, les crises économiques, mais tout cela ne pouvait plus se reproduire et on en viendrait à instaurer un monde plus juste et plus fraternel, grâce au progrès. Du moins je le croyais. Nos contemporains le croyaient.

Et voilà qu'à partir des années 70, quand on pense à l'avenir, surgissent d'innombrables peurs. Faut-il les énumérer, les peurs de nos contemporains ? Depuis la peur de la pollution, la peur suscitée par une démographie mondiale galopante (La terre ne pourra pas nourrir tant de monde !), la peur de l'atome..., peur de "l'étrange étranger", peur du sida, peur de donner la vie... peur de la mort (qu'on cache). Et malgré ces peurs, cette conviction du monde de la technique que "tout est possible", à condition d'avoir l'argent nécessaire. Et ces merveilles qui s'épanouissent sous nos yeux et dont nous profitons, à commencer par l'Internet et le cyberespace.

Alors ? Vivons-nous une simple crise de civilisation passagère ou un véritable séisme ? C'est Jean-Claude Guillebaud qui écrit : "Nous ne vivons pas simplement le passage d'un siècle à un autre, mais un changement comparable à la chute de l'empire romain, à la fin du Moyen-Age, à la Renaissance ou au début du siècle des lumières... Des philosophes (...) pensent même que nous vivons un basculement comparable à la révolution néolithique, il y a douze mille ans, quand l'homme est passé de la cueillette à l'agriculture, du nomadisme à la sédentarité."

"E pur, si muove", disait Galilée. "Et pourtant, elle tourne" toujours, la petite planète terre sur laquelle nous vivons. L'important, n'est-ce pas, pour chacun de nous, d'avoir le souci d'y vivre "l'aujourd'hui de Dieu" avec confiance ?

 

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Jeudi 14 novembre 2019

Mireille,

Une fois de plus, cette semaine, j'ai pesté contre les traducteurs. A propos d'un passage de l’Évangile et de la prière de Jésus, qui demande à son Père de nous « sanctifier par la vérité ». La plupart d'entre eux - et le texte du lectionnaire - traduisent un mot grec, dont le sens premier est « sanctifier », par le verbe « consacrer ». Vous allez me dire : « Qu'est-ce que ça change ? » Eh bien, ne croyez pas que je cherche la petite bête. Si j'essaie de comprendre ce que Jésus veut dire, je suis heureux d'apprendre que, ce soir-là, le soir qui précédait sa mort, il a demandé à Dieu que, cherchant à faire la vérité dans ma vie, je sois un saint.

Quelle prétention, allez-vous dire ! Certes oui, si pour vous, être un saint, c'est être sans défauts, sans péchés, pieux, confit en dévotions, sage comme une image, un peu « sainte-nitouche » ! Mais pour moi, ce n'est pas cela, être saint. J'ai souvent dit, au risque de rabâcher, que le mot « saint » signifie essentiellement « différent de... » Et d'abord, que, selon la Bible, « Dieu seul est saint », totalement différent de tout ce qu'on peut imaginer. Il est le « Tout-Autre ». Et c'est ce Dieu Saint qui me dit : « Soyez saints comme moi-même je suis saint ». Donc, manifestez dans votre vie vos différences, par d'autres manières de penser et d'agir. Par exemple - je pourrais multiplier les exemples - manifestez chaque jour votre bienveillance envers autrui, et d'abord dans vos jugements. Mais pas seulement dans vos jugements. Alors là, vous serez certainement « différents de » l'immense majorité de vos contemporains.

Or, voici que ce matin, dans ma Bible je lis cette adresse « A tous les saints dans le Christ Jésus qui sont à Philippes... Saluez chaque saint... Tous les saints vous saluent ». C'est ainsi que Paul désignait les premiers chrétiens lorsqu'il leur écrivait. Sans doute parce que leur style de vie manifestait une extraordinaire différence d'avec les us et coutumes de leurs contemporains païens.

Il nous faut donc sans cesse nous rappeler que, loin d'être des originaux qu'on regarde avec curiosité, nous avons à manifester nos différences dans toutes nos manières de vivre. On nous regardera peut-être avec plus de sympathie.

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Dimanche 10 novembre 2019
 

Mireille,
 

" Je crois que c'est ce qui faisait le plus défaut à la réunion de l'autre soir, la gentillesse." C'est la conclusion du message que je recevais deernièrement. L'une de nos aimables correspondantes me racontait, navrée, comment elle s'était fait agresser verbalement par un prêtre, au cours d'une réunion paroissiale où elle était amenée à donner son témoignage de catéchiste.

N'est-ce pas que, de nos jours, cette qualité éminente qu'est la gentillesse est en train de se déprécier ? Comme si l'on avait tendance à confondre gentillesse et faiblesse. Comme si, pour être reconnu, il fallait se montrer dur ! Alors qu'à mes yeux, faire preuve de gentillesse, dans la plupart des cas, c'est faire preuve de grandeur d'âme.

Je me souviens d'un vieux curé qui venait de souffrir, pendant plusieurs années, du mauvais caractère de son vicaire. Celui-ci croyait manifester sa personnalité en s'opposant à son curé. Systématiquement, il prenait le contre-pied de tout ce que ce prêtre d'expérience disait ou faisait. Si bien que lorsque le vicaire en question fut appelé à d'autres fonctions, le vieux curé alla trouver son ami, le supérieur du grand séminaire, pour lui demander de lui faire nommer, en remplacement, "un prêtre gentil." Il ne demandait que cela. Pas nécessairement quelqu'un de brillant, mais simplement quelqu'un de gentil.

Comme je le comprends ! Un comportement habituel, fait de délicatesse, de prévenance et de bienveillance, d'attention respectueuse, n'est-ce pas une singulière richesse ? Et davantage peut-être, c'est le signe d'une certaine force. En tout cas, chaque fois que, dans un groupe quelconque, j'ai rencontré des hommes ou des femmes qui manifestaient ainsi leur attention respectueuse et attentionnée envers chacun, je me suis senti à l'aise. Et nos réunions, nos rencontres ont été constructives.

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Jeudi 7 novembre 2001

 

Mireille,

 

Connaissez-vous René Girard ? Personnellement, je l'ai découvert il y a une quarantaine d'années, lorsqu'un théologien de mes amis m'a recommandé de lire ses livres, et particulièrement « Des choses cachées depuis la fondation du monde », qu'il considérait comme l'un des livres les plus importants du siècle dernier. J'ai lu ce livre, ainsi que les autres. Je vous résume l'une des deux idées maîtresses de l'œuvre de cet anthropologue, qui enseigna longtemps aux USA (il n'avait pas été reconnu en France, mais il est étudié et traduit dans le monde entier). C'est la théorie du bouc émissaire. De quoi s'agit-il?

 

Depuis qu'il y a des hommes, ils éprouvent le besoin de vivre en société. Pour vivre en société, il faut s'entendre. Or, on constate que partout il y a la violence, qui est cause de divisions, de rivalités, de ruptures. Les sociétés (familles, cités, nations) sont sans cesse menacées d'éclatement. Pour refaire l'unité du groupe, une seule solution : trouver un « bouc émissaire » (vous savez : c'est la faute à...), qu'on charge de tous les péchés de la cité, puis l'expulser et le mettre à mort. René Girard va plus loin dans sa réflexion. Pour lui, la fondation de l'ordre du monde sur le meurtre, est décrite dans toute sa laideur repoussante dans le récit de la Passion. Alors que dans toutes les sociétés antiques, le groupe se soude contre la victime, pour le christianisme, tout est inversé à cause de Jésus, qui se fait lui-même bouc émissaire, victime innocente, et qui se place du côté des victimes. Le christianisme, quand il est fidèle à l'inspiration de son fondateur, sera toujours solidaire, non du groupe qui expulse et tue, mais des victimes innocentes. Le cheminement intellectuel de René Girard l'a d'ailleurs conduit à se déclarer chrétien.

 

Il en va toujours de même aujourd'hui, hélas. Pour l'Iran ou pour l'islamisme, les USA sont le « grand Satan », alors que pour Trump, c'est le chef de l’État Islamique Abou Bakr al-Baghdadi qui est l'homme à abattre, etc. Rien de changé !

 

Le message de Jésus relayé par le christianisme sera-t-il enfin entendu, un jour ?

 

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Dimanche 3 novembre 2019 

Mireille,

 Elle vivait ses derniers jours, et elle le savait. J'allais régulièrement voir cette vieille amie au centre anti-cancéreux. J'admirais son courage, sa lucidité et son humour. Nos conversations n'avaient jamais rien de triste. Sans illusion sur son état, et bien que souvent cherchant vainement à masquer sa souffrance, elle s'efforçait de faire bonne mine à ses visiteurs. Et quand on essayait de la faire parler d'elle et de sa maladie, vite, elle détournait la conversation. Elle voulait tout savoir de ce que vous faisiez, de ce que vous pensiez, de ceux et celles que vous fréquentiez. La dernière fois que je l'ai vue, après une bonne conversation, nous nous sommes regardés. J'étais déjà sur le pas de la porte. J'ai cru percevoir dans ses yeux comme un fugitif sentiment de regret ; tellement fugitif que je me demande encore si ce ne fut qu'une impression de ma part. Car immédiatement, ce fut avec un merveilleux sourire qu'elle me dit adieu.

  Je pense également au regard attentif d'une petite fille qui me suivait des yeux lorsque je célébrais l'eucharistie. Regard tellement attentif qu'au bout d'un moment, j'avais l'impression de ne plus parler qu'à elle. On sentait qu'elle comprenait tout. Comprendre : étymologiquement laisser entrer en soi ce que vous entendez. Cette petite fille manifestait son ouverture d'esprit, non seulement par ses oreilles, mais même par son regard.

  « On ne voit bien qu'avec le cœur », écrit Saint-Exupéry. Certes, mais les sentiments du cœur se manifestent à nos yeux par des regards. Regard de tristesse ou de colère, regard interrogatif ou regard d'acquiescement, Regard de reproche ou de félicitation. Sans oublier le tendre regard d'amour : tous nos sentiments profonds peuvent se manifester dans des regards. Avez-vous déjà remarqué le nombre de fois où les évangiles parlent des regards de Jésus ? Il y a, chez lui aussi, des regards de colère et des regards lourds de reproches. Mais je pense particulièrement à cette notation de Luc à propos de l'homme qui vient lui demander ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle : « Jésus, l'ayant regardé, l'aima. » Est-ce simplement parce qu'il l'a regardé qu'il s'est pris à l'aimer, ou est-ce parce qu'il l'aimait qu'il l'a regardé d'un tel regard ? Je ne sais.

 Ce matin, je lis l'épisode de la rencontre de Zachée à Jéricho. Zachée voulait voir Jésus. Il ne pouvait se contenter de ce qu'on racontait de lui. Il voulait voir. Comme cette petite fille à qui je faisais le catéchisme et qui m'avait interrompu alors que je parlais de Dieu : « Moi, je voudrais le voir, rien qu'une fois », me déclarait-elle. Et comme je me perdais dans des explications fumeuses, elle m'a repris : « Oui, je voudrais le voir, comme quelqu'un avec un visage. » Zachée, lui aussi, voulait voir, comme la petite fille, non par curiosité, mais parce qu'il savait bien que dans le regard de l'homme Jésus, il découvrirait qui il était réellement. Et c'est ce qui arriva. « Jésus leva les yeux vers lui », écrit saint Luc. Et dans son regard, il devait y avoir tellement de tendresse que tout en lui s'est dégelé en cet homme dur. « Ce dégel de tout mon être sous ton regard » : c'est ce que François Mauriac fait dire à Zachée. On ne peut mieux dire. Un simple regard d'amour, et tout est grand, tout est beau. Tout est vrai !.

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Jeudi 31 octobre 2019 

Mireille,

Elle avait mon âge, Marguerite : j'ai appris dernièrement son décès. On a célébré ses obsèques dans son village natal, alors qu'elle l'avait quitté depuis plusieurs années pour vivre - je devrais dire survivre - dans une maison de retraite. Elle n'était pas malade : je crois qu'elle était vieille, simplement. Il y a ainsi des gens qui sont vieux avant l'âge. J'ai même dit parfois à des jeunes de moins de vingt ans qu'ils étaient prématurément vieux. Ce n'est pas moi qui ai inventé la formule, mais je pense vraiment que jeunesse et vieillesse sont davantage une question d'état d'esprit qu'une question physique. Je connais des vieillards étonnamment jeunes. Vous aussi, peut-être.

Je ne connaissais Marguerite que par ses enfants, qui étaient mes paroissiens. Je l'ai souvent rencontrée chez eux, à l'occasion des fêtes. Rétrospectivement, je me demande si je l'ai vu sourire. Une fois ou l'autre peut-être, mais rarement. Elle était là, au milieu de sa famille et des amis, comme absente, ne parlant que si on lui posait une question. Et pourtant, elle avait tenu une épicerie pendant des années. Il avait bien fallu qu'elle parle, qu'elle s'intéresse aux clients, qu'elle soit avenante, non ? Je n'en sais rien. Mystère.

Mystère de toute personne humaine. Que de fois me suis-je demandé 'pourquoi'. Pourquoi l'un est plein de vie, cordial, avenant, et pourquoi l'autre voit toute la vie en sombre, sinon en noir ? Comme s'ils devaient porter sur eux tous les malheurs du monde ! Pourquoi, indépendamment des circonstances de la vie - car chacun peut rencontrer bonheurs et malheurs, évidemment, indépendamment de tout, certains dégustent avec plaisir leur existence et d'autres la trouvent insipide, sinon amère ?

Pour Marguerite, la mort, peut-être, semblait une délivrance ! Ils sont bien malheureux, ceux qui sont ainsi faits. Du moins à mon humble avis.

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Dimanche 27 octobre 2019

Mireille,

 Je relis, dans Pascal, cette réflexion : "Nous courons sans souci vers le précipice, après avoir mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir." Est-ce que la pensée de la mort, de votre propre mort, vous obsède ? Sans aucune obsession morbide de ma part, je reconnais que cette pensée de ma mort m'est familière. Et je crois même que c'est à la fois un signe de réalisme et de.... bonne santé.

 Que de fois, discutant avec des amis, je me suis fait cette réflexion : "Il vit comme s'il ne devait jamais mourir". Et effectivement, c'est instinctif, cette attitude qui consiste à nous cacher l'éventualité de notre mort. Et quand l'idée nous effleure, on l'évacue le plus rapidement possible. Loin de nous le sentiment exprimé par Fugain : "Chante, la vie chante, comme si tu devais mourir demain !"

 Et pourtant !

 Nous vivons dans une civilisation du "paraître". Tout nous pousse à fausser l'image que nous donnons de nous-mêmes. Il faut absolument paraître jeune, la vieillesse étant un vice rédhibitoire. Je crois vous avoir déjà rapporté que dans certaines entreprises, lors de l'embauche, on privilégie ceux qui sont grands, jeunes et beaux, les plus petits ayant moins de chances. A plus forte raison les plus âgés ! On fait ça "à la tête du client", comme dit le langage populaire. On n'imagine pas jusqu'où peut aller ce besoin de paraître jeune. Sans aller jusqu'à recourir aux soins de la chirurgie esthétique, il faut savoir qu'en six ans, le marché des produits anti-âge a doublé et progresse de 10% par an. Je vous cite cet extrait d'un article de mon hebdomadaire :"Alors qu'il y a peu encore, il s'adressait principalement aux femmes d'âge canonique, il explore désormais avec succès la clientèle des hommes et celle des jeunes femmes, entre vingt et trente ans." Bizarre quand même, "ces sociétés dans lesquelles - chacun s'en réjouit - l'on vit de plus en plus vieux, mais où les premiers signes de l'âge sont désormais vécus comme un handicap personnel, voire professionnel. Voilà des sociétés de la performance qui associent beauté, jeunesse et réussite, au point de faire de l'apparence physique un élément déterminant d'identité."

 Illusion ! On vit d'illusions. On crée l'illusion. On veut faire illusion. Pas seulement pour les autres, mais à ses propres yeux. Qui nous apprendra le réalisme et le rejet de tout le "paraître"? En d'autres époques de l'histoire, on vénérait les vieillards et on se nourrissait de leur sagesse et de leur expérience. Il n'en est plus ainsi, aujourd'hui. C'est encore une autre histoire. Je crois que je vous en reparlerai.

 Certes, la fascination pour la beauté des corps et la perfection physique est aussi ancienne que l'Antiquité. Quant aux rêves d'immortalité, ils sont de toutes les époques. L'actuelle quête éperdue d'un monde délivré de la souffrance et de la maladie traduit, bien sûr, les progrès de la médecine. Mais elle témoigne également, au-delà de la peur de vieillir, d'une moderne hantise de la mort. Ou, ce qui revient au même, d'une étrange crainte d'assumer la vie.

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             Jeudi 24 octobre 2019

Mireille,

Que de sollicitude envers les vieux ! Parfois, j'en suis touché. Ainsi lorsque quelqu'un, que je n'ai pas vu depuis longtemps, me demande des nouvelles de ma santé et s'inquiète de savoir si le grand âge ne me pèse pas trop. En d'autres circonstances, cela m'irrite. Trop de sollicitude risque de me mettre en colère. Ainsi, dernièrement, lorsqu'une personne bien intentionnée voulait me prendre le bras pour faire quelques pas dans la rue. Et je déteste qu'on me fasse des recommandations, comme on le fait parfois aux vieillards. Mais c'est ainsi.

Le nombre de personnes âgées ne fait que croître en nos pays développés. Si bien que cela devient un vrai problème de société. Il est certain que, sur le plan économique, nous risquons d'apparaître comme un lourd fardeau. Improductifs, et de surcroît ruineux pour le budget de la santé. On subventionne les "clubs du 3e âge", on organise chaque année le "banquet des anciens", et pour les "fêtes de fin d'année", on leur offre un petit colis de victuailles. Cette année, en plus de quelques gâteaux, d'un sachet de pralines et d'un pot de confitures, il y avait une boîte de bonbons contre la toux ! Tout cela coûte cher à la collectivité. Nombre de communes se soucient de construire des "unités de vie" (car c'est ainsi qu'on nomme les Ehpad, ces immeubles où l'on abrite les personnes qui ont plus ou moins besoin d'assistance). Bref, les gens de ma génération font problème. Ils ont le culot d'allonger de façon accélérée la moyenne d'âge de la population. 85 ans pour les femmes, 76 pour les hommes, et trois mois d'espérance de vie en plus chaque année. Où allons-nous ? Et faut-il nous en excuser ?

Avec un humour cruel, le philosophe Régis Debray écrit une "modeste proposition" intitulée, dans un récent petit livre, "Le plan vermeil" (Gallimard). S'inspirant de l'humoriste anglais Swift - vous savez, "le voyage de Gulliver" - qui s'inquiétait de la prolifération des enfants des classes pauvres et formulait une "modeste proposition" consistant à les manger à table, notre philosophe, dans son pamphlet, propose une solution plus élégante et tout aussi cruelle, intitulée "Bioland", pour faire disparaître ce lourd fardeau que nous sommes déjà et que nous serons de plus en plus pour les comptes de la Nation. Souhaitons que personne ne prenne au premier degré ce pamphlet à l'humour ravageur !

Les Suédois ont une idée plus humaine et plus agréable : la délocalisation. Je lisais en effet, dans un hebdomadaire, que l'idée à l'essai dans ce pays où l'Etat-providence est roi, est d'envoyer les retraités sous le soleil de Palma de Majorque. Une commune suédoise vient d'inaugurer la formule. Comme elle est chargée de la santé des personnes âgées, elle a fait ses calculs. A services équivalents, une journée de soins délivrés à un patient revient à 180 euros par jour en Suède, contre 120 euros à Palma. 10 personnes âgées viennent d'inaugurer le service pour un séjour de deux semaines. Elles en reviennent enthousiastes. Si bien que plusieurs communes ont déjà programmé ce type de séjour, pour des patients ayant besoin de soins de courte durée.

Quant à moi - et même si une bonne dose de soleil et de chaleur me ferait le plus grand bien en cette saison de grise froidure - je ne demande qu'une chose : qu'on me laisse travailler en paix.

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Dimanche 20 octobre 2019

Mireille,

Avez-vous lu le dernier billet de Catherine sur ce site (Les étonnements de Catherine) ? Il nous annonce qu’une jeune économiste française, Esther Duflo, dont elle faisait déjà l’éloge sur notre site il y a dix ans, vient de recevoir le prix Nobel d’économie. Si vous ne l’avez pas fait, il vous faudra donc lire ce billet bien instructif.

C’est ce que, personnellement, j’ai fait sur le champ ; et depuis j’ai tenu à en savoir davantage. De cette jeune femme totalement ignorée des français jusque là, voilà que tous les hebdomadaires font l’éloge cette semaine ! Je ne vous citerai que celui de Pierre-Antoine Delhommais qui titre « Esther Duflo, Nobel de l’humilité » (dans Le Point).

C’est l’histoire d’une petite fille surdoué qui un jour, à 8 ans, lit dans Astrapi un article consacré à Mère Teresa, qui lui apprend qu’à Calcutta, chaque habitant dispose seulement d’1 mètre carré ; ce qui l’a profondément émue et qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’économiste spécialisée dans la lutte contre la pauvreté.

Parlant de son parcours scolaire qu’elle qualifie de ‘parcours standard’, on découvre une trajectoire très haut de gamme : Normale Sup ‘, Agrégation en sciences économiques, puis doctorat aux Etats-Unis au MIT, (Massachussetts Institut of Technology) professeur au MIT à 29 ans, professeur au Collège de France à 36 ans. Il n’empêche pas qu’elle soit  totalement inconnue en France alors qu’elle est en revanche célèbre aux Etats Unis où elle fut classée il y a presque dix ans l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde.

C’est qu’Esther n’est pas une de ces scientifiques qui demeurent calfeutrées dans leur bureau ou leurs école, mais qu’elle agit sur le terrain,  trouvant des micro-solutions à des problèmes concrets. Par exemple en offrant 1 kilo de lentilles aux mamans habitant dans un district de l’Inde si elles viennent faire vacciner leur enfant contre la rougeole. Et ça marche !

Et voilà toujours chez elle une attitude positive devant la misère : « Lorsqu’on leur accorde une place, écrit-elle, les pauvres figurent généralement comme des êtres dignes d’admiration ou de pitié, mais jamais comme une source de connaissances, comme des personnes qu’il importerait de consulter pour savoir ce qu’elles pensent, ce qu’elles veulent, ce qu’elles font. »

Quel plaisir c’est pour moi de découvrir dans notre monde actuel si pessimiste une française, intellectuelle de très haut niveau, qui pense que le monde de demain peut être meilleur qu’aujourd’hui. Quelle belle leçon d’espérance !

 

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Jeudi 17 octobre 2019

Mireille,

Connaissez-vous Kim Phuc ? Non ? Eh bien, si. Car même si le nom ne vous dit rien, vous avez certainement vu, un jour, sa photo. C'est même une des dix photos les plus célèbres du siècle dernier. Rappelez-vous : cette petite fille de 9 ans, qui court toute nue sur une route, hurlant de douleur, brûlée au napalm dans un bombardement, au Vietnam. Elle avait ensuite sombré dans un très long coma. Mais grâce à la photo, diffusée par Associated Press, personne ne l'a jamais oubliée. Aujourd'hui, elle a fondé une famille, au Canada où elle s'est réfugiée. Elle a créé une fondation et, le visage rayonnant, elle prêche inlassablement la paix et le pardon.

Le mardi 11 septembre 2001, elle était dans la salle d'embarquement de l'aéroport de Toronto : elle avait rendez-vous à Washington, à la Maison Blanche, dans l'après-midi. Et voilà que CNN commence à diffuser les premières images de l'horreur. « Non ! Oh non ! Encore le feu ! », a-t-elle crié en couvrant son visage de ses mains. Son voyage et son rendez-vous annulés, bien sûr, elle est rentrée chez elle. Elle regardait les images du désastre quand son petit garçon lui a dit : « Le feu, maman ! C'est comme pour toi ! »

« Je suis bouleversée, déclare-t-elle. Des sentiments ont reflué que j'ai mis tant d'années à refouler : la colère, la révolte, le désespoir. Quelle injustice !...Mais cela ne mène à rien. La haine est destructrice. Elle aveugle, elle égare... Ne tombons pas dans le piège ! »

Me rappelant le drame de Kim Phuc, aujourd’hui âgée de 56 ans, je pense à tous les enfants kurdes qui, depuis quelque jours, s’enfuient sous une pluie de bombes turques. Dommage que Kim Phuc n'ait jamais été reçue, à ce jour, à la Maison Blanche !

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Dimanche 13 octobre 2019

Mireille

Jessica était une adolescente de quinze ans. Elle était alors en seconde. Depuis quelques mois, je la rencontrais pour la préparer au baptême. Négligence ou quoi ? Ses parents ne l'avaient pas fait baptiser. Plus tard ils ont divorcé. Et c'est la petite qui a demandé un jour à sa maman, avec laquelle elle vivait, pourquoi on ne l'avait pas fait baptiser quand elle était bébé, ajoutant qu'elle voulait aller au catéchisme. L'expérience ne fut pas très concluante : on l'avait mise dans un groupe de petits alors qu'elle avait onze ans ; elle se sentait incomprise, si bien qu'elle a quitté le catéchisme. Par chance, son désir de baptême étant le plus fort, elle est restée en relation avec une catéchiste, et c'est cette catéchiste qui m'a demandé de bien vouloir collaborer à la préparation au baptême de Jessica. Naturellement, je lui ai demandé d'où lui venait cette idée de demander le baptême avec tant d'insistance. Ses réponses ont été assez vagues. Quoiqu'il en soit, je la soupçonnais d'être suffisamment opiniâtre pour en arriver à ses fins. Et notre préparation se poursuivit avec une parfaite régularité, jusqu’au jour où l’on a célébré son baptême.

Au début de chaque rencontre, on parlait de tout et de rien, avant d'aborder la catéchèse proprement dite. Selon la bonne formule que je vous ai déjà citée, "pour enseigner le latin à John, que faut-il connaître ? - Le latin ? - Non ! Il faut connaître John.". Donc, il fallait situer Jessica dans son environnement scolaire, familial, et dans sa vie de quartier. Je crois d'ailleurs qu'elle était assez solitaire. Et même secrète. Mais nos rencontres étaient intéressantes. Ainsi, un jour elle est arrivée avec un petit sachet en toile, et de but en blanc, a commencé à sortir de son sachet... des pierres. De jolies pierres, de toutes grosseurs, de toutes formes, de toutes couleurs. Une à une, méthodiquement, elle les a nommées, décrites, me faisant remarquer tel ou tel aspect, et telle particularité de chacune de ces merveilles. C'était son trésor. Oh, il n'y avait ni diamants ni turquoises de grand prix. Mais chacune avait un nom - que je ne saurais retenir - et pour Jessica chacune avait un prix, comme une personnalité. Je me suis contenté d'écouter.

Et je me suis souvenu du Kim, le personnage du roman de Kipling. Si vous ne connaissez pas, je vous conseille de lire ce livre. Pour moi, comme pour les gens de ma génération, c'est un livre passionnant, que je relis encore de temps en temps. Kim, un jeune métis qui vit en Inde, pris en charge par l'armée anglaise des Indes, est formé pour devenir agent de renseignement au service du Royaume Uni. Chez un marchand d'antiquités, il se mesure avec un jeune Indien à ce qu'on appelle aujourd'hui le jeu de Kim. Vous avez tous joué, du moins je l'espère, à ce jeu où l'on regarde une vingtaine d'objets disparates, pour ensuite, en restituer la liste de mémoire. Dans l'original, il s'agit de mémoriser quinze pierres différentes, de les nommer - saphirs, turquoises, émeraudes, ambre, rubis ou topaze - et de les décrire. A ce jeu, Kim le tout malin trouve son maître en la personne d'un petit Indien, meilleur observateur que lui.

Jessica, ce jour-là, avait quelque chose à m'apprendre.

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    Jeudi 10 octobre 2019

     Mireille,

    Ce matin, je pense à Fanny, que j'ai rencontrée par hasard l'autre jour. Il y a une quarantaine d'années, j'avais ses deux gamines dans des groupes de catéchisme. Des gamines à l'image de leur mère : vives, astucieuses, débordantes de vie, pleines de rires et de fous-rires. Tout le contraire de leur père, réservé, un brin timide et ne parlant qu'à bon escient. J'avais sympathisé avec cette famille. Et voilà qu'un matin, alors qu'il lavait son auto, Hervé, le père, fait une hémorragie cérébrale. Coma profond, hôpital, soins intensifs. Six mois sans reprendre connaissance. La catastrophe. Et pendant six mois, chaque jour, Fanny allait entre midi et deux heures, puis chaque soir au sortir de son travail, s'asseoir au chevet de son mari pour lui parler. Sans jamais désespérer. Et un matin, Hervé est mort. Le drame.

 

    Si vous saviez comme Fanny a bien réagi ! Moi qui la croyais un peu gamine, parce qu'elle riait toujours, je l'ai trouvée transformée, du jour au lendemain. Comme si, brusquement, l'épreuve l'avait mûrie. Comme si le souci de l'éducation de ses filles passait avant tout. Ce qui n'est pas toujours évident. Et croyez-moi, dans le cas présent, ce ne fut pas toujours facile. Quand des enfants perdent leur père alors qu'elles sont à l'âge de l'adolescence, tout risque d'être perturbé. Il faut que la maman, restée seule, fasse preuve de beaucoup d'intelligence et de compréhension pour les aider à surmonter l'épreuve.

 

    Les années ont passé, les deux filles ont trouvé des petits copains. Et bien que restant très proches de leur mère, qui fut toujours leur confidente, elles ont pris progressivement leurs distances. Fanny, quant à elle, continuait à travailler. Il le fallait bien, n'est-ce pas, pour que les filles ne manquent de rien. Des rencontres, des "copains", il y en a eu. Pas toujours des perles rares. Je me souviens de l'un d'eux, qui était passionné - entre autres - d'armes à feu. Il lui inspirait, au bout de quelques semaines, une véritable peur, la menaçant sans cesse de la tuer si elle le quittait. Heureusement, la rupture fut moins dramatique. Et la vie reprit, avec ses alternatives de bons et de mauvais jours.

 

    Un jour, passant dans l'entreprise où Fanny travaillait, j'ai demandé de ses nouvelles, ne la voyant pas à son poste de travail. L'une de ses copines m'a dit : "Comment ! Vous ne savez pas ? Fanny a un cancer. Elle a déjà été opérée et elle subit un traitement de chimio qu'elle supporte difficilement." Je ne savais pas. Alors, j'ai pris des nouvelles. Et j'ai trouvé Fanny bien abattue. Trop de malheurs pour une seule existence ! Fanny abattue, mais pas résignée, et bien décidée à se battre. Ce qu'elle a fait pendant de longs mois...

 

Dernièrement, j'ai retrouvé la Fanny des jours heureux. Souriante et même davantage : exubérante comme autrefois. Et comme elle n'était pas seule, voyant mon regard interrogatif, elle m'a présenté son "copain". Celui qui a été là, tout au long de ses mois d'épreuves, pour l'encourager, la réconforter, la "secouer, même", m'a-t-elle dit. Les filles ont quitté la maison, elles vivent avec leurs copains, mais elles restent proches de leur maman. Seulement, ce qu'elles ne pouvaient peut-être pas lui apporter dans l'épreuve, un autre le lui a donné. C'est beau, l'amour, quand il relève celles et ceux qui sont tombés.

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Dimanche 6 octobre 2019

 

Mireille,

 

Aujourd'hui, mon église a cent ans. On fête son centenaire. Mon église, ce n'est pas l'église saint François d'Assise que j'ai édifiée à Grand Charmont il y a une bonne cinquantaine d'années, mais l'église saint Michel à Valentigney, l'église de mon baptême, de mon enfance, de ma jeunesse et de ma première messe. Les paroissiens d'aujourd'hui font la fête. Ils ont invité l'évêque, les prêtres de la région. Quand aux prêtres originaires de la paroisse, je demeure le seul vivant. J'ai été invité, Rendez-vous compte : je suis l'homme le plus ancien de Valentigney et le plus ancien, encore vivant, à avoir été baptisé dans cette église ! Mais je ne pourrai participer ni à la célébration ni aux festivités qui la suivront. Le grand âge – comme je le dis et le répète – est là, désormais, avec ses multiples handicaps. Ajoutez à cela une « Fête de la Paysannerie » qui, ce jour-là, fait de mon quartier une sorte de forteresse, dont toutes les rues sont barricadées et même cadenassées. Peut-être faudra-t-il payer pour entrer ?

 

Depuis la Réforme, qui avait fait de notre région une terre entièrement luthérienne, il n'y avait plus ici de catholiques jusqu'à la fin du XIXe siècle. Ce n'est qu'avec l'expansion industrielle de la région que sont venues habiter dans mon village des familles catholiques et que commença à se faire sentir la nécessité d'un lieu de culte. Mes parents, jeunes mariés, prenaient encore la barque qui, le dimanche, leur permettait de franchir le Doubs pour aller à la messe au village voisin. Ce fut le chanoine Perrot, curé de Mandeure (et futur archiprêtre de Belfort Saint Christophe), qui prit l’initiative de faire construire une église à Valentigney.

 

Il y a quelques jours, j'entendais la conversation de deux des Assistantes aux Personnes Âgées qui prennent soin de moi chaque matin. L'une d'entre elles, fidèle musulmane, expliquait à sa collègue qu'ici il y a deux églises, l'une toujours fermée (le temple) et l'autre toujours ouverte (l'église catholique). J'ai apprécié l'explication, encore que souvent de nos jours, beaucoup d'églises catholiques demeurent toujours fermées, par crainte des vandales.

 

Personnellement j'ai toujours insisté pour que nos églises restent ouvertes chaque jour. Non seulement pour qu'on puisse venir prier en présence du Saint Sacrement, mais simplement pour en faire un lieu de recueillement personnel. On me dit parfois : elle est belle, cette église ; c'est vraiment la Maison de Dieu. Je réponds toujours : Attention : cette église n'est pas d’abord la maison de Dieu, mais c'est la maison du peuple de Dieu. C'est pourquoi, aujourd'hui, on célèbre, non seulement le centenaire de l'église Saint Michel, mais surtout le centenaire de l’Église, avec un É majuscule, c'est à dire les chrétiens qui se rassemblent dans cet édifice pour célébrer l'Eucharistie.

 

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Jeudi 3 octobre 2019

Mireille, 

Eh bien, celle-là, c'est la meilleure ! Figurez-vous qu'au moment d'entreprendre ce petit billet quotidien, il y a quelques minutes, je me disais qu'il convient ce matin de vous parler de la maladie de... Et me voilà en train de chercher dans ma mémoire le nom de cette maladie. Tenez-vous bien : j'ai cherché plusieurs minutes. Tout y est passé : l'hippocampe, les neurones, les dépôts de protéines, les maladies neuro-dégénératives, les amis qui en ont été victimes, Georges, André, Jacqueline, Bernadette, Cizo... et les dispositions gouvernementales en cours d'élaboration. Tout est revenu en mémoire, mais pas le médecin qui a donné son nom à cette maladie. Et plus je cherchais, moins ça revenait.

  Serais-je donc, moi aussi, atteint de la maladie... enfin, c'est revenu, d'Alzheimer ? Je ne le crois pas, pour autant. Il m'arrive - il vous arrive, à vous aussi sans doute - de chercher ainsi un nom sans qu'il remonte à votre mémoire. Particulièrement, dans mon cas, des noms de personnes. Je ne m'en inquiète pas, sachant que je retrouverai ce nom, au moment où je ne le chercherai plus. Je sais également que les vrais symptômes de "ce mal qui répand la terreur" sont à chercher ailleurs, et pas seulement dans les pertes de mémoire. Entre copains, on s'en amusait, on se racontait de bonnes blagues à propos des risques qui nous guettent tous, à partir d'un certain âge. Réflexe bien naturel de tous ceux que n'importe quel danger menace, par exemple à la guerre.

  Il n'y a pourtant pas de quoi rire. J'ai connu quelques personnes atteintes de cette maladie. Pour elles, c'était un malheur, au moins au début. Pour leur entourage, c'était un désastre. Georges, par exemple, qui était un prêtre très cultivé : un jour, au début de sa maladie, il a fallu l'assister pour lui désigner du doigt les textes qu'il devait lire : il ne savait plus où il en était. Et André qui, déjà largement atteint, voulait mettre du beurre dans le calice et ainsi célébrer la messe, qu'il ne pouvait plus célébrer depuis des mois !

Seigneur, protège-nous de ce malheur.

 

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Dimanche 29 septembre 2019
 

Mireille,
 

Lundi dernier, j'ai passé près de deux heures à n'être qu' « une oreille qui écoute », selon le bon conseil de la Bible. Il y a des jours comme cela - est-ce l'influence du temps, je ne sais - où arrivent de longs coups de téléphone, et où je suis invité à prêter attention au malheur d'autrui. C'est ma mission, d'écouter la plainte de ceux qui souffrent, j'en suis bien conscient, mais parfois, c'est difficile et j'en sors bien malheureux.

Deux heures, deux personnes, deux malheurs, dont on me fait confidence. Tous deux n'ont rien d'exceptionnel. On ne me demande même pas conseil. On me demande d'écouter. Patiemment. Avec empathie. Je serais d'ailleurs bien embarrassé, s'il me fallait donner des conseils : je ne suis ni psychologue, ni conseiller conjugal. Comment, d'ailleurs, aider à (longue) distance un vieux couple (près de cinquante ans de vie commune) qui se déchire, ou une jeune femme qui pense être victime lointaine et indirecte des agissements d'un lointain membre de sa famille ?

Simplement écouter. Et ouvrir son cœur. Ne jamais rester indifférent. Dernièrement, lisant le billet hebdomadaire d'un chroniqueur je m'étais étonné de ce qu'il écrivait à propos de la miséricorde. Je cite : " Miséricordieux comporte, étymologiquement, le mot 'utérus', 'l'organe qui porte' et renvoie donc à la part 'maternelle' de l'Amour donné par Dieu." Je n'y avais jamais pensé et j'ai voulu vérifier. Effectivement, on a là un bon exemple de la déviation du sens originel des mots. Pour nous, aujourd'hui, dans l’Église, miséricorde signifie compassion et pardon. Par contre, le mot hébreu exprime primitivement l'attachement instinctif d'un être à un autre. Et ce sentiment a son siège - tenez-vous bien - dans l'utérus pour les femmes, et dans les entrailles pour les hommes. La traduction la plus exacte du mot hébreu serait à peu près la tendresse. Un deuxième mot hébreu, qu'on traduit également par miséricorde, désigne lui aussi la relation qui unit deux êtres et implique la fidélité.

Retrouvant donc la force originelle du mot, je me suis dit que lundi dernier, par une écoute appliquée de mes correspondants, j'avais dû, sans le savoir, pratiquer la miséricorde.

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Jeudi 26 septembre 2019

Mireille,

Le proverbe dit qu"il vaut mieux faire envie que pitié." Eh bien, je m'inscris en faux contre ce proverbe. Je ne sais pas s'il est absolument nécessaire de faire pitié, mais je sais d'expérience qu'il est dommageable de susciter l'envie chez les autres. C'est, en effet, les rendre malheureux, même si c'est involontaire de notre part.

Et même, le mieux est encore de ne jamais parler de soi. Si c'est pour se plaindre, vous ennuyez ceux qui vous écoutent, et ils vont bien vite se lasser, à force de vous entendre gémir. Et si vous racontez quelques-uns de vos petits bonheurs (ou de vos succès) vous suscitez inévitablement l'envie chez votre interlocuteur. A moins qu'il ne soit vraiment un saint et qu'il sache se réjouir de ce qui vous réjouit personnellement. Mais une telle sainteté est rare, à ma connaissance.

Ne croyez pas que je sois pessimiste, disant cela, et que je doute de la bonté humaine. Mais tant de fois, il m'est arrivé de susciter chez les autres l'envie et la jalousie, plus ou moins dissimulées, que j'en suis venu, après m'en être étonné, à m'en désoler et à finir par me taire. N'avez-vous pas fait la même expérience ? Naïvement, vous racontiez telle ou telle expérience qu'il vous avait été donné de faire et où vous aviez trouvé du plaisir, et vous sentiez immédiatement chez votre auditeur comme une certaine réticence, même s'il ne l'exprimait pas en paroles. Comme si ce bonheur qui vous arrivait le rendait lui-même malheureux. Que de fois, également, j'ai remarqué que mon auditeur en venait à rapporter à lui, comme pour comparer, ce qui n'était que de votre propre expérience. "Pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui sont dans la joie", c'est un utile conseil de l'Apôtre. Mais un conseil qui, souvent hélas, reste lettre morte. Si bien que souvent j'ai rabâché comme un slogan : "Le malheur de l'homme, c'est de se comparer. Ou bien il se compare en mieux et c'est l'orgueil. Ou bien il se compare en moins bien, et c'est l'envie. Deux péchés capitaux."

Dans une petite lettre, saint Jacques nous le rapporte avec force : "La jalousie et les rivalités mènent à toutes sortes d'actions malfaisantes...D'où viennent les conflits entre vous ? Vous êtes jaloux et vous ne pouvez pas réussir... "

Le malheur de l'homme, c'est de se comparer !

 

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Dimanche 22 septembre 2019

Mireille,

« Faut rigoler, faut rigoler » : c'était le refrain d'une chanson de ma jeunesse. Ce refrain vient de me revenir en mémoire à la lecture d'un arrêté municipal, dont je ne résiste pas au plaisir de vous faire part ce matin.

 

 Dans un langage propre à un document administratif français, l'arrêté, "considérant le risque élevé de mauvaise humeur à l'arrivée de l'automne et au taux d'ensoleillement moins important" et "la vitesse à laquelle une émotion négative peut se répandre et faire des ravages", accorde "aux citoyens le pouvoir d'exprimer librement leur joie". 


L'arrêté impose également "aux colériques, aux râleurs et aux rabat-joie d'entrer sur notre territoire débarrassés de leurs émotions négatives". En outre, "la diffusion de toute musique qui pourrait être perçue comme déprimante ou triste....est interdite. » Les habitants sont invités à "redonner de la joie à toutes les personnes qui vivent des situations difficiles ou tristes", "produire des endorphines, les hormones du bonheur, en riant au moins trois fois par jour", "être de bonne humeur de 8h à 22h chaque jour" et "faire sourire au moins 10 personnes par jour".

Interrogé par l'AFP, le maire de cette commune vendéenne de 9000 habitants estime "qu'il y a trop de morosité" dans le pays et va tenter "de diffuser cet état d'esprit" dans les commerces et chez les habitants, précisant que l'arrêté était officiel. Il souhaite également créer le label "ville en joie". 


 

L'initiative de ce maire peut prêter à sourire ou même à se moquer. Personnellement, je ne me suis pas contenté de sourire en découvrant cette information. Mais, est-ce qu'un décret quelconque, même provenant d'une autorité reconnue, peut être efficace en cette conjoncture ? Le maire peut-il commander efficacement à ses administrés de sourire et de manifester de la joie ? Je me demande si, sans décrets, arrêtés ni ordonnances, chacun de nous ne peut pas être dans toute sa vie porteur de sourires et de joie. Pas besoin pour cela d'y être obligés. En vous écrivant ces quelques lignes, je me suis souvenu d'une rencontre qui m'a profondément marqué, il y plusieurs décennies. Un jeune prêtre, missionnaire à Wallis et Futuna, était venu passer quelques jours de congés chez sa sœur, une de mes paroissienne. A peine entré à la cure pour me rendre visite, il me demanda, à brûle-pourpoint : 'Mais qu'est-ce qu'elles ont tes bonnes femmes ?' Il sortait d'une grande surface où était allé faire des courses avec sa sœur et il avait été frappé par l'air triste de l'ensemble des clientes. Et de m'expliquer que ses paroissiennes de la petite île d'Océanie dont il était le curé étaient toutes, sans cesse, joyeuses, souriantes, épanouies, alors que leur niveau de vie est sans commune mesure inférieur à celui de notre pays. J'ai été invité à jeter un autre regard sur mes concitoyennes ( et mes concitoyens), ce qui a provoqué en moi une sorte de conversion. Et je me suis chanté, une fois encore, ces vers de Paul Verlaine :

Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Ce qui est un merveilleux remède pour chacun de nous.

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Jeudi 19 septembre 2019

 

Mireille,

 

Dédée est morte. Et notre peine est grande. Tous, nous l'aimions. Quand je dis 'nous', je pense à toutes celles et tous ceux qui ont eu le bonheur de la rencontrer sur notre route humaine. J'en connais quelques-uns : ils sont unanimes.

 

    Moi le premier, comme eux tous. C'était le premier dimanche où, nouveau retraité, j'avais été invité à célébrer l'eucharistie dominicale dans mon 'village' de Valentigney. Je ne connaissais que peu de paroissiens ; il y avait si longtemps que j'avais quitté ce village de mon enfance ! En entrant dans l'église, une personne se détache d'un petit groupe – son petit groupe d'amis fidèles – et vient me saluer avec un grand sourire et me souhaiter la bienvenue dans cette nouvelle paroisse. Une personne que je n'avais jamais vue. C'était 'Dédée'.

 

J'ai appris à la connaître. Certes, je n'étais pas de celles et ceux qui avaient plaisir à lui rendre fréquemment visite. Mais à chacune de nos rencontres, j'étais émerveillé de constater l'attention qu'elle portait à chacun de ceux qu'elle rencontrait. Et ils étaient nombreux. Pourtant, sa vie n'avait jamais été facile. Les ennuis, les peines et les soucis n'avaient pas manqué à sa longue vie. Elle était cependant restée ouverte, accueillante, souriante.

 

    Il faut que je vous raconte ce qui arriva un jour à l'une de mes nièces. Elle venait de perdre sa maman et – je ne sais pourquoi – elle était là, au funerarium, dans une salle d'attente, sans avoir le courage d'entrer dans la chambre où reposait le corps de la défunte. Survint Dédée, et on lui présenta ma nièce, en lui expliquant les réticences qu'elle manifestait. Alors Dédée prit la jeune femme par le bras, et lui expliqua gentiment qu'il lui fallait vaincre cette appréhension puérile qui était la sienne. Toutes deux entrèrent ensemble dans la chambre funéraire et Dédée sut trouver les mots qu'il fallait. Ce dont ma nièce lui fut toujours reconnaissante. Depuis ce jour, elle ne manqua jamais de venir lui rendre visite, chaque fois qu'elle revint au pays. Et elle fit expédier des fleurs depuis l'Italie où elle réside, en apprenant la mort de celle qui était devenue son amie et sa confidente.

 

    Nous sommes très nombreux à manifester notre peine, d'une manière ou d'une autre. Ah si seulement ils étaient plus nombreux au monde, celles et ceux qui, comme Dédée, manifestent leur attention gracieuse et souriante à chacun ! C'est facile, et cela ne coûte rien, mais notre humanité a bien besoin de ce soleil généreux.

 

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Dimanche 15 septembre 2019

Mireille,

Il parait qu’au début du mois de juillet a été votée une loi « pour une école de la confiance ». Elle rappelle aux enseignants leur « devoir d’exemplarité », s’ils veulent mériter la confiance des élèves.

J’ignorais cette initiative de nos députés, mais j’en suis particulièrement heureux. Que l’exemplarité demandée soit sollicitée d’abord au corps enseignant est une bonne chose. On commence par le commencement. Que les enfants, les adolescents, tous les jeunes apprennent à faire confiance à tous ceux qui sont chargés de leur éducation « nationale », n’est-ce pas une bonne chose ? Bien sûr, et même si c’est nécessaire, vous pensez bien que ce n’est pas suffisant. Il faudra que la possibilité de manifester sa confiance soit étendue à toutes les couches de la société. A commencer par les auteurs du projet de loi dont il est question.

Cette confiance, que l’on doit souhaiter à tous les niveaux, n’existe pas de nos jours, hélas. Bien au contraire, nous en sommes venus à nous défier de tous, à commencer par ceux qui exercent une quelconque responsabilité. Ce qui nous conduit à suspecter d’une manière générale tous ceux et toutes celles qui jouissent d’un quelconque pouvoir. Je pense, en écrivant cela, à la remarque d’un ancien paroissien, rencontré récemment, qui me racontait comment il en est venu à se méfier même du clergé, après avoir appris toutes les turpitudes qui ont souillé notre Eglise. Je crois qu'il n’est pas le seul à exprimer une telle méfiance.

Personnellement, j’essaie de pratiquer une complète confiance envers toutes les personnes avec lesquelles j’ai des relations, et notamment, dans ma situation d’homme âgé et dépendant, avec toutes les personnes qu’une association met journellement à mon service. Est-ce naïveté de ma part ? Même lorsque je constate quelque disparition dans ce que je possède, je m’efforce de garder pleine confiance en chacune de ces personnes. Ce qui n’est pas toujours facile, je le reconnais.

Heureusement, il y en a un, en qui j’ai une confiance absolue : c’est Dieu. C’est indispensable et c’est réconfortant. Oh, comme j’ai été heureux, récemment, d'entendre au téléphone un vieil ami à qui je demandais l’état  de sa santé. Il a un cancer assez grave, qu’il soigne depuis des années avec courage ; il se bat, il vit, ne se plaint jamais. Il m’a dit en conclusion de notre conversation téléphonique : « Heureusement il y a la confiance en Celui qui est tout amour. Il ne m'a jamais trompé »

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Jeudi 12 septembre 2019

Mireille,

Ce fut encore une discussion instructive, avant-hier, avec une des employées qui s’occupe de mes soins le matin. Elle est d’origine marocaine, musulmane pratiquante comme la plupart de celles qu’il m’est donné de rencontrer dans leur service. Comme je lui vantais l’une de ses camarades de travail, et que je lui faisais remarquer qu’elle aussi était une bonne musulmane, elle m’a rétorqué d’un ton vif que cette dernière n’était pas une bonne musulmane, loin de là. Pourquoi ? Parce que – m’a-t-elle répondu – elle ne porte pas le voile !

Drôle de mentalité religieuse, ne le pensez-vous pas, qui met en premier lieu, comme étant les plus importantes, des obligations vestimentaires ! D’autant plus qu’à ma connaissance, sa camarade de travail, musulmane comme elle, ne manque jamais aucune de toutes les prières quotidiennes de l’Islam. Certes, je ne vais pas me faire une idée défavorable des pratiques religieuses de l’islam sur la seule réflexion d’une seule personne. Mais sans doute, mon interlocutrice n’est pas la seule à faire pareille réflexion défavorable. Toujours la même attitude : juger sommairement les autres sur le « paraître », que ce soit au sujet de religion ou de toute autre question. Que de fois n’ai-je pas d’ailleurs entendu des remarques désobligeantes envers l’un ou l’autre, étiqueté de « bon chrétien qui va à la messe », comme si cette marque de fabrique – « il va à la messe » - était l’étiquette nécessaire et suffisante pour définir un croyant !

 Ce n'est pas qu'une affaire de religion. Il faut le reconnaître : beaucoup de nos contemporains n’ont pour souci essentiel que celui de paraître. Ce souci de l’apparence prime tout autre souci. Ce qui est particulièrement dangereux, car cela fausse toute la qualité des relations humaines. J’aurai rabâché toute ma vie la parole biblique : « L’homme regarde le visage, mais le Seigneur regarde le cœur ». Comment faire confiance à quelqu’un qui ne cherche qu’à paraître ?

Être vrai. C’est indispensable.

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Dimanche 8 septembre 2019

Mireille,

Mais qui est donc cette Greta, petite suédoise de 16 ans, qui a quitté l’école pour prêcher dans le monde entier une lutte totale contre le dérèglement  climatologique et prévenir l’apocalypse, qui, à ses yeux, nous menace ? Voilà que cette gamine connaît une audience incroyable : reçue aussi bien par notre pape François ou Angela Merckel que par Emmanuel Macron, accueillie à l’Assemblée Nationale française, et, plus récemment, reçue triomphalement aux Etats Unis, son audience internationale ne fait que croître. Elle me fait penser à ces prophètes de la première alliance biblique qui menaçaient d’une proche fin du monde le peuple infidèle, comme à tous les prophètes de malheur qui ont menacé le monde à toutes les époque de l’histoire.

Car ce n’est pas d’aujourd’hui que sont survenus ainsi des hommes et des femmes qui prédisaient de sombres catastrophes. Et les annonces de Greta, aujourd’hui , sont appuyées par quantité d’autorités scientifiques dont les prédictions sont plus ou moins irréfutables. Qu’est-ce donc qui fait l’originalité et l’audience de la jeune suédoise ? Je ne sais.

Ce que je pense, par contre, c’est que cette prédication d’une jeune fille s’inscrit  dans un courant universel qui n’est pas d’aujourd’hui. S’il fallait dater son origine, je ferais remonter les débuts de ce courant aux années 60 du siècle dernier. J’ai vu naître en effet ce courant que j’appelle le principe de précaution, conséquence d’une peur de l’avenir dominant aujourd’hui. Moi qui suis presque centenaire, j’ai été élevé dans une autre pensée : le culte du progrès et l’espoir d’y parvenir à un monde meilleur. On venait de subir une terrible guerre mondiale, et  notre optimiste se justifiait. Nous étions invités à construire ce monde plus humain qui s’offrait devant nous dans quantité de possibilités, tant matérielles que sociales et spirituelles. Certes, comme l’écrivait Bernanos en 1953, « L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ». Mais il n’est question dans mon propos ni d’optimisme ni de pessimiste. Ma perception de l’avenir est affaire de confiance. Une confiance, autre mot de la Foi, qui est basée sur ma foi en Dieu. J’ai confiance en ce Dieu en qui je crois, « créateur du ciel et de la terre »

Concrètement, cette confiance se traduit journellement dans les choix que je suis amené à faire, et par conséquent aux risques que je prends. Mais « qui ne risque rien n’a rien », dit le proverbe.

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Jeudi 5 septembre 2019

Mireille,

Je continue ma chronique de ces deux mois d'été. Et tout d'abord, triste nouvelle, par une nécrologie.


 

Octave Bessot est mort le samedi 13 juillet. Nous nous connaissions depuis notre prime jeunesse. C’est le 1er octobre 1932 que nous sommes entrés en 6e au petit séminaire de Maiche. Et nous avons étudié ensemble, sans jamais nous quitter,  jusqu’au jour où, venant d’être ordonnés prêtres, nous avons pris la route de la vie active, le 6 juin 1944, le jour du débarquement des alliés en Normandie.

Ils étaient trois camarades très doués dans notre classe. Ils étaient comme une locomotive qui entraîne le convoi pour la vingtaine de camarades, depuis ces premiers jours de 6e. Il y avait Bernard, fils d’un fromager de la montagne, René, fils de cultivateur de Laviron, et Octave, dont les parents exploitaient la ferme de la Batteuse à Maiche. Bernard et René ont fait une longue période de professeurs de philosophie, et Octave fut pendant près de trente ans prof de 3e au séminaire de Luxeuil. Les trois, après des années d’enseignement, trouvèrent un jour le bonheur d’un ministère en paroisse, René et Octave comme curés de campagne, et Bernard comme missionnaire à Madagascar, ce qui était son rêve d’adolescent. Je ne l’ai pas revu. Mais il y eut jusqu’au bout René, mon ami fidèle, et Octave, tellement accueillant et fraternel. Ses dernières années lui furent difficiles, lorsqu’on dut le faire héberger dans une maison de retraite. A la fin, il ne répondait plus au téléphone, et comme, handicapé, je ne pouvait plus me déplacer, son silence m’était pénible. Je reste seul.

Nous avons célébré les obsèques d’Octave le 17 juillet dans son village de Dambelin. J’ai réussi à me faire déplacer jusque là pour ce dernier adieu à mon vieux camarade. Il y avait là tout le village, des amis de toute la région, et vingt prêtres du diocèse. Ce fut une célébration chaleureuse, comme Octave les aimait et savait les préparer. Il était bon musicien, et, grâce à un goût très sûr, il avait fait de son église un petit joyau dans sa simplicité. C’était bien !

Nous étions, Octave et moi, les deux plus vieux prêtres de nos deux diocèses et nos évêques nous avaient conviés, le mois dernier, pour célébrer nos 75 ans d’ordination presbytérale. Et voilà ! Je reste seul, le plus vieux prêtre des diocèses, comme d’ailleurs je suis le plus ancien des hommes de Valentigney. Souvent, on me demande mes sentiments. « Has been », disent les Anglais : « il a été ! ». A quoi on peut encore servir, à mon âge ?  J’ai été heureux et fier, l’autre jour, à l’enterrement d’Octave, de recevoir les mercis chaleureux de plusieurs prêtres et fidèles qui apprécient les homélies que je publie chaque semaine sur Murmure.

Un jour, ce sera mon tour de faire le passage. J’aimerais qu’on fasse, ce jour-là, une célébration d’action de grâce (selon la belle expression coutumière des protestants). J’ai tant de « merci » à formuler.

* * *

Dimanche 1er septembre 2019

 

Mireille,

 

Nous voici parvenus à la fin des vacances. Lorsque j'ai cessé de vous écrire le 30 juin, j'éprouvais comme un certain sentiment de gêne, à la perspective de me comporter, moi vieux retraité, comme tous les actifs qui, pour nombre d'entre eux, ont besoin de ce temps de repos. J'en conviens, c'est incongru qu'un vieux « retraité », par nature en grandes, très grandes vacances depuis une vingtaine d'années, en vienne à imiter la foule de celles et ceux qui ont abandonné en cette période estivale le train-train habituel de leur vie active. Tel était mon sentiment.

 

Deux mois de congés, qu'est-ce que ça a changé dans ma vie de vieil handicapé reclus ? Peu de choses dans ma vie quotidienne, surtout quand je me remémore les bouleversements dont les médias en tous genres ont tenu à nous informer.Ils ont tous tenu à alimenter les peurs et à prédire un avenir mondial peu réjouissant. Aussi j'ai été témoin chez nombre de mes visiteurs de sentiments assez pessimistes. Certains, même, se sont étonnés de m'entendre manifester une réelle confiance dans l'avenir, aussi bien pour notre pays, pour l'Europe que pour notre planète et son climat.

 

Ne croyez pas que je sois aveugle, sourd, bêtement optimiste. Non. La lucidité ne me fait pas défaut et je connais tous les risques que court notre monde. Mais je ne vais pas pour autant adopter la politique de l'autruche. Car, plus forte et plus efficace que toutes les peurs, la confiance en Dieu me pousse à travailler,chaque jour.

 

« Inter mundanas varietates » : ce sont les premiers mots de la citation d'un chapitre du roman d'Ernest Psichari (petit-fils de Renan, l'une des premières victimes de la guerre de 14-18) intitulé 'Le voyage du centurion', roman qui m'a particulièrement impressionné dans ma jeunesse. Ces premiers mots, tirés d'une oraison qui existe aujourd'hui encore dans notre liturgie, je vous les traduis : «  Au milieu des changements des choses de ce monde, que nos cœurs demeurent immuablement fixés là où sont les vraies joies ». Je vous l'avoue, ces quelques mots de notre liturgie, je me les répète encore fréquemment : ils sont pour moi comme une devise, un axe, une orientation qui me permettent de garder confiance, pour le présent et pour l'avenir.

 

Ce que je vous souhaite, à vous aussi, Mireille.

 

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