LETTRE A MIREILLE

JUILLET-AOUT 2019

 

Mireille,

 

Je n'ai pas pour habitude de copier les faits et geste de M. Tout Le Monde. Vous le savez. Mais pour une fois, je vais me plier à la mode : sachez-le donc, je suis en vacances depuis lundi, et ce, jusqu'au 1er septembre. J'en conviens, c'est incongru qu'un vieux « retraité », par nature en grandes, très grandes vacances depuis une vingtaine d'années, en vienne à imiter la foule de celles et ceux qui ont abandonné en cette période estivale le train-train habituel de leur vie active.

 

Je ne vous écrirai donc pas.Mais nous continuerons à vous adresser chaque semaine une réflexion personnelle sur l’Évangile du dimanche. Qu'il vous apporte de Bonnes Nouvelles. Nous en avons tous bien besoin.

 

Avec toute notre affection.

 

Léon Paillot

 

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Dimanche 30 juin 2019

 

Mireille,

 

Un jubilé ! J'ignorais que cela existait, le jubilé des prêtres qui, comme moi, ont à leur actif 75 ans de bons et loyaux services. Je l'ai appris seulement au début du mois, lorsque j'ai reçu deux invitations, l'une de l’archevêque de Besançon, l'autre de mon évêque de Belfort-Montbéliard. Tous deux m'invitaient à fêter cet événement, en compagnie des prêtres de nos diocèses qui ont respectivement 25, 50 et 75 ans de service presbytéral.

 

Eh oui, la célébration des jubilés existe toujours dans l’Église. Elle existe en de multiples circonstances, et cela, depuis le début En effet nous avons hérité d'une antique coutume juive : en Israël, tous les 50 ans, c'était l'année du Jubilé . On ne se contentait pas de cérémonies ni de festivités. Le Jubilé c'était l'année de la libération. On remettait les dettes à tous les débiteurs, on rendait les propriété à leurs anciens propriétaires, et tous les esclaves étaient libérés. « Chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan », est-il écrit au livre du Lévitique. Bref, on faisait du neuf. Dans l’Église, on a conserve la fête, mais hélas, pas la pratique d'une libération générale et d'un redémarrage novateur. On s'est contenté de fêter l'anniversaire joyeux d'un événement, à certaines dates. L'anniversaire d'un mariage ou d'une ordination, par exemple. Je me souviens ainsi du jubilé de mes 50 ans de prêtre, par exemple, qui fut une merveilleuse fête, en 1994, à Grand-Charmont, dans une église pleine pour l'Eucharistie (j'avais tant de « merci » à formuler) et avec 500 convives pour le repas à la salle des fêtes.

 

Mais je ne savais pas alors qu'on fêtait un jubilé pour 75 ans de prêtrise. D'ailleurs, ce doit être relativement rare de fêter 75 ans de ministère alors qu'on approche de son centenaire. Ainsi, pour nos deux diocèses, nous ne sommes que deux prêtres jubilaires « hors d'âge » : Octave Bessot, qui a quitté Dambelin pour la maison de retraite au Centre Diocésain de Besançon, et moi. Tous deux nous sommes entrés au petit séminaire en 1932, et sortis, jeunes prêtres, du grand séminaire, le 6 juin 1944, (le jour du débarquement !). Et comme les handicaps du grand-âge sont de plus en plus gênants, ni Octave ni moi ne pouvons plus guère nous déplacer. Bref, la fête - si fête il y eut – fut davantage dans nos esprits et dans nos cœurs. Pour dire un grand merci. A toutes celles et tous ceux qui nous ont accompagnés et qui nous assistent aujourd'hui encore, et surtout, en premier, à Celui en qui nous avons mis notre confiance pour la vie.

 

Il me faut simplement vous raconter ce qui m'a fait particulièrement jubiler en cette circonstance : j'ai reçu une invitation, à laquelle je me suis empressé de répondre. Oui, notre évêque Dominique nous a invité, les deux prêtres qui fêtent 50 ans de ministère et moi, le plus ancien, à venir déjeuner avec lui à l'évêché à Belfort. Ce fut un beau temps de convivialité joyeuse et de fraternelle simplicité autour de la table.

 

Et voilà : la vie continue. Hier, dans toute la France, 126 jeunes hommes ont été ordonnés prêtres. Une modeste relève, me direz vous. Quand je pense qu'en 1944, nous étions 44 à recevoir l'ordination presbytérale, pour notre diocèse. Il n'y a pas lieu de se désoler : notre monde commence actuellement une mutation inimaginable. Comme dit le cantique : « Le monde ancien s'en est allé, un nouveau monde est déjà né » Alors, « du passé, faisons table rase ». Et d'abord, pour cela, mettons en pratique la demande de notre pape François qui, reprenant le slogan de Gambetta en 1877, déclara récemment que « le cléricalisme, voilà l'ennemi ». Au travail !

* * * * * *

Jeudi 27 juin 2019

 

Mireille,

 

J'étais là, hier après-midi, devant une nouvelle page blanche - pardon : un écran blanc - bien décidé à prendre un peu d'avance pour vous écrire mon billet du jeudi. Mais non, décidément, rien ne venait : l'écran restait désespérément blanc, après que j'eus écrit simplement la date. Il faisait si chaud!

 

Une chaleur accablante et lourde. De mon siège, j'apercevais le thermomètre extérieur, indiquant 33°. Et j'étais incapable de remuer, comme écrasé par cette chaleur ; pire, je me sentais incapable de faire fonctionner mon imagination, de rassembler quelques idées, de formuler l'une ou l'autre bribe de phrases qui, d'habitude, m'aident à démarrer. C'était comme si les neurones même de mon cerveau étaient eux-mêmes hébétés et engourdis. Bref, rien ne venait.

 

Et je pensais à toutes celles, à tous ceux qui, en cet instant, peinent sous la chaleur. Et pas seulement en cet instant, mais la plupart du temps. En Afrique par exemple, où nos températures actuelles passagères sembleraient bien douces ; et plus près de chez nous, tant d'ouvriers, en fonderie par exemple, sans oublier les travailleurs du bâtiment, et les cultivateurs (je me souviens encore de cet été 40 où, ayant aidé, avec des copains, un paysan à faire les foins pour remplacer ses fils soldats, je me suis retrouvé le dos brûlé par le soleil !).

 

Je croyais que cette évocation de toutes celles et de tous ceux qui peinent allait me redonner un peu de courage. Peine perdue ! La « petite chienne » me tenait prostré. Eh oui, la « petite chienne », en latin « canicula », c'est la canicule. Cette année elle est en avance. D'ordinaire, on désigne ainsi la période qui va du 22 juillet au 22 août, où Sirius, la « petite chienne », l'étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien, se lève et se couche en même temps que le soleil. « Allez, coucher ! » Alors, moi aussi, j'ai tout laissé en plan.

 

Ce matin, à la fraîche, j'ai retrouvé mes esprits. « Et les mots pour le dire arrivent aisément ».

* * * * * *

Dimanche 23 juin 2019

 

 

Mireille,

 

Avez-vous connu, dans votre enfance, les processions de la Fête-Dieu ? Le souvenir m'en revient, en ce dimanche matin de juin, où nous célébrons la fête du Saint Sacrement. Souvenirs d'enfance d'abord, souvenirs agréables de processions qui venaient rompre la monotonie des célébrations habituelles. Odeurs de pétales de fleurs, des pivoines qu'on allait quémander chez les voisins, pétales qu'on gardait bien au frais jusqu'à l'heure où l'on en garnissait les petits paniers des servants. Longues processions des enfants des catéchismes, des « croisés » en uniforme, des « Coeurs Vaillants » et des « Ames Vaillantes », les hommes sélectionnés (quel honneur !) pour porter le dais qui abritait le prêtre, portant l'ostensoir. La chorale, la foule qui suivait, les servants « à la manœuvre » sous les ordres de leur chef, lançant des pétales de fleurs ou des volutes d'encens à chaque arrêt de la procession. Les reposoirs, installés dès la veille par les hommes et décorés par les femmes, très tôt le matin, à la fraîche. Odeurs, chants, son et lumière... Une religion qui donnait à voir autant qu'à entendre...

 

Dans la paroisse de mon enfance, la procession se déroulait simplement autour de l'église. On n'allait pas dans les rues de la commune. Mais j'ai connu les processions que je n'hésite pas à qualifier de "triomphalistes". Non seulement, dans les pays d'ancienne chrétienté, participation de l'harmonie municipale et des autorités civiles, mais, de la part de certains curés, comme une démonstration de force. Revanche sur tant d'humiliations d'autrefois. Quand j'étais vicaire, mon curé avait tendance à allonger chaque année le parcours de la procession, passant, d'abord, devant la mairie, puis ensuite, devant la préfecture et revenant par les abords du tribunal. Ce qui avait le don de m'irriter. A la même époque (c'était après la deuxième guerre mondiale), notre archevêque ayant délibérément bravé les interdits municipaux en matière de processions, s'était vu infliger un PV et, comme il avait été avocat, était allé lui-même plaider sa cause devant les tribunaux.

 

Ces temps sont révolus. Demeure, à côté d'une certaine nostalgie, vite effacée d'ailleurs, une réflexion. D'une part, je me demande si, en supprimant certaines manifestations d'une foi certaine, on n'a pas opéré une réduction, passant d'une expression religieuse où, encore une fois, on « donnait à voir » autant qu'à entendre, à une religion trop cérébrale. Je serais trop sévère en parlant d'une religion « cache-misère ». Mais il nous faut prendre garde à ne pas tomber, sous prétexte de simplicité, dans un certain misérabilisme. Par contre, je suis heureux qu'on ait dépassé un culte de l'Eucharistie qui insistait sur la présence de Jésus au Saint Sacrement, pour retrouver, dans la célébration eucharistique, le mémorial de la Pâque, de l'acte libérateur du Christ auquel il nous associe, ce matin comme chaque dimanche. Comme chaque jour de notre vie.

 

* * * * * *

Jeudi 20 juin 2019

 

Mireille,

 

« Ce sont les instruits incultes qui abîment le plus l'humain ». Cette phrase, trouvée dans un bouquin intitulé « La maladie de l'Islam », est la conclusion d'un constat. Par un enseignement au rabais, on a voulu combler le fossé entre l'élite et le peuple, explique l'auteur, ce qui provoque des dégâts considérables... dans le monde musulman.

 

Un enseignement au rabais ! La critique de l'enseignement dans une large partie du monde musulman, je n'aurai pas la prétention (injuste) de l'appliquer à l'enseignement tel qu'il se donne actuellement dans le monde occidental. Là n'est pas ma question. Cependant je pense à ces générations d' « instruits incultes » que je connais. Même des très instruits, bardés de diplômes ; ingénieurs, médecins, professions libérales à qui on n'a donné qu'une culture au rabais, tant leur spécialisation s'est acquise au détriment d'une ouverture d'esprit, d'une curiosité, d'un savoir plus large et plus éclectique.

 

La culture dont je parle ? Pas nécessairement ma culture, qui est une culture classique, celle qu'on donnait à l'époque où je faisais mes études. Il y a maintes formes de culture. Mais toujours, la culture, c'est un moyen de communiquer avec autrui. Il m'est excessivement pénible, parfois, d'essayer sans succès d'entrer en communication avec des personnes qui n'ont pas les mêmes références. Encore une fois, ce n'est pas une question d'intelligence ou d'instruction ; ce n'est pas une question d'âge ou de situation sociale. C'est, accessoirement, une question d'outils, mais plus fondamentalement, une question d'ouverture d'esprit. Certaines formations conduisent à de telles spécialisations qu'elles donnent des esprits obtus. La vraie formation, au contraire, doit permettre à l'esprit de s'ouvrir aux autres. Non seulement aux personnes quelles qu'elles soient, mais aussi au passé comme au présent de notre monde. A notre histoire et à notre avenir. Je lisais il y a quelques jours la réflexion d'un écrivain : « Le cerveau, c'est comme un parachute : il n'est utile que s'il est ouvert ».

 

« Se soustraire à la fascination de la puissance. Habiter ce monde sans le dominer. Renouer une relation fraternelle aux êtres dans une sorte d'amitié franciscaine pour la création. Retrouver le gracieux, le gracié, l'imprévu, l'inouï... Commencer d'entrevoir une réponse à cette simple question : quels signes de grâce pouvons-nous trouver et donner dans le monde de la consommation maxima, lequel, nous le savons bien, est aussi le monde du désir sans fin ». Je lisais ce beau texte de Paul Ricoeur, hier matin. Le passage suivant m'a particulièrement frappé : « Me ré-enraciner dans la mémoire de notre culture. L'innovation technique efface le passé, fait de nous des êtres au futur ; mais l'homme de culture doit arbitrer sans cesse le rapport entre la mémoire (culture) et le projet (utopie). C'est dans la mesure où nous retournons aux sources que nous sommes les hommes de la perspective ».

 

Où est-il, le temps où de jeunes ingénieurs de ma connaissance me faisaient découvrir leurs enregistrements de 33 tours vinyle de Bach, de Stravinski et de Maurice Ravel ; et le temps de mon vieux médecin, excellent violoncelliste et également expert en mycologie, qui prenait toujours le temps d'échanger avec tous ses patients, jeunes ou vieux ?

 

* * * * * *

Dimanche 16 juin 2019

 

Mireille,

 

"J'ai la mémoire qui flanche, je n'me souviens plus très bien..." Vous connaissez la chanson.

 

Il y a ceux qui la chantent avec désinvolture, même lorsqu'ils atteignent le grand âge ; et toutes celle et tous ceux qui se désolent à longueur de temps de sévères pertes de mémoire - réelles ou supposées. Je rencontrais dernièrement une dame d'un certain âge (ce n'est pas poli de dire l'âge d'une dame, n'est-ce pas !) qui me disait craindre, pour elle et pour son mari, la maladie d'Alzheimer. J'ai eu beau lui expliquer qu'une mémoire défaillante n'était pas un symptôme suffisant pour faire un tel diagnostic : je ne suis pas parvenu à la convaincre.

 

Par contre, je connais un septuagénaire qui possède une mémoire d'éléphant. A tel point qu'il peut vous préciser qu'à telle date, il est passé dans tel village, qu'il y a visité telle église, et qu'il a mangé dans tel restaurant - dont il cite le nom - le filet de sandre le plus mémorable de sa vie.

En fait, il parait que les neurones et autres relais responsables de notre mémoire ont tendance à faiblir dès l'âge de vingt ans. Du moins est-ce ce que j'ai lu quelque part. Où ? Je ne sais. Et d'ailleurs je m'en moque. Comme tout le monde, "j'ai la mémoire qui flanche", particulièrement sur des sujets que je considère comme mineurs.

 

Au fait, avant de parler de mémoire faible ou excellente, ne faudrait-il pas parler de centres d'intérêt ? Plus je manifeste d'intérêt pour telle ou telle chose, plus j'ai des chances de me souvenir de ce qui m'est indispensable. Pour le reste, pour ce qui ne m'est pas nécessaire immédiatement, je ne vois pas pourquoi j'irais encombrer ma mémoire de choses qui me paraissent plus ou moins insignifiantes. D'autant plus qu'avec le disque dur de mon ordinateur personnel, j'ai en mémoire, à portée de mains, sur un simple clic, tout ce dont j'ai besoin. Ne serait-ce que pour vous écrire chaque matin.

 

C'est ainsi qu'aujourd'hui, sur un simple clic, je peux vous parler d'un bouquin qui s'intitule "Les secrets d'une bonne mémoire." L'auteur, spécialiste du vieillissement, y annonce l'arrivée prochaine sur le marché français, d'une nouvelle hormone, la prégnénolone, capable d'assurer un bon fonctionnement de la mémoire. Après la "pilule de jeunesse", voici une nouvelle pilule miracle ! On n'arrête pas le progrès ! Quant à moi, et même si je suis parfaitement conscient des défectuosités de ma propre mémoire, vous me trouverez une fois de plus parfaitement sceptique. Je préfère m'exercer à apprendre "par cœur" (Dieu, qu'elle est belle, l'expression !) quelque poésie d'un de mes auteurs préférés. C'est tout aussi efficace. Et c'est gratuit.

 

* * * * * *

Jeudi 13 juin 2019

 

Mireille,

 

C'est rare, mais cela m'arrive, de laisser fonctionner la radio comme un simple fond sonore. Dernièrement, je venais, entre la cuisine et la salle de séjour, lorsqu'un mot, un simple mot m'a fait tomber en arrêt : Shéhérazade. J'ai prêté l'oreille, essayant de reconstituer la trame de la conversation radiophonique à laquelle participait une jeune marocaine. Elle rappelait simplement un conte oriental : l'histoire de ce calife de Bagdad qui, déçu par l'infidélité de sa maîtresse, décida de mettre à mort chacune des vierges qui, chaque nuit, devaient partager sa couche lorsque se lèverait le matin suivant. La jeune Shéhérazade, pour éviter d'avoir la tête coupée à la fin de la nuit passée avec le calife de Bagdad, comme ce fut le destin de toutes les vierges qui l'avaient précédée, commença à raconter une histoire au calife, jusqu'à ce que se lève le jour. Le matin survint, et l'histoire était loin d'être terminée ; et ainsi de suite, pendant mille et une nuits, elle poursuivit le conte qui captivait de plus en plus le calife. Notre jeune Marocaine concluait avec raison que la parole - un simple mot, précisait-elle - est plus forte que tout, capable même de triompher de la mort.

Le croiriez-vous ? Il m'arrive souvent de peiner pour écrire, alors que j'adore parler. J'adore raconter. Cela vient sans effort de ma part. Bien sûr, avec le grand âge, certains doivent parfois penser que je commence à radoter. C'est possible, j'en conviens. Pourtant si vous saviez quel bonheur j'éprouve quand je me mets à raconter. Particulièrement à des enfants. Quand on arrive à saisir leurs regards et à faire en sorte que leurs yeux ne se détachent plus de celui qui leur parle, qu'ils ne vont plus vagabonder à droite et à gauche. Et comme les adultes ne sont, au fond, que de grands enfants, j'ai souvent remarqué que, pour les intéresser, il suffisait de s'adresser aux enfants présents dans l'assemblée. Alors, tout est possible.

On comprend que le calife de Bagdad ait été séduit, non par la beauté de Shéhérazade, mais d'abord par les mille et une histoires que la jeune femme lui racontait. On dit que les Orientaux sont des conteurs-nés. Je le crois volontiers. Lisez les Mille et une nuits. Cela représente deux gros volumes dans la collection de La Pléiade. Si vous commencez cette lecture, vous aurez du mal à vous en arracher.

« Ta parole me construit », écrit un poète. Une parole ? Même un simple mot. « Et par le pouvoir d'un mot, je recommence ma vie » ( Paul Eluard)

 

* * * * *

Dimanche 9 juin 2019

 

Mireille,

 

J'ai déjeuné, il y a quelques jours, avec un vieil ami. Il y avait longtemps qu'on ne s'était pas rencontrés, aussi, nous avons évoqué quantité de souvenirs communs. Mais nous n'avons pas fait qu'évoquer le passé. Nous avons parlé surtout de ce que nous faisons aujourd'hui, de ce que nous faisons de toutes ces journées à vivre le mieux possible, après tant d'années de ministère très actif.

 

J'ai été très heureux d'entendre mon ami me dire que, pour les services qu'il rend dans la paroisse où il vit sa « retraite », il est amené à écrire beaucoup. « Tant de confrères, a-t-il ajouté, prennent la parole sans avoir écrit ce qu'ils vont dire ! Résultat : le plus souvent, c'est vague, c'est plein de redites, et surtout, c'est long ! » Et de m'expliquer qu'il avait retrouvé le plaisir d'écrire, de condenser ses propos et de les préciser, de chercher le mot juste. «  Et ça marche encore dans ma tête », a-t-il ajouté.

Comme je lui faisais remarquer que cela ne venait peut-être pas uniquement de nous, que c'était une question d'inspiration, il a ajouté : « Mais bien sûr! C'est pourquoi souvent, avant de commencer à rédiger, j'invoque le Saint-Esprit. » Je me suis contenté de lui répondre : « Moi, c'est à la fin du travail que je lui dis merci. »

En ce matin de Pentecôte, je pense à cette récente rencontre fraternelle. Je souhaite que chacun de nous fasse de l'Esprit Saint le compagnon de ses jours et de toute sa vie, non seulement en ce jour de fête, mais dans toute son existence. Pour l'Esprit, il n'y a ni repos ni congés. Il travaille sans cesse : « il met sa lumière en nos esprits, répand son amour en nos cœurs et sa force sans déclin tire nos corps de leur faiblesse. »

* * * * * *

Jeudi 6 juin 2019

 

Mireille,

 

Soixante-quinze ans déjà ! C'était hier. Et ces images, à la télévision, ces photos dans tous les magazines, ces récits qui nous ont été déversés dans tous les médias me rappellent ces premiers jours de juin 1944. Alors que, pieusement, je me préparais à recevoir le 4 juin - deux jours plus tôt - l'ordination presbytérale, des milliers de jeunes hommes de mon âge bouclaient leur paquetage, vérifiaient une dernière fois leurs armes, répétaient une fois encore les gestes décisifs qu'il auraient à faire lorsqu'ils sauteraient sur la Normandie ou quitteraient les barges de débarquement en courant, de l'eau jusqu'au ventre, vers la côte française.

 

Combien d'entre eux n'ont fait que quelques dizaines de mètres sur la terre qu'ils venaient libérer ! Ils avaient mon âge. Beaucoup d'entre eux, même, étaient plus jeunes que moi. Ils venaient des campagnes du sud des États-Unis ou des ghettos urbains, d'Angleterre, du Canada, d’Écosse ou d'Australie... Ils n'avaient jamais vu la France, et ils venaient pour la libérer. Il est bon de rappeler leur sacrifice. Ils étaient 156 000, ce jour le plus long, pour la plus grande opération militaire qui ait jamais été lancée dans toute l'histoire. Et les jeunes Allemands qui défendaient la côte, eux aussi, étaient de mon âge. Les chiffres sont éloquents : 100 000 combattants, de 14 nationalités différentes, reposent sous les pelouses des 27 cimetières militaires de Normandie, en des parcelles de terre concédées à perpétuité par l’État français.

 

Il ne faut pas oublier. Jamais nous n'aurions pu nous libérer de l'envahisseur sans les États-Unis. Comme lors de la première guerre mondiale, lorsqu'ils sont venus, en 1917, nous apporter un appui décisif, de même en 1944, leur intervention a été indispensable. Il nous faut leur en être reconnaissants. On peut - et c'est légitime - n'être pas d'accord avec la politique belliciste de M. Trump. Ce n'est pas une raison pour divorcer d'avec nos amis d'Outre-Atlantique. Il faut savoir se souvenir.

 

Personnellement, il m'arrive souvent de penser à tous ceux de ma génération qui ont vu leur existence fauchée, à la fleur de l'âge. C'est Yves Montand qui chantait ce chemin marqué par « les pas de tous nos frères qui sont tombés / et sont morts en cherchant / en cherchant bien longtemps / de la liberté, le chemin, le chemin / afin que chacun s'en souvienne demain »

* * * *

Dimanche 2 juin 2019

 

Mireille,

 

Je le connaissais depuis plus de 70 ans. Tout au début de la fondation de la paroisse dont j'avais la charge, il était là, comme un bon paroissien. Fidèle et dévoué. Et même si, à cause de son travail dans une grande surface, il n'était pas toujours disponible, il tenait à participer. Ses copains de travail l'appelaient Mickey (ou Milou, je ne sais plus très bien). Ils l'estimaient pour sa gentillesse et sa compétence professionnelle, mais le tenaient sous surveillance et même le regardaient avec méfiance, passée une certaine heure de la journée où Mickey (ou Milou, je ne sais) n'était plus dans son état normal : il était alcoolique, en effet, depuis de longues années. Et, plutôt que de l'aider, ils se moquaient de lui.

 

Bien sûr, à la paroisse comme dans le quartier, on l'avait remarqué. Hélas, alors qu'il eût fallu le secourir, beaucoup s'étaient détournés de lui. Quelques-uns s'étaient contentés de lui faire des remontrances ou de lui donner de bons conseils, mais en de telles circonstances, les bons conseils ne servent pas à grand chose...

 

Un jour, le fidèle paroissien prit ses distances. On ne le vit plus, ni aux réunions, ni même aux offices. On apprit qu'il avait été licencié de son emploi, qu'il avait retrouvé une autre place, qu'il avait été désintoxiqué, puis qu'il avait rechuté... Je le rencontrais quand il allait faire son jardin, bonjour, bonsoir, et c'est tout ! Les gens le regardaient, soit en se moquant, soit d'un regard indifférent, soit avec un peu de commisération. Et c'est tout !

 

Des années plus tard, je l'ai retrouvé. C'était à l'occasion du mariage de l'un de ses enfants. Il avait changé de quartier, avait acheté un appartement, ses gosses avaient de belles situations. Lui, en retraite, continuait à se passionner pour son jardin. Alors, ce jour-là, il m'a parlé. "Vous ne me voyez plus à l'église, m'a-t-il dit. Je vais vous dire pourquoi. Lorsque je buvais, j'allais à la messe, et je sentais bien, à voir l'attitude des paroissiens (pas tous, mais un certain nombre), qu'on me considérait un peu comme un pestiféré. Comme quelqu'un dont on se détournait. Pas intéressant, n'est-ce pas. Un paumé ! Maintenant, je suis guéri. Définitivement. Mais je ne peux pas aller à la messe au milieu de ces gens qui, non seulement ne m'ont pas aidé quand j'en avais besoin, mais souvent m'ont enfoncé un peu plus. Ils m'ont regardé comme un alcoolique, alors qu'il fallait me regarder comme un malade."

 

"Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades", déclare Jésus, s'adressant aux pharisiens de son temps. Ceux de son temps, qui lui reprochaient de fréquenter des "moins que rien" ? Oui, certes, mais aussi à nous aujourd'hui, pharisiens que nous sommes. Hélas !

 

* * * * * *

Jeudi 30 mai 2019

 

Mireille,

 

Npus étions à table, ce jour-là, et chacun vantait l'excellent travail scolaire de Julien, lorsque sa petite soeur s'est dressée pour nous dire, d'un ton péremptoire : "Oui, mais mon papa a dit : 'ça baisse' ! " Pour l'exciter encore davantage, l'un de nous lui a demandé : "Et toi, alors ?" Il s'est attiré cette réponse catégorique : "Moi, ça monte."

 

Je pensais à cette petite scène familiale, en ce matin d'Ascension. Tous les peintres ont représenté Jésus qui s'élève dans les airs, au-dessus des nuages, alors que les disciples ont tous le nez en l'air. Représentation naïve, certes. Mais je me demande quelles sont les représentations mentales de nos contemporains lorsqu'ils récitent le Credo et disent, à longueur de vie, en parlant de Jésus : "Il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts, il est monté aux cieux..."

 

Le langage employé pour cette profession de foi date d'une autre époque et si on n'y prend pas garde, elle peut induire en erreur nos contemporains par les images spatiales employées. "Descendre aux enfers" est significatif d'une telle conception. "Les enfers", à l'époque, signifiaient simplement le séjour des morts, qu'on situait sous cette terre, représentée comme une galette plate sur laquelle sont les vivants. Traduisons pour aujourd'hui : cela signifie simplement que Jésus crucifié est réellement mort, qu'il n'a pas fait semblant, qu'il a donc partagé pleinement la condition humaine. Quant à l'expression : "il est monté aux cieux", elle ne veut pas dire une ascension de Jésus comme celle d'une fusée. Il ne s'agit aucunement d'une image spatiale, mais tout simplement - pour employer une image que tout le monde comprend - d'une promotion. Comme lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il monte dans l'échelle sociale.

 

Au  fond, c'est saint Paul qui est le plus clair et le plus actuel lorsqu'il écrit dans sa lettre aux Philippiens que Jésus, qui était de condition divine, s'est abaissé jusqu'à prendre la condition humaine dans ce qu'elle a de plus bas : celle de l'esclave ; et, encore plus bas, jusqu'à mourir de la mort des esclaves : sur une croix. Et il ajoute simplement : "C'est pourquoi Dieu l'a élevé..." D'un abaissement à une exaltation, voilà la trajectoire. C'est pourquoi les textes bibliques de cette fête nous parlent d'une prise de pouvoir. Non pas sur des nations ou des empires, mais, plus largement, sur toutes les puissances néfastes qui empêchent l'humanité de réussir.

 

Promotion du Christ. Promotion de l'humanité entière : voilà ce que nous fêtons aujourd'hui.

* * * * * *

Dimanche 26 mai 2019

 

Mireille,

 

J'ai trouvé récemment dans ma boite aux lettres un tract particulièrement venimeux. Il émanait d'un des partis politiques qui, ces temps-ci, mènent campagne pour obtenir nos suffrages à l'occasion des élections européennes. Sous couvert de nous présenter son programme électoral, il critiquait insidieusement le programme de candidats rivaux. Je n'ai pas aimé cette manière de faire qui consiste à laisser transparaître, dans ses opinions, soupçons et propos méfiants.

 

Cette attitude n'est pas le propre des partis politiques, hélas. Encore récemment, le pape nous mettait en garde contre cette tentation de la méfiance. Se défier de tout ce qu'on entend, de tout ce qu'on lit, prêter à l'autre des intentions mauvaises, surtout s'il ne partage pas nos opinions, minimiser, voire critiquer les initiatives les meilleures, si elles sont le fait de gouvernements ou de groupes qui sont d'un autre parti ou d'une autre tendance que la vôtre, c'est chose courante, hélas ! C'est à un véritable examen de conscience personnel que le pape nous invitait, pour pouvoir rectifier certaines attitudes néfastes.

 

Que de fois, lorsqu'on me parle d'un homme qui réussit, qui fait quelque chose de bien, ne suis-je pas tenté de penser, ou même de dire : « Oui, mais... » ! On est tous très forts, n'est-ce pas, pour « chercher la petite bête » dans la vie et les actes des autres. Alors qu'un peu de bienveillance serait si bénéfique. Imaginons un monde où M. Trump s'évertuerait à chercher tous les aspects positifs de la vie et de l'action des dirigeants Iraniens ; où un gouvernement accepterait de reconnaître et de mettre en valeur ce que ses prédécesseurs ont fait de bien ; où les vaincus d'élections démocratiques salueraient ce qu'ont de positifs les gestes de leurs adversaires ; où je me réjouirais de la réussite de mon voisin qui sait mieux faire que moi... Bref, un monde de la confiance.

Je rêve !

 

* * * * * *

Jeudi 23 mai 2019

 

Mireille,

 

Il y avait « du grain à moudre », toute la journée d'hier ! Pensez donc : pour commencer la journée, je suis tombé en arrêt devant le verset du psaume 89 qui, parlant de l'existence humaine, si précaire, si fugitive, me rappelle : « le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingt pour les plus vigoureux : Leur plus grand nombre n'est que peine et misère ; elles s'enfuient, nous nous envolons ! » Quelques minutes plus tard, je lisais cette réflexion d'un auteur spirituel : « Il ne faut pas nous installer dans la vie présente. Le christianisme porte en lui-même l'interdiction de s'établir ici-bas. Le christianisme est une doctrine de passage et de marche en avant. Quiconque s'installe cesse d'être chrétien par l'esprit. »

 

Puis, c'est mon hebdomadaire qui m'offre une page de Paul Ricoeur. où je découvre cette réflexion du philosophe : « La phrase qui m'accompagne toujours, c'est « être vivant jusqu'à la mort ». Les dangers du grand âge sont la tristesse et l'ennui. La tristesse est liée à l'obligation d'abandonner beaucoup de choses. Il y a un travail de dessaisissement à faire. La tristesse n'est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c'est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l'acédia. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l'ennui, c'est d'être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. C'est ce que Descartes appelait l'admiration, qui est la même chose que l'étonnement. Personnellement, arrivé à ce cap, je reste capable d'admirer... »

 

"Du grain à moudre", pour moi qui suis bien plus que nonagénaire (et presque centenaire). Les propos que je viens de citer rejoignent ma préoccupation journalière. Comment être pleinement vivant, tout en acceptant d'abandonner beaucoup de choses ? Comment être vivant, sinon en refusant tout sentiment de tristesse, même lorsque les forces physiques déclinent ? Je me récite souvent les vers de Saint-John Perse : « Grand âge, nous voici - et nos pas d'hommes vers l'issue ».

Quant à l'ennui...? Connais pas !

* * * * * *

Dimanche 19 mai 2019

 

Mireille

 

Avez-vous déjà pensé à faire votre testament ? Pour moi,c'est fait, depuis quelques années déjà. C'est normal. Chacun de nous, quand il pense à sa propre mort, sait bien qu’il n’emportera rien. Comme il a des biens qui lui sont chers, il pense à les léguer à ceux qu’il aime, et particulièrement à ses enfants. Certains, aujourd’hui, le font très tôt, alors qu’ils sont en pleine activité, lorsqu’il s’agit de biens immobiliers particulièrement. Pas besoin d'un testament pour cela. Il suffit d'une simple démarche légale, je crois. Mais la plupart font un testament. Simple morceau de papier ou disposition devant un notaire. Dans tous les cas, c’est une manière de s’assurer que ce qui nous tient le plus à cœur ne sera pas dispersé au hasard. C’est une manière de se survivre.

 

C'est en relisant le petit passage de l'évangile selon saint Jean (Jean 13, 31-35), lu aujourd’hui dans toutes les églises, que j'ai réfléchi à cette coutume vieille comme le monde. Jésus lui-même, nous dit l'évangile, a tenu, dans les heures qui précédaient son arrestation, sachant quel serait son destin, à laisser à ses amis son testament, Il n'avait ni maison ni biens matériels à léguer à cette « famille » qui lui était chère, ses disciples. Il leur a légué ce qu’il avait de plus cher au monde. Ce qu'il avait à leur léguer, ce qui lui était le plus cher, c'était le style de vie qu'il avait adopté. Ce qui lui tenait le plus à cœur, c’était l’amour des gens. Ce qui fut la constante de sa propre vie, l’amour des gens, il a voulu qu’il se perpétue après lui, grâce à tous ses disciples de tous les temps, vous, moi aujourd’hui. Un commandement unique : « Aimez-vous les uns les autres. »

 

Ses premiers interlocuteurs, ceux qui étaient autour de la table le soir du dernier repas, avaient tous été les témoins étonnés, puis émerveillés, d’une attitude propre à Jésus durant les mois et les années qu’ils venaient de vivre avec lui : une constante attention aux autres. Elle s’était manifestée, cette attention amicale, de multiples manières. Et d’abord par sa proximité vis-à-vis de ceux qui avaient le plus besoin d’amour : ceux qui étaient méprisés, humiliés, rejetés par la bonne société, pécheurs, malades, voleurs, prostituées, femmes, enfants, mendiants : les exclus de son temps Tous ses gestes à leur égard visaient à les libérer et à leur permettre de développer les dons particuliers qu’ils avaient reçu de Dieu. Tous ses gestes manifestaient sa volonté de les réintégrer dans une relation humaine authentique avec leurs semblables. Tous ses gestes voulaient leur permettre de retrouver leur dignité d’hommes, de les faire tenir debout, de les remettre en route. Bien plus, son amour pour les hommes alla jusqu'à donner sa vie « pour la multitude ». C’est ce dont les premiers disciples ont été témoins. C’est ce qu’ils nous ont rapporté dans les Evangiles.

 

C'est très important, ce que Jésus nous a laissé, à chacun de nous comme à chacun de ses disciples. Au fond, qu'avons-nous donc de si précieux à transmettre ? Plus que des biens matériels ou des comptes en banque, nous avons à transmettre à nos descendants les valeurs qui sont les nôtres, un style de vie qui a donné sens à toute notre existence. Ouverture aux autres, incessante bienveillance, notre vraie richesse...Ce qu'ils en font, ce qu'ils en feront, nos héritiers, celles et ceux qui nous suivent, je n'en sais rien. Ah, si nous pouvions leur dire simplement, comme Jésus le fit à ses amis : « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. »

 

* * * * * *

Jeudi 16 mai 2019

 

Mireille,

 

Tout en déjeunant, hier matin, j'écoutais d'une oreille distraite, comme chaque matin, ma radio préférée, quand tout à-coup des bribes d'informations ont commencé à retenir mon attention. Le chroniqueur racontait qu'un cardiologue grec, médecin de l'équipe olympique de son pays, a publié une étude selon laquelle le dopage le plus efficace, pour les sportifs de haut niveau, serait l'écoute de la musique de Mozart ! Et d'ajouter, toujours selon la même source, qu'un quart d'heure quotidien de musique classique est plus efficace pour l'organisme que beaucoup de procédés destinés à mener les athlètes au sommet de la gloire : une ou plusieurs médailles, de bronze, d'argent ou d'or, aux Jeux Olympiques.

Je ne sais comment ni par quelles méthodes ce médecin grec a pu faire de telles évaluations ; et je me demande quelle influence un quatuor de Mozart peut avoir sur mes muscles (si j'en avais les moyens, j'essaierais de vérifier), mais ce que je sais, c'est que la musique - toute musique - a une influence certaine sur mon psychisme. Par exemple, je rédige plus facilement ce billet matutinal en écoutant, comme je le fais aujourd'hui, un concerto pour piano. De même, j'ai constaté que la musique m'apaise lorsque j'aurais tendance à me laisser emporter par le stress. Je me souviens avoir découvert, et même expérimenté occasionnellement, chez une personne qui soignait toutes sortes de déséquilibres ou d'insuffisances, du bégaiement aux fautes d'orthographe, une méthode qui consistait essentiellement à écouter, en position de relaxation, les concertos pour violon de Mozart au moyen de casques ultra-perfectionnés, dans un studio aménagé à cet effet.

Que la musique puisse soigner, équilibrer, et même guérir, je le crois volontiers. Pour moi, elle est plus que cela. D'abord, elle est langage universel. Je m'émerveillais l'après-midi du dernier Vendredi Saint en écoutant religieusement la Passion selon saint Jean de Bach interprétée par un orchestre et un chœur japonais. Par-delà l'espace et le temps, il y a cette langue commune, grâce à laquelle tout le monde peut s'entendre. Bien plus, je peux, non seulement écouter de la musique, mais également la faire. Chacun de nous le peut, même sans instrument, car chacun de nous possède le plus merveilleux instrument : sa voix. Donc, un simple conseil, pour les athlètes : à défaut de musique enregistrée (après tout, ce n'est que de la musique en conserve), qu'ils chantent, qu'ils fassent leur propre musique. Je ne sais pas si elle dopera les muscles de leurs jambes. En tout cas, elle enrichira certainement les muscles de leur larynx. Et dans leur tête, ils seront au mieux de leur forme.

 

* * * * * *

Dimanche 12 mai 2019

 

Mireille,

 

Existe-t-elle encore, la "Journée de la Fraternité" instaurée il y a quelques décennies et célébrée chaque année au mois de mai ? Il faut reconnaître que c'était une bonne idée, d'avoir instauré une journée où chacun peut faire preuve d'imagination et de cordialité pour inciter les voisins à se retrouver autour d'un "pot" ou d'un véritable repas. Vous me direz, bien sûr, que l'idée n'est pas neuve, puisque Fraternité est l'un des trois maîtres-mots de notre République, depuis la Révolution. Seulement, comme me le disait un de mes oncles autrefois : "Fraternité-Point".

 

Et c'est vrai que dans nos sociétés urbaines où vit "la foule solitaire" (selon le titre du bouquin d'un sociologue américain) le problème de l'absence de relations est souvent un fait dramatique. Je pense à ces hommes, ces femmes dont j'ai eu à célébrer les obsèques, qui étaient morts seuls dans leur appartement, sans que personne ne s'en rende compte et dont on retrouvait les cadavres décomposés, parfois, des semaines plus tard.

Mais voilà que mon journal a publié récemment les résultats d'un sondage selon lequel, à une très large majorité, les Français sont satisfaits de leurs relations de voisinage. 88% déclarent qu'elles sont bonnes, seuls 3% estiment qu'elles sont mauvaises et 9% qu'elles sont inexistantes. Voilà un sondage réconfortant, n'est-ce pas ? Aussi, je souhaite qu'une Journée de la Fraternité, en partenariat avec "Immeubles en fêtes" connaisse un succès grandissant. Mais...

 

 

Je rêve d'un monde où toutes les journées seraient des journées de la fraternité. Non seulement entre voisins, mais sur nos lieux de travail, dans les magasins, et également... dans nos familles. Est-ce trop demander ? Il faut commencer par le commencement. Il n'y aura pas de paix possible entre nations, entre civilisations ni entre religions, si on ne commence pas par "balayer devant sa porte" : balayer toutes les séquelles de disputes, de non-dits, de rancunes ancestrales.

 

Une réflexion d'un évangéliste allemand, citée par le Dr Robinson, m'avait beaucoup frappé en son temps. Je la cite : " Comment puis-je trouver un Dieu de grâce ? Cette question amena les hommes à chercher désespérément une réponse. (...) Elle produisit des croisades et des guerres. Cette quête les empêchait de dormir. Est-ce que beaucoup de gens demeurent éveillés aujourd'hui pour trouver une réponse à cette question ? Nous ne nous posons plus la question. Mais une question différente nous hante aussi. Elle agite des nations entières. Comment puis-je trouver un voisin aimable ?"

 

* * * * * *

Jeudi 9 mai 2019

 

Mireille,

 

C'était dimanche dernier qu'avait lieu le Festival annuel des chorales paroissiales de notre région. Autrefois je ne manquais jamais l'une de ces rencontres annuelles. Aujourd'hui, hélas, je ne me déplace plus guère. Pourtant, cette institution, j'y suis attaché, surtout sentimentalement.

Figurez-vous qu'il y aura 94 ans l'an prochain que, sur l'initiative d'un laïc, chef de chorale, naissait la Fédération des Chorales du Pays de Montbéliard. Initiative d'un homme à la forte personnalité, que j'ai bien connu. Initiative qui ne faisait que copier ce qui existe depuis bien longtemps chez nos voisins suisses. Donc chaque année à partir de 1926, les chorales paroissiales se retrouvaient pour une journée qui était à la fois fête et concours. Les grandes années, il y avait messe solennelle chantée par tous, puis défilé et dépôt de gerbes au monument aux morts, puis passage de chaque chorale devant un jury. Épreuve de chant grégorien, présentation d'une polyphonie religieuse et ensuite d'un chant profane. Les premières décennies, chaque chorale était notée et les résultats proclamés en fin de journée, ce qui ne faisait pas toujours des heureux. Aussi, au fil des ans, on avait instauré plusieurs catégories de chorales, et en en était arrivé à ne plus donner de notes. On se contentait de simples appréciations. Mais il y avait une forte émulation.

La formule a évolué, mais la rencontre annuelle demeure, à laquelle quelques chorales seulement subsistantes participent. Célébration de l'eucharistie le matin : chaque année, les choristes se retrouvent plusieurs fois pendant l'hiver pour en préparer la liturgie. Repas de fête pris en commun. Ensuite, l'après-midi, concert donné avec la participation libre de chaque chorale. J'ai aimé ces rencontres, qui, pour moi, étaient vraiment des rencontres fraternelles : au fil des ans, on retrouvait les vieux amis du temps passé, on se donnait des nouvelles et au cours du repas, le doyen de l'assemblée - il est mort à 90 ans - faisait chanter tout le monde, avant d'entonner, pour le plus grand bonheur de tous, ces Jodlers importés de sa patrie suisse.

Auguste - c'était son nom - était l'un des derniers enfants d'une famille de 11 enfants. Les parents étaient venus de Suisse au début du siècle dernier pour tenir une ferme de notre village. Je n'en finirais pas de vous raconter la joie qui rayonnait de cette famille, et de ces après-midi de dimanche où tout le monde chantait. C'était un but de promenade dominicale : on allait à la ferme des Buis, où l'on était toujours chaleureusement accueilli. Souvenirs, souvenirs !

" Qu'ils sont doux, au cœur lassé,

" Les souvenirs du temps passé."

 

o o o o o o

Dimanche 5 mai 2019

 

Mireille,

 

« Qui suis-je, qui suis-je ? » Je me suis réveillé ce matin avec cette chanson de Guy Béart dans la tête ! Cela vous arrive-t-il, à vous aussi, d'être ainsi obsédée par un air de musique, quelques paroles d'une chanson, qui vont vous poursuivre toute la journée ? Moi, cela m'arrive fréquemment. Mais aujourd'hui, plus que quelques notes de musique, c'est cette interrogation qui me poursuit : « Qui suis-je ? »

 

A vrai dire, ce n'est pas d'aujourd'hui que je me pose la question. Je crois que c'est depuis ma petite enfance. Elle prend des tournures différentes selon les âges. La première fois, j'étais tout petit, et mon interrogation en revenait à me demander pourquoi ma vie était limitée dans le temps : combien d'années me serait-il donné de vivre ? Vint ensuite, et combien de fois, cette question : ma vie personnelle a-t-elle un sens ? Aux jours de peine, je me disais que j'étais venu au monde par hasard, et aux jours d'épanouissement, j'ai pensé que j'étais le fruit de l'amour. « Poussière d'étoiles », m'ont expliqué les scientifiques : l'expression m'a paru bien poétique. Mais pourquoi tel spermatozoïde a-t-il rencontré telle ovule, tel jour, à telle période de l'histoire universelle, pour donner, selon le beau mot de la Bible, « l'être étonnant que je suis » ?

 

Un jour, alors que j'étais prêtre depuis une dizaine d'années, je me suis demandé à quoi je servais. Et je n'ai pas pu répondre à ma question. Ce n'est que longtemps plus tard, et rétrospectivement, que j'ai pu répondre partiellement. « En tout cas, me suis-je dit, j'étais alors bien implanté, bien situé, et beaucoup de ceux avec qui j'ai travaillé à l'époque étaient eux-mêmes bien insérés dans la cité et dans l’Église ». Je lisais l'autre soir les propos d'un psychosociologue qui dit : « Un peu plus tard surgit à l'improviste un premier questionnement : qu'ai-je fait du temps passé et qu'a fait de moi ce temps passé ? Un peu plus tard encore, un autre questionnement plus incisif : ma vie a-t-elle trouvé son accomplissement ? »

 

« Grand âge, nous voici - et nos pas d'hommes vers l'issue ( ...) L'offrande, ô nuit, où la porter ? et la louange, la fier ? Nous élevons à bout de bras, sur le plat de nos mains, comme couvée d'ailes naissantes, ce cœur enténébré de l'homme où fut l'avide, et fut l'ardent, et tant d'amour irrévélé... », écrit Saint-John Perse. Tant de questions ! Quant à la réponse, je me demande si elle est possible, sinon par quelques balbutiements.

 

Hier encore, travaillant pour ce site, j'en suis venu à me remémorer le mythe grec des Titans anthropophages qui, pour avoir mangé Dionysios, furent réduits en poussière par Zeus : c'est de cette cendre que naquirent les hommes. En chacun d'eux, il y a, mélangée à la cendre originelle, une pépite de divinité issue de Dionysios. Tout l'effort humain consiste à dégager la pépite divine de sa gangue. J'aime ce mythe, auquel répond, pour l'épanouir en plénitude, ma foi chrétienne : Dieu s'est fait homme pour que moi aussi je sois divinisé. Jésus le rappelle à ses contradicteurs : Dieu, dit-il, s'adressant aux humains dans le psaume 82 , leur a dit : « Vous êtes des dieux ».

C'est la seule bonne réponse.

 

* * * * * *

Jeudi 2 mai 2019

 

Mireille,

 

Europe, dont le nom signifie « au large visage », était une Libanaise, dit la mythologie. Un jour qu'elle jouait sur la plage de Tyr, elle fut repérée par Zeus, le roi des dieux, qui se déguisa en taureau pour l'enlever, la conduire en Crète et lui donner trois fils. Ses frères eurent beau la chercher partout, fondant ici ou là des villes sur leur passage, ils ne la retrouvèrent jamais : elle fut dès lors placée au rang des déesses.

 

Pourquoi avoir donné le nom de cette jeune Libanaise à notre continent ? Hérodote, au Ve siècle avant Jésus Christ, se posait déjà la question : « Le plus curieux, c’est que la Tyrienne Europe était de naissance asiatique et n’est jamais venue sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe ». Il conclut avec philosophie, « nous utiliserons les noms établis par la coutume ». C'est, dit-il, une « terre excessivement belle, qui porte toutes sortes d’arbres fruitiers .» Quant au grand philosophe Aristote, il déclare que « les nations habitant les endroits froids de l’Europe sont pleines de courage, mais parfois déficientes en intelligence », que, par contre, « les peuples d’Asie sont intelligents et habiles de tempérament, mais manquent de courage ». Et il ajoute (modeste, avec çà) : « Mais la race grecque participe aux deux caractères, précisément parce qu’elle occupe la position géographique médiane, de sorte qu’elle est à la fois courageuse et intelligente ». Nationalisme pas mort !

 

L'histoire de l'idée européenne est passionnante. Alors que dans les premiers siècles de notre ère, le mot n'est employé - et très rarement - que par les géographes, le mot Europe ne devient l'appellation d'une communauté de destin des peuples qui l'habitent qu'au VIIe siècle, et à cause... des musulmans. L'Europe, c'est la chrétienté menacée par la conquête arabe. « Par quels cheminements intellectuels en est-on venu là ? On l’ignore. L’important est de comprendre que la lutte contre les envahisseurs arabes a été celle des chrétiens contre les musulmans et qu’elle a révélé, partout où elle se produisait (Espagne, Gaule franque, Italie du Sud), une nouvelle solidarité, renforcée par l’action des papes et malgré les luttes intestines », écrit JB Duroselle.

 

J'arrête là mes considérations mythologiques et historiques. En ces premiers jours de mai, tous, nous souhaitons un heureux avenir à notre Europe. Comment sortir des nationalismes égoïstes, des conflits d'intérêts nationaux, des idéologies souverainistes ? Comment faire de l'Europe une terre d'accueil ? Le chemin sera long.

 

Je lisais ce matin, dans l'une des préfaces de la « messe pour la réconciliation », cette phrase : « Ton Esprit travaille au cœur des hommes. Et les ennemis enfin se parlent, les adversaires se tendent la main, des peuples qui s'opposaient acceptent de faire ensemble une partie du chemin » . Le moment des élections européennes approche. Souhaitons-nous bonne route, ensemble !

 

* * * * * *

Dimanche 28 avril 2019

 

Mireille,

 

  En ouvrant le missel ce matin, je me suis aperçu que ce deuxième dimanche de Pâques était intitulé « Dimanche de la Divine Miséricorde ». Une fois de plus, je me suis demandé de qui venait cette initiative et pour quelle raison. L'initiative vient sans doute d'une quelconque Commission romaine, si ce n'est du pape lui-même. Mais la raison de cette initiative ? J'ai beau relire les textes de la liturgie de ce jour, à part la prière d'introduction, aucune allusion directe à la Miséricorde Divine. Et cette prière d'introduction elle-même est bien discrète : « Dieu de miséricorde infinie...augmente en nous ta grâce pour que nous comprenions toujours mieux quel baptême nous a purifiés, quel Esprit nous a fait renaître, et quel sang nous a rachetés ».

 

Une « miséricorde infinie » ! Qu'est-ce à dire ? La racine du mot miséricorde, c'est "cœur". Un nom qui, pour nous encore, indique le siège des sentiments, mais qui, pour les anciens, indiquait également le siège de la mémoire. Nous disons encore, de nos jours, que tel écolier doit savoir par cœur ses tables de multiplication. Donc, dans la mémoire éternelle divine et dans son amour paternel, j'ai du prix. Même si je suis le dernier des misérables. C'est bon à savoir !

 

Toutes les grandes religions donnent à Dieu ce qualificatif de « miséricordieux ». L'Islam, par exemple, pour qui tout se fait, se dit et s'écrit « au nom d'Allah, le Miséricordieux ». Savez-vous que, dans la Bible, Dieu lui-même se présente comme le Miséricordieux, en ajoutant plusieurs précisions à ce qualificatif. C'est au livre de l'Exode (34, 6-7) où Dieu descend dans la nuée, sur le Sinaï, auprès de Moïse et déclare : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer ». Donc, pas nécessairement le « bon-papa gâteau » un peu gâteux qu'on imagine parfois, mais un vrai père, qui comprend notre situation de faiblesse, mais qui, en même temps, se doit d'être exigeant.

 

  C'est lui qui me redit ce matin, à moi personnellement, alors qu'il connaît bien ce que je suis et qu'il garde en mémoire « la faute, la révolte et le péché », le slogan que j'ai adressé à tant de jeunes, et de moins jeunes, tout au long de ma vie : « Tu vaux plus que tu ne crois ; mais tu peux faire plus que tu ne fais ».

 

* * * * * *

Jeudi 25 avril 2019

 

Mireille,

 

J'avais neuf ans quand je suis entré pour la première fois dans l'univers de Tintin. Je m'en souviens, car ce fut un choc (culturel ?) pour moi. Comme de nombreux enfants de la paroisse, je lisais chaque semaine Cœurs Vaillants, notre hebdomadaire préféré. Et je confondais allègrement le Jacques Cœur qui signait un billet dans chaque numéro avec le Jacques Cœur de Bourges, grand argentier du roi, dont nous parlait notre livre d'histoire. Nous n'avions pas le moyen de nous payer un abonnement, alors on achetait Cœurs Vaillants à la cure, et on le payait au numéro. Je vous assure qu'on ne manquait pas le jour où il arrivait. Vous devinez également notre déception si la livraison avait du retard.

 

Et voilà donc qu'un jour, parmi d'autres histoires illustrées qui peuplaient chaque numéro, parut Tintin ! A raison d'une page par semaine, vous imaginez quelle pouvait être notre impatience, dans l'attente de la suite. Aujourd'hui, vous achetez l'album complet et vous savez immédiatement la suite. Mais comprenez quel supplice c'était, souvent, d'être obligés d'attendre. Je me souviens qu'on se dépêchait d'aller à la cure, à la sortie de l'école, et d'importuner M. le curé pour savoir si Cœurs Vaillants était arrivé ! C'est ainsi que je suis devenu accro de Tintin. Au patro, on chantait : "Qu'est-ce qui n'a peur de rien, c'est Tintin, oui Tintin. Et qu'est-ce qui l'suit partout, c'est Milou, brave Milou. Quand on voit Tintin, Milou n'est pas loin., car Milou, le brave Milou suit Tintin partout.."

 

Cette année Tintin fête ses 90 ans. Bien sûr, j'ai la collection (presque complète) de ses albums. Hergé est mort, mais son œuvre connaît la gloire. On lui réserve expositions et colloques, il est traduit dans plus de quarante langues. Rappelez-vous que de Gaulle déclara un jour qu'il n'avait qu'un seul rival : Tintin. Et je crois bien que mes "réticences" devant l'Union Soviétique de Lénine et Staline date de la première lecture de "Tintin au pays des Soviets". Je ne nierai pas qu'il a exercé une influence certaine sur mon jeune esprit. "Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es", dit le proverbe. En tout cas, il m'arrive encore bien souvent de reprendre un album de Tintin. Ce fut ainsi le cas lundi dernier, lundi de Pâques, jour férié.

Mon album préféré ? Difficile à dire. Peut-être, quand même, Le secret de la Licorne. Encore que... Les bijoux de la Castafiore, ce n'est pas mal non plus. Et vous, quel est votre préféré ?

 

* * * * * *

Dimanche 21 avril 2004

 

Mireille,

 

J'étais sur le pas de ma porte lorsque j'ai aperçu Claude qui passait. Il y avait longtemps qu'on ne s'était pas rencontrés. Pourtant, Claude est un ancien paroissien et un vieil ami. Aussi, on a pris le temps d'engager la conversation. Nous nous sommes demandés ce que nous devenions. Claude, depuis qu'il est en retraite, occupe ses loisirs à la pêche, quand il n'est pas en voyage. Il adore les voyages organisés.

 

« Et vous, m'a-t-il dit, qu'est-ce que vous faites depuis que vous êtes en retraite ? » Comme je lui expliquais quels sont mes centres d'intérêt et comment j'occupe au mieux mes temps libres, il m'a interpellé. « J'ai l'impression que ça part à la dérive, la religion, aujourd'hui ! », a-t-il déclaré péremptoirement. Et devant mon étonnement, il a commencé l'énumération que je connais par cœur, à force de l'avoir entendue maintes et maintes fois : les églises qui se vident, les gosses qui ne vont plus au catéchisme, les jeunes couples qui brillent par leur absence, le manque de bénévoles, les divorces, la ruine de la morale, le manque cruel de vocations, la pédophilie des prêtres, l'homosexualité régnante au Vatican, etc. Vous connaissez le refrain !

 

En écoutant Claude, je ne pouvais m'empêcher de jeter des regards sur mon jardin. Dès le début de janvier, j'avais vu surgir les premières perce-neige : elles ont résisté vaillamment au froid et à la neige. Puis, un jour, ont surgi quelques crocus (c'était la fin du mois de février). Ensuite, une aventureuse campenotte (c’est le nom qu’on donne chez nous aux jonquilles), suivie bientôt de nombreuses consœurs... Les pommiers du Japon ont mis plus de temps à s'épanouir, mais aujourd'hui, c'est fait. Puis, en deux jours, malgré la pluie et le froid, le forsythia a éclaté de couleurs. Chaque fois, les petites fleurs m'ont fait la surprise. Le matin, elles étaient là, nées avec le jour. Les dernières-nées, les tulipes, depuis le début de la semaine dernière. Comme pour saluer le printemps.

 

Printemps ! En apparence, souvent, on se dit qu'il tarde bien. On se demande même s'il viendra. Pourtant, des fleurs sont en train de surgir, pour nous rappeler que si on regarde bien, la vie renaît même lorsqu'on croit que tout est mort. En ce matin de Pâques, il est bon que notre Église nous invite à relire et à méditer les Évangiles de la Résurrection. Alors que tout semblait fini, anéanti le vendredi soir, voilà que, le surlendemain, des femmes sont sorties de leurs peurs et de leurs pessimismes. Alors que le soleil n'était pas encore levé, elles couraient déjà les rues pour aller dire l'inouï, pour annoncer que rien n'était fini. Bien au contraire : que tout commençait, dès le matin de Pâques : Jésus est vivant, s'écriaient-elles. De ce qu'on croyait mort surgit la vie. Joyeuses Pâques !

* * * * * *

 Jeudi 18 avril 2019

 

Mireille,

 

C'est aujourd'hui le Jeudi Saint, le jour où l'on fait mémoire du dernier repas de Jésus avec ses amis, juste avant d'être arrêté et condamné à mort. Cela, vous le savez. Mais ce que, peut-être, vous ne savez pas, c'est que le Jeudi Saint, c'est également la fête des prêtres. Aussi, comme chaque année, je vais retrouver les prêtres de mon doyenné pour un repas de fête fraternelle. Après un temps de prière commune, nous nous mettrons à table. Oh, il ne s'agit pas d'un festin, mais simplement de cette « chaleur fraternelle du repas », comme de la plupart des repas où l'on aime se retrouver. Depuis que je suis prêtre, je n'ai jamais manqué de répondre à l'invitation de confrères ou d'inviter moi-même. C'est d'autant plus important que depuis que je suis en retraite, je mange seul, matin midi et soir. Aussi j'ai pour habitude de dire que je ne fais plus habituellement de repas, mais que simplement je me nourris.

 

Chaleur communicative des banquets ? Ou plutôt de tout repas fraternel. Ce matin particulièrement j'éprouve un sentiment d'amitié envers ceux qui sont mes frères dans le presbytérat et un besoin de solidarité, en cette période de notre histoire où règne la suspicion, la méfiance et un certain mépris envers notre Église et ses ministres.

 

Et en même temps, demeure le sentiment d'appartenir plus ou moins à une communauté. Voilà que dans un pays comme le nôtre, déchiré par des querelles violentes, des choix politiques difficilement conciliables, des manifestations de haine et de violence, un incendie d'une rapidité foudroyante – pas n'importe quel incendie, certes, puisque voilà la cathédrale Notre Dame de Paris en flammes – et toutes querelles politiques rentrée, une unanimité, la veille invraisemblable, se fait jour.

 

Unanimité ! Pourvu qu'elle ne soit pas passagère ! Que lundi soir, M. Macron comme M. Mélenchon manifestent les mêmes sentiments, je m'en réjouis. Je me contenterai de citer en conclusion ces quelques mots de M. Mélenchon :   Notre Dame « est un membre de notre famille à tous et pour l'instant nous sommes en deuil. » Je souhaite que ce ne soit pas pas seulement un instant ni quelques jours, mais longtemps, longtemps ! Aussi longtemps que notre Cathédrale de Paris restaurée.

* * * * * *

Mardi 16 avril 2019 - Prière confiante

Paul Claudel (1868-1955) se convertit à 18 ans, aux vêpres de Noël, alors qu’il se tenait à côté de la statue de la Vierge du Pilier priée sous le vocable de Notre-Dame de Paris. II a raconté : J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable . C’est pourquoi le poète pourra encourager à s’adresser à la Vierge Marie. Il écrit :

 La Vierge à Midi

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, mais seulement chanter
Parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée
En ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier
Et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin
De sa splendeur originale.

 Intacte ineffablement parce que vous êtes
la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance
Et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme,
L’Éden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir
Les larmes accumulées,

Parce qu’il est midi,
Parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours,
Simplement parce que vous êtes Marie,
Simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

 

* * * * * *

Dimanche 14 avril 20019

 

Mireille,

 

« Emportés par la foule qui nous traîne nous entraîne », chantait jadis Edith Piaf. Je pensais à cette chanson, hier soir, alors que la télé nous présentait des images de l'acte 22, cette vingt-deuxième manifestation des gilets jaunes : quelques centaines de manifestants qui n'avaient rien de joyeux, mais qui criaient plutôt leurs revendications ; des visages bien souvent chargés de haine et de colère, rien de bien réjouissant .

 

Je me souvenais, par contre, d'autres manifestations où les foules exprimaient d'autres sentiments . L'une d'entre elles, par exemple, dans une ville du Moyen-Orient, qui célébrait la liberté enfin retrouvée après des mois de terreur sous l'oppression de Daech : des hommes qui dansaient de joie certains agitant de grandes palmes, pour célébrer la Liberté. Par delà les siècles, les mêmes coutumes, les mêmes rites : on coupe des branches aux palmiers des alentours et on danse de joie.

 

Il en fut de même pour l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, au matin des Rameaux. Je revoyais en pensée ces images de la télé, lorsque je célébrais jadis dans ma paroisse la liturgie des Rameaux. Des hommes, des femmes, des jeunes, et ces adorables petites filles tout endimanchées, tenant de gros bouquets de buis auxquels on avait suspendu des rubans de toutes les couleurs et même des friandises. Une forêt de buis élevée au-dessus des têtes alors que je bénissais ces rameaux ! Quel contraste avec les maigres et frileuses assemblées des dimanches ordinaires !

 

Je me demande toujours pourquoi les gens viennent à la messe des Rameaux, plus nombreux qu'à Pâques. Tradition? Religion populaire ? Dans la ville où je fus vicaire, ce jour-là, les gens allaient, après la messe, porter un rameau de buis sur la tombe des défunts. Si bien que lorsqu'au catéchisme je demandais ce que c'était que la fête des Rameaux, tous les gosses répondaient unanimement : "C'est la fête des morts" !

 

Religion populaire ? Personnellement je trouve que c'est génial, d'associer ainsi les défunts au mystère de la mort et de la résurrection du Christ, que nous allons célébrer cette semaine. « Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons ».

 

* * * * * *

Jeudi 11 avril 2019

 

Mireille,

 

"Seigneur, je vous aime plus que tout... en général. Mais, tellement plus que vous, en cette petite minute qui passe, une cigarette anglaise... ou même gauloise." Voilà ce que je lis ce matin dans un livre de Madeleine Delbrel intitulé La joie de croire. Comme c'est vrai ! Pas pour la cigarette : je n'ai jamais su fumer une cigarette sérieusement, c'est-à-dire en avalant la fumée. Les rares fois où l'on m'a vu tirer quelques bouffées d'une cigarette, tout le monde riait : j'étais comme un gosse qui fume pour la première fois. Par contre, j'ai été un grand, un immense fumeur de pipe. A tel point que lorsque j'ai arrêté, il y a une trentaine d'années, je fumais mon paquet de gris chaque jour. La pipe était ma compagne fidèle. A la fois inspiratrice - je n'écrivais bien, je ne pensais bien qu'en fumant - et consolatrice : il n'était pas de contrariété qui ne cesse avec une pipe.

 

Mais je m'arrête là dans l'éloge de la pipe, sinon vous auriez droit à des pages et des pages. Sachez simplement qu'il me fut difficile de divorcer d'avec cette compagne, devenue au fil des ans trop envahissante. J'en reviens donc à Madeleine Delbrel et à sa réflexion si éclairante. Oh oui, il est plus facile, plus instantané, plus immédiatement bienfaisant de tirer quelques bouffées de fumée de sa pipe que de passer un quart d'heure en oraison. Encore que... ! Saint Ignace, le fondateur des Jésuites, conseillait à ceux qui ne pouvaient bien prier qu'en étant couchés de prier en posture allongée. Par extension, il m'arrivait de bien prier en fumant la pipe ; comme d'autres arrivent à prier en conduisant leur auto. Pourquoi pas ? L'essentiel est donc dans la concentration de l'esprit et du cœur sur l'objet de l'amour. Le reste n'est que moyen, bien accessoire. Ainsi la fumée de l'encens oriente la prière. La liturgie de la messe fait dire au prêtre cette prière : "Que ma prière monte vers toi, Seigneur, comme s'élève la fumée de l'encens." Pourquoi pas la fumée de la pipe ?

 

Aimer Dieu plus que tout ? Oui, certes. Mais cela ne veut pas dire: aimer Dieu indépendamment de tout le reste. Je peux être attaché aux biens terrestres, et naturellement aux personnes, et essayer d'instaurer une hiérarchie dans mes amours. C'est notre langue française qui crée la confusion : nous n'avons qu'un seul et même verbe – le verbe aimer - pour dire qu'on aime Dieu et qu'on aime le jambon et la saucisse. Les autres langues ont plusieurs mots. I love et I like, en anglais par exemple. Ce qui est bien pratique. Car il ne faut pas mettre Dieu, les personnes, les objets dans le même panier. Il faut pouvoir comparer ce qui est comparable. Et Dieu est l'Incomparable, n'est-ce pas !

 

* * * * * *

Dimanche 7 avril 2019

 

Mireille,

 

L'une de mes aimables correspondantes m'a conseillé, un jour, de faire attention lorsque je parle des Juifs. J'avais, en effet, critiqué dans l'une de mes lettres quotidiennes l'attitude de l'Etat d'Israël à l'égard des Palestiniens. Ce qui ne veut pas dire que je fais de l'antisémitisme primaire. Il y a des citoyens Israéliens, de confession israelite, qui critiquent vertement la politique de Netanyalou.

 

Donc, il ne faut pas faire d'amalgame. Certes, beaucoup aujourd'hui font cet amalgame, si bien que les actes antisémites se multiplient. Solidarité de races, de confessions religieuses ? Sans doute. Mais encore une fois, il ne faut pas tout mélanger.

 

Je me suis donc posé la question : quelle est mon attitude intime, quels sont mes sentiments profonds à l'égard du judaïsme ? Je dois reconnaître que c'est un mélange inextricable : interrogations, attirance, curiosité, autant de sentiments qu'on éprouve quand on rencontre quelqu'un, individu ou groupe, qui marque sa différence. Quand j'étais gosse, par exemple, on traitait de "sale juif" celui qui ne voulait pas partager, celui qui gardait tout pour lui, celui qui, même, voulait nous exploiter. C'était instinctif : on n'avait pourtant jamais vu de juif. Ce n'était ni raciste ni méchant. Simplement légèrement ironique. La réaction devait venir de loin, mais on ne pensait pas à mal.

 

Il a fallu la montée du nazisme pour que nos yeux et nos esprits commencent à s'éveiller. J'étais en Allemagne en 1937 : un jour que je travaillais un morceau de Mendelssohn sur le piano de ma logeuse, elle est intervenue pour me faire cesser l'exécution en me disant : "C'est un Juif". Là, pour la première fois, j'ai touché du doigt l'antisémitisme . Mais ce n'est que longtemps après la guerre que nous avons pu mesurer l'immensité de la haine contre un peuple, le peuple de Dieu : la révélation de la Shoah fut pour moi l'un des grands chocs de mon âge adulte.

 

Depuis, il y a eu toute une recherche personnelle, grâce notamment aux Amitiés judéo-chrétiennes, à la réflexion du concile Vatican II, à la lecture (et la relecture) de l'encyclique Nostra aetate de Jean-Paul II. Certes, il demeure en moi, parfois, un certain énervement devant telle ou telle prise de position venant des milieux juifs, surtout quand ils mélangent race, religion et nation. Mais, au plus profond de moi-même, je ressens un vrai sentiment de fraternité. Dans une famille, on peut être différents ; on peut même se quereller entre frères et sœurs. Demeure cependant la conscience d'une même appartenance, de racines communes. Mais plus important encore est le sentiment que nous sommes tous enfants du même Père. I

 

l y a quelques années, alors que j'allais subir une opération, le médecin anesthésiste m'avait examiné. Puis nous avions continué la conversation. Il m'avait déclaré qu'il était juif, fils de rabbin. Et il m'a dit ces mots qui m'ont bouleversé : "Si vous saviez combien vous, les chrétiens, vous nous êtes redevables : nous vous avons donné un des plus illustres fils de notre race, un nommé Jésus."

* * * * * *

Jeudi 4 avril 2019

 

Mireille,

 

Oh, que ce fut difficile de me lever chaque matin depuis dimanche dernier, à 6h30, heure nouvelle, d'où une heure perdue, volée à mon sommeil. Décidément, je ne m'habituerai jamais à ces changements d'heure, signes, parait-il, du printemps qui commence et de l'été qui vient. Une fois de plus, je me sentais totalement courbatu, les épaules, les bras et les jambes douloureuses, "comme si on m'avait battu", disaient les anciens en évoquant leurs vieux rhumatismes. Et une fois debout, que ce fut lent à revenir, avant que les pieds ne traînent plus sur le sol et que tout le corps se redresse enfin, ayant retrouvé un peu de mobilité. Il y a ainsi des matins peu glorieux !

 

Et voilà qu'en commençant mes "dévotions" matinales, je tombe sur un passage du psaume 89 particulièrement pessimiste. Je vous le cite : "Tous nos jours s'enfuient, nos années s'évanouissent dans un souffle. Le nombre de nos années ? Soixante-dix, quatre-vingt pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n'est que peine et misère ; elles s'enfuient, nous nous envolons."

Pas très réjouissant, le psalmiste ! Ce ne sont pas ces paroles désabusées qui pourraient me remettre d'aplomb.

 

J'en étais là de mes considérations lorsque j'ai commencé à célébrer l'eucharistie. Et je tombe sur un beau texte d'Isaïe. Heureuse coïncidence ? Simple hasard ? Ou réponse divine ? Voilà la promesse que j'y lis : "On n'y entendra plus de cris ni de pleurs. On n'y verra plus (...) d'homme qui ne parvienne pas au bout de sa vieillesse ; le plus jeune mourra centenaire : mourir avant cent ans sera considéré comme une malédiction."

 

Du coup, après cette célébration, je suis sorti, j'ai entrepris

ma demi-heure de marche – soutenu par le déambulateur – et j'ai fait mon entraînement quotidien. Histoire de dérouiller les articulations. Histoire, également, d'éliminer les pensées par trop pessimistes. En effet, je n'ai que 98 ans !

 

Le reste de la journée n'en a été que meilleur.

 

* * * * * *

Dimanche 31 mars 2019

 

Mireille,

 

Je ne sais pas danser, et je le regrette. Souvent, dans ma vie, il m'est arrivé d'éprouver combien c'était pour moi un handicap. Nous étions entre amis, nous passions une bonne soirée. Tout naturellement, cela se poursuivait en musique, et on dansait. Quelle gêne d'avoir à esquisser quelques pas de danse, en marchant sur les pieds de sa cavalière ; tout juste capable - et encore - de tenir jusqu'au bout d'une marche ou d'un paso doble (danse bien passée de mode d'ailleurs, je crois !)

 

Je ne sais pas danser, mais j'ai toujours eu envie de danser. J'admire les couples qui valsent et tournoient, je regarde avec plaisir ceux qui exécutent avec ferveur un tango argentin... Je suis même admiratif et légèrement envieux devant les jeunes - et les moins jeunes - qui d'instinct peuvent ainsi s'exprimer avec leur corps, même dans une danse solitaire au milieu de la foule. En leur compagnie, je me sens lourd, pataud, inexpressif. Heureux ceux et celles qui disent ainsi, avec tout leur corps, leur joie de vivre.

"Certes, s'il y a beaucoup de saintes gens qui n'aiment pas danser, il y a beaucoup de saints qui ont eu besoin de danser, tant ils étaient heureux de vivre : sainte Thérèse avec ses castagnettes, saint Jean de la Croix avec un Enfant Jésus dans les bras, et saint François devant le pape", écrit Madeleine Delbrel.

 

Connaissez-vous le beau poème d'un auteur anglais du XIIIe siècle : "Le Seigneur de la danse" ? Je ne vous en cite qu'une strophe.

Dansez, où que vous soyez,

Car je suis le Seigneur de la danse

Je mènerai votre danse à tous, où que vous soyez

.....

Je dansai le vendredi, quand le ciel devint ténèbres

Ils ont enseveli mon corps, et ont cru que c'était fini,

Mais je suis la danse et je mène toujours le ballet.

Ils ont voulu me supprimer,

Mais j'ai rebondi plus haut encore,

Car je suis la Vie, la Vie qui ne saurait mourir.

Je vivrai en vous, si vous vivez en moi,

Car je suis le Seigneur de la danse...

 

Et relisez attentivement l'évangile de ce jour : vous y verrez que Dieu lui-même se met à danser lorsque vous et moi, enfants prodigues que nous sommes, nous revenons vers lui.

* * * * * *

Jeudi 28 mars 2019

 

Mireille,

 

"La France compte quarante millions de sujets... sans compter les sujets de mécontentement !" Vous connaissez certainement ce bon mot d'un humoriste du XIXe siècle. Depuis, le nombre de "sujets" n'a fait que grossir. Mais je crois que dans les siècles précédents, il en était déjà de même. Qu'il arrive un malheur, une catastrophe, ou simplement une contrariété quelconque, on cherchera un responsable à qui attribuer l'origine du mal.

 

"C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau", chantait le Gavroche de Victor Hugo. Quant à lui, notre grand poète national, il attribuait à celui qu'il surnommait "Badinguet" - l'empereur Napoléon III - l'origine de tous les malheurs. Il faut des responsables. Il fut un temps où l'on attribuait à Dieu l'origine de tout ce qui pouvait arriver de néfaste à notre humanité. Cela existe encore à l'état latent dans l'esprit de certains de nos contemporains, qui, lorsqu'il leur arrive un quelconque désagrément, se demandent "qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu?" Il y eut - il y a encore - quantité de gens qui se demandent si l'on ne peut pas trouver dans l'astrologie (considérée comme une "science") l'explication de tout ce qui nous arrive. Il en était déjà ainsi au XIVe siècle. Lors d'une épidémie de peste, un astrologue, Guy de Chauliac expliquait que "la conjonction de Saturne, de Jupiter et de Mars au quatorzième degré du Verseau, le 24 mars 1345, avait changé la lumière en ténèbres... Les vapeurs délétères, nées de cette perturbation, ont lentement cheminé vers l'ouest et continueront à y exercer leurs méfaits tant que le soleil demeurera sous le signe du Lion."

 

Il y a un moyen plus simple et plus répandu d'exprimer nos mécontentements : ce sont les manifestations. Les gilets jaunes en sont l'exemple typique. Le présumé-coupable étant, bien sûr, le gouvernement, et particulièrement le président. Immense rassemblement hebdomadaire des mécontents ? Mais qui n'est pas mécontent, du moins à ce que j'entends... J'étais l'autre jour dans une famille de condition plus qu'aisée. On en est venu à parler des événements de ces derniers mois : j'ai eu droit à une longue énumération des sujets de mécontentement de cette famille.

 

Encore un fait. Un jour, une maman ne racontait que sa fille, qui a quatorze ans, lui avait déclaré à brûle-pourpoint : "Elles ont bien raison, les filles qui manifestent Moi, je me demande si je ne vais pas faire comme elles." Interloquée, la maman lui a demandé pourquoi. Et la gamine a répondu : "Pour bien montrer à tous qu'on est contre ! - Contre quoi ? a demandé la maman. - Contre tout, l'école, les profs, les adultes qui ne nous laissent rien faire, etc. " La petite avait, certes, une réaction d'adolescente. "Contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre", selon l'antique slogan. J'ai admiré la réaction de la maman qui a pris la peine d'expliquer à sa fille combien sa réaction était sommaire, et comment son attitude était tout le contraire d'une démarche libre et personnelle.

Ah, si seulement les éducateurs avaient le souci de favoriser l'esprit critique et personnel de tous, jeunes et adultes. Expliquer, expliquer. Si on en prenait suffisamment le temps ?

 

* * * * * *

Dimanche 24 mars 2019

 

Mireille,

 

Ce qu'il pouvait être énervant ! Il parlait, parlait, d'un ton autoritaire et péremptoire. C'était une réunion importante, et il avait la mission de conduire la réunion. Donc, normalement, il aurait dû écouter, simplement orienter, donner la parole aux uns et aux autres. Non ! Il parlait. Pire encore, il faisait sans cesse des digressions, sans qu'on puisse le ramener au sujet. Et naturellement, on sentait la tension qui montait. Les participants essayaient bien de l'interrompre, voire de le contredire. Rien n'y faisait : ses idées personnelles étaient les bonnes, les seules valables.

Je vous assure que je ne caricature pas. En fait de "démocratie", on ne peut pas faire mieux. Comme je le connaissais bien, j'ai essayé, moi aussi, de le faire taire pour pouvoir revenir au sujet. Mal m'en a pris ! J'ai eu droit à une attaque en règle. Et il a cru me vexer définitivement en me traitant de "curé virtuel". Car pour lui, un ordinateur, l'informatique et particulièrement Internet, ce sont des gadgets inutiles, bons pour ceux qui ne savent rien faire de sérieux.

J'en ai connu, des gens qui avaient la même réaction. De ces hommes qui, passant devant un ordinateur, disaient : "Moi, ça ne m'intéresse pas, un truc comme cela !" Souvent ils émettaient ainsi des jugements à l'emporte-pièce. Jugements infondés, parce qu'une fois pour toutes, ils avaient décidé que ce moyen de communication, cet outil de travail ne pouvait pas les concerner. Au fond d'eux-mêmes, ils pensaient sans doute que c'était un outil dont l'usage leur était inaccessible. Sans avoir essayé. Sans avoir cherché plus loin ! Et alors, tout s'ensuivait. Communiquer par Internet, pour quoi faire ? Utiliser cet outil pour le service de la Parole de Dieu ? Utopie ! Et ils se contentaient de faire ce qu'ils avaient toujours fait : taper avec deux doigts sur leur bonne vieille machine à écrire. Comme "au temps des lampes à huile et de la marine à voile", selon la belle expression du général de Gaulle.

Ce matin, je pense à Job. Il faudrait sans cesse relire le livre de Job. Alors qu'il vient de faire des remontrances à Dieu, à qui il attribue l'origine de tous les malheurs qui lui arrivent, Dieu lui répond assez sèchement : "Dis donc, qui es-tu pour me parler ainsi. Sais-tu qui je suis ?" A la fin, Job se fait plus humble et reconnaît : "J'ai parlé sans le savoir de choses que je ne connais pas."

Combien de gens sont comme Job !

 

* * * * * *

Jeudi 21 mars 2019

 

Mireille,

 

Cette histoire de Jonas m'a poursuivi tous ces derniers jours. Vous ai-je dit que ce petit livre de la Bible (deux ou trois pages) est le livre de l'humour de Dieu ? Voilà donc Jonas, assis à quelque distance de Ninive, attendant que le cataclysme qu'il a annoncé survienne. Lorsque Dieu lui annonce qu'il a renoncé à punir Ninive et qu'il pardonne tout, Jonas se révolte : "J'aurai l'air de quoi, maintenant ? J'ai annoncé une catastrophe et elle n'a pas lieu. Je suis totalement discrédité !" (c'est moi qui traduis très librement).

 

Dieu, selon le conte, ayant peur que son prophète n'attrape un coup de soleil, fait pousser un arbre dont le feuillage protégera Jonas. Celui-ci s'en réjouit. Mais le lendemain, Dieu a fait sécher l'arbre, et le soleil tape dur. Jonas se plaint encore davantage : pourquoi Dieu a-t-il fait mourir son arbre ? C'est Dieu qui a le dernier mot : "Tu pleures parce que ton arbre est mort, et tu accepterais de gaîté de cœur que je fasse périr plus de cent vingt mille personnes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche. Heureusement que je ne suis pas comme toi !"

 

Comme il était profondément vexé d'avoir ainsi perdu la face, ce brave Jonas ! Personne, certes, n'aime perdre la face. Imaginez un gouvernant d'aujourd'hui faisant amende honorable : il se croira discrédité aux yeux de l'opinion publique mondiale, alors que ce ne serait qu'un acte de sagesse. Toujours la peur de "perdre la face".

 

"Il n'y a que Dieu et les imbéciles qui ne changent pas d'avis", dit la sagesse populaire. Erreur : la Bible, en de nombreux anthropomorphismes, nous présente Dieu qui "se repent", qui "revient sur sa décision", qui modifie ses choix. Et surtout, de ces "imbéciles" qui ne changent jamais d'avis, il se moque. "Dominus irridebit eos", dit le psaume. Si je traduis fidèlement le propos, "il se moquera d'eux ».

* * * * *

Dimanche 17 mars 2019

 

Mireille,

 

« Encore quarante jours et Ninive sera détruite ». Le célèbre avertissement du prophète dans le conte biblique du livre de Jonas, dont nous lisons un extrait en ce temps du Carême, me parait d'une rare actualité : Ninive, avant d'être le champ de ruines actuel, fut pendant des siècles la capitale de l'Irak actuel. Le livre de Jonas est un conte, et Jonas n'a jamais existé (bien que les musulmans vénèrent dans les ruines de Ninive le tombeau de Jonas). Mais les contes disent souvent une réalité plus profonde que les plus savants travaux historiques. Il ne m'est pas indifférent, ce matin, de me rappeler la grandeur passée de cette capitale de l'empire assyrien, qui domina le Moyen-Orient avant d'être prise par les Babyloniens alliés aux Mèdes (ancêtres des Kurdes d'aujourd'hui). Babylone ayant repris le rêve de domination de Ninive détruite régna à son tour, jusqu'à ce que Cyrus, venant de l'Iran actuel, ne s'en empare. L'empire perse de Cyrus fut, à son tour, conquis par les Grecs d'Alexandre. Et l'immense empire d'Alexandre le Grand (qui mourut à l'âge de 33 ans), partagé entre ses généraux, ne devait pas survivre à la conquête romaine. L'empire romain, puis les barbares, puis les Arabes, puis les Anglais, puis l'indépendance, puis une dictature... Et sans cesse guerres, invasions, destructions, misères, souffrances, esclavage.

 

"L'histoire commence à Sumer" (c'est le titre d'un bouquin que j'ai lu autrefois) : 35 siècles avant Jésus-Christ, c'est au Moyen-Orient qu'est née l'écriture. Et les bibliothèques ont fleuri. La bibliothèque de Ninive comprenait 25 000 tablettes en cunéiforme, parmi lesquelles la version la plus complète de l'épopée de Gilgamesh, actuellement au British Museum de Londres. Sumer, mais aussi Ur, patrie de notre ancêtre Abraham. Il parait que les Américains ont emporté pour leurs musées, lors de la dernière guerre, des objets rares provenant des fouilles d'Ur. Vous pouvez voir, également, au Louvre, des pièces uniques provenant de l'Irak ancien. L'Occident s'est bien servi, hélas !

 

« Encore quarante jours... » Après cette annonce, Jonas, dans le conte, s'était retiré hors de la ville. Il voulait voir le spectacle de la destruction de Ninive. Il fut déçu : il ne se passa rien, car le Saddam Hussein de l'époque s'était converti, et Dieu avait pardonné. Les gouvernants d'aujourd'hui ne sont pas près, je crois, de changer de comportement... et Trump n'est pas Dieu.

* * * * * *

Jeudi 14 mars 2019

 

Mireille,

 

J'ai fêté comme il se devait, avant-hier, l’anniversaire d'un événement à portée mondiale. L'un des trois événements les plus importants du XXe siècle. Vous en êtes bénéficiaire chaque jour ; et c'est grâce à cette invention que vous avez pu, aujourd'hui comme très souvent, lire cette Lettre à Mireille grâce à laquelle je peux communiquer avec vous, le jeudi et le dimanche. Eh oui, il s'agit du web, ce www. que vous formulez bien souvent.

 

Trois lettres (www) ont changé le monde. Le 12 mars 1989, un physicien, Tim Berners-Lee soumit à son patron du Cern de Genève une proposition de « système de gestion décentralisée de l’information ». « Vague mais excitant », répondit son supérieur. Ce jeune physicien britannique avait imaginé ce « système de gestion décentralisée de l’information », devenu l’acte de naissance du web (la toile en français), alors qu’il travaillait au Centre de calculs du CERN (Organisation européenne de recherche nucléaire), près de Genève. Une plaque rendant hommage à l'inventeur du World Wide Web est apposée près de son ancien bureau dans les locaux du CERN. Berners-Lee cherchait à permettre aux milliers de scientifiques dans le monde de partager à distance leurs recherches sur les travaux de l'organisation. Il allait révolutionner le monde.

La proposition deviendra l'« Hypertext project » puis le « WorldWideWeb », l’année suivante, avec une première page accessible de l’extérieur le 6 août 1991.

 

C'est six ans plus tard qu'est né notre site Murmure (le 30 décembre 1997). A l'époque, on n'avait pas les possibilités de création d'aujourd'hui, où chacun, sans aucune compétence en informatique, peut utiliser des modèles mis à sa disposition. En 1997, il fallut à Christophe, un jeune paroissien ami, une journée de travail pour que Murmure puisse voir le jour. Aujourd'hui, tout s'est prodigieusement développé. Avec, hélas, bien des inconvénients et de graves dangers. Alors que l’utopie des débuts a laissé place à un contrôle presque absolu de quelques géants, le père du Web a lancé un appel, lundi à Genève, à un « contrôle complet de leurs données » par ses usagers.

Il a notamment mis en garde contre un « avenir possible », un avenir dans lequel « votre navigateur garderait des traces de tout ce que vous achetez, votre navigateur conserverait aussi vos relevés bancaires », et « alors, votre navigateur en saurait plus sur vous qu’Amazon ».

A l’occasion de la célébration des 30 ans du Web, Tim Berners-Lee entame « mardi une tournée de trente heures – pour les trente ans du Web », qui le conduira du Cern à Londres, puis en Afrique, a expliqué un porte-parole de l’organisation.Trente ans après son invention, Berners-Lee a mis en place l’an dernier un « contrat pour le Web » destiné à assurer la véracité de l’information sur Internet. (Il y a tant de faussaires, d'escrocs en tous genres, du simple hacker au dictateur tout-puissant!)
 

Vous connaissez sans doute la réponse d’Ésope à qui on demanda un jour quelle était la meilleure des  choses. « La langue, assurément », déclara-t-il. « Et quelle est la pire des choses, alors ? » . A quoi Ésope répondit sur le champ : « La langue, également ».

En sera-t-il de même du web ?

P.S. Il parait que Facebook connaît depuis hier soir une gigantesque panne. Les commentaires, acerbes ou ironiques se multiplient. "Facebook est en panne. Le monde survivra-t-il?", se demande un journal américain !

* * * * * *

Dimanche 10 mars 2019

 

Mireille,

 

« Le malheur de l'homme, c'est de se comparer. Ou bien il s'estime supérieur, et c'est l'orgueil, ou bien il se juge inférieur, ce qui engendre l'envie ». Que de fois n'ai-je pas dit et répété cet adage qui m'est familier. Orgueil et envie, deux péchés capitaux parmi les sept péchés "capitaux" de notre ancien catéchisme. Étymologiquement, le mot capital désigne la tête. Le péché capital est la tête, l'origine de tous les péchés.

 

Je me souviens d'un Irakien, réfugié politique en France depuis des décennies. Son métier : calligraphe (il trace sur de beaux parchemins de belles lettres arabes). Il avait connu et subi le régime dictatorial de Saddam Hussein et il expliquait combien ce dictateur ne pensait que violence et guerre. Saddam Hussein, disait-il, était guidé par un orgueil incommensurable. Ils se croyait et se voulait supérieur à tous et à tout.

 

Il en fut de même de Staline. Le Monde a publié jadis un volumineux cahier consacré au dictateur, à son œuvre et à ses méfaits. Parmi les nombreux commentaires, témoignages, explications que comporte ce cahier, je n'ai retenu qu'une phrase : « L'un des ressorts les plus profonds de sa personnalité semble avoir été l'envie. Une haine profonde pour ceux qui étaient plus compétents et plus brillants que lui ». L'auteur de l'article, après avoir cité des faits, rapporte la réflexion de Litvinov, ministre des affaires étrangères jusqu'en 1939 : « Il ne supporte pas les gens intelligents ».

 

L'orgueil et l'envie. Je disais qu'ils faisaient le malheur de l'homme qui cherche à se comparer aux autres. J'ajouterai simplement qu'ils font le malheur de l'humanité.

* * * * * *

Jeudi 7 mars 2019

 

Mireille,

 

J'espère que vous n'avez pas manqué, hier, l'entrée des chrétiens en Carême : c'était hier le mercredi des Cendres. En tout cas, si vous ne l'avez pas fait, sachez qu'il n'est pas trop tard pour relire le passage de l'évangile selon saint Matthieu qu'il nous est donné de méditer dès qu'on inaugure le Carême.

 

Je suis toujours frappé d'entendre Jésus nous recommander, pour bien inaugurer le Carême, de le faire avec une totale discrétion. Première parole de Jésus, en ce jour des Cendres : "Évitez d'agir pour vous faire remarquer". Ensuite, pour bien enfoncer le clou, et dans un langage imagé, il recommandera : "Ne fais pas sonner de la trompette devant toi... ne te donne pas en spectacle...que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite... retire toi au fond de ta maison et ferme la porte...et quand tu jeûnes, parfume-toi."

 

Je crois d'ailleurs que, de nos jours, le message a été reçu cinq sur cinq. A tel point que le Carême chrétien passe presque totalement inaperçu des médias et de l'opinion publique. Message reçu, mais seulement partiellement : très bien en ce qui concerne la discrétion nécessaire, moins bien pour ce qui regarde la finalité du Carême et sa pratique : une longue démarche de quarante jours. C'est passé tellement inaperçu que cela risque d'être inexistant. Que reste-t-il de ces trois démarches fondamentales propres à toutes les grandes religions : prière, jeûne et partage ?

 

Je me souviens du temps où je faisais le catéchisme. Quand on parlait de Mardi-Gras aux gosses du caté, ils ne savaient plus de quoi il s'agit. Alors on leur disait que c'est comme Halloween. Quand on leur parlait du Carême, ils ouvraient de grands yeux étonnés. Alors, pour leur expliquer, on leur disait : "Vous savez, c'est comme le Ramadan". Et tous comprenaient. Car tous, ils en ont entendu parler. Même à l'école. Et c'est vrai que la période du Ramadan est pour les musulmans une démarche collective et publique, la démarche de tout un peuple qui s'entraîne au jeûne, à la prière et à l'aumône. A un tel point que, dans certains pays, c'est très mal vu de ne pas faire le ramadan. La honte et le déshonneur !

 

Sans aller jusqu'à ces excès de pression collective, la démarche ouverte, publique, collective et joyeuse d'un peuple n'est pas à sous-estimer. Simplement, notre démarche de chrétien relève d'un autre ordre. D'ailleurs, ce qui importe, c'est, comme le rappelle Jésus, que "ton Père voit ce que tu fais dans le secret".

 

* * * * * *

Dimanche 3 mars 2019

 

J'avais tout faux ! Un jour, parlant à des amis de l'un de mes vieux camarades de classe qui "n'était pas une lumière", je disais qu'il n'avait pour lui qu'une remarquable mémoire, et que, par contre, "il ne brillait ni en lettres ni en maths, ni en sciences." Et voilà qu'en dînant hier soir, je lisais une série d'articles sur la mémoire, où l'on m'expliquait péremptoirement que "les capacités de mémorisation expliquent 75% des résultats scolaires et celles de raisonnement, 25% seulement". Autrement dit : sans mémoire d'éléphant, pas de vraie réussite scolaire.

 

Et de me citer le cas de nombreux hommes plus ou moins célèbres qui avaient reçu en cadeau du ciel une mémoire phénoménale, dont celui qui était capable d'écrire la liste des 240 députés qui ont voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 ou de chanter tout le répertoire de Tino Rossi. Qu'un violoniste puisse jouer par cœur 40 concertos, je veux bien le croire. L'organiste Marcel Dupré, que j'ai entendu en 1942, jouait par cœur toute l'oeuvre d'orgue de Bach : il nous en avait fait la démonstration, un après-midi, nous demandant de lui indiquer n'importe quel titre de l’œuvre du maître, qu'il était capable de jouer sur le champ. Que des acteurs aient en mémoire une grande partie de leur répertoire, c'est pour eux une nécessité. Mais tous, ou presque tous, déclarent que c'est à force de travail qu'on acquiert une excellente mémoire.

 

Personnellement, je crois qu'il y a des formes de mémoire totalement différentes de l'un à l'autre, selon les centres d'intérêt et selon les besoins. Qu'un sommelier ait une mémoire olfactive et gustative, c'est indispensable ; que l'un puisse garder mémoire simplement en lisant et l'autre en écoutant, c'est élémentaire. Donc, il y a quantité de mémorisations différentes selon les individus, les besoins, le métier. Ainsi, je n'ai pas en mémoire cinq numéros de téléphone, mais par contre, il y a quelques années, j'étais encore capable de réciter 500 vers de la poésie française, de Villon à Saint John Perse. Aujourd'hui, je n'en suis plus aussi sûr : il faudra que je vérifie. Mon petit neveu me demandait un jour si j'apprenais par cœur mes homélies : il venait de m'entendre parler sans notes. Ce qui chez moi, est une habitude et un entraînement de plus de soixante-dix ans. Par contre, je ne retiens pas les prénoms, particulièrement les prénoms féminins, et je ne suis absolument pas physionomiste, ce qui me joue constamment de vilains tours.

 

Mais au fond, suis-je différent de la plupart de mes concitoyens qui, comme moi, ont une mémoire sélective ? Peut-être gardons-nous en mémoire ce qui nous intéresse, ce qui nous plaît ou ce qui nous est utile. Et c'est tant mieux. Je jette un coup d’œil sur les premières notes d'une pièce grégorienne et je peux la chanter in extenso ; par contre, j'ai été incapable de réussir un seul des 6 tests de mémoire proposés par mon hebdomadaire. Et alors ?

 

Un spécialiste m'invite, dans le même numéro, à dépasser cette problématique de "plus ou moins de mémoire" en nous invitant à "nous informer, dialoguer, argumenter quand on n'est pas d'accord, être curieux." Ce qui, à mes yeux, est une bonne recette.

 

* * * * * *

Jeudi 28 février 2019

 

Mireille,

 

Pendant mes années de formation, j'avais un 'directeur de conscience'. Tout séminariste devait choisir parmi les professeurs celui qui serait son 'directeur de conscience'. C'est d'ailleurs pourquoi on ne les appelait pas 'professeurs', mais 'directeurs', sans doute parce que leur responsabilité essentielle était, non pas de nous enseigner, mais de travailler à notre formation spirituelle. Dans les vagues souvenirs qui me restent de cette expérience, demeure une sensation de mortel ennui : on ne savait pas tellement quoi se dire, mon 'directeur' et moi. Si bien que, malgré toutes les recommandations qu'on nous faisait avant de nous lancer dans le ministère, je n'ai pas personnellement continué cette pratique, sauf à une certaine époque où je me suis confié avec plaisir à un vieux prêtre, passablement original, qui pratiquait, entre autres, la psychomorphologie, c'est-à-dire l'art de lire votre caractère sur votre visage, et qui, également, pensait pouvoir mieux connaître chacun, simplement en regardant ses mains. Non, il ne lisait pas dans les lignes de la main ; c'était simplement la forme de la main qui, à son avis, exprimait le mieux la personnalité de l'homme. Il avait d'ailleurs une étonnante collection de photos de mains !

 

Ces dernières années, plusieurs m'ont demandé ce que je pense de cette pratique de la 'direction de conscience', qu'on n'appelle plus ainsi, d'ailleurs. On parle plus volontiers d'accompagnement spirituel. Je réponds invariablement que c'est comme la langue d’Ésope, qui peut être, disait-il, la meilleure et la pire des choses. Tout dépend de l'accompagnateur et de la personne accompagnée. Pour bien pratiquer ce genre de choses, il faut beaucoup de discrétion et de discernement, en plus, naturellement, de l'indispensable vie spirituelle de chacun. Tout cela afin d'éviter les fausses pistes, les impasses, et les catastrophes. L'âme humaine est tellement fragile !

 

Mais voilà que j'apprends qu'il existe une version profane de la direction de conscience, très à la mode aujourd'hui : c'est le 'life coaching'. Explication : vous avez un problème quelconque, en n'importe quel domaine, vous faites alors appel à un 'coach'. En six séances d'une heure et demie, il va 'vous accompagner vers le changement, vous guider dans une meilleure connaissance de soi, pour vous redonner confiance en vous et vous aider à renouer avec l'estime de soi', dit la pub'. Il vous en coûtera de 75 à 150 euros la séance. Ceci est un simple exemple. On peut demander un 'coach' aussi bien pour changer de voiture que pour ramener une adolescente égarée dans le droit chemin, ou pour découvrir l'art des primitifs italiens.

 

'Plus c'est cher, plus c'est valable', m'expliquait un jour un psychologue devant qui je m'étonnais du prix très élevé de ses consultations ! Drôle de monde, quand même ! Mon 'directeur de conscience' d'autrefois avait au moins un avantage : c'était gratuit.

 

* * * * * *

Dimanche 24 février 2019

 

Mireille,

 

Il m'arrive de passer des longues minutes à contempler, par la porte-fenêtre de mon séjour, toutes les petites fleurs qui, depuis deux mois, ont pris asile dans le jardin. Eh oui, les premières venues – ce n'est pas pour rien qu'on les appelle des perce-neige – ont bravé la froidure et les intempéries de janvier. Quelle heureuse surprise, lorsque par un des rares matins neigeux, ces petites fleurs courageuses ont pointé le nez, et quel bel exemple de courage ce fut pour moi. Elles sont toujours là, en cette fin de février, elles ont grandi et ont essaimé. Depuis quelques jours elles ont vu paraître en leur compagnie quelques crocus timides. Et ce matin, voilà que j'ai découvert à leur côté la naissance de la première petite campenotte.

 

La campenotte ! Vous ne connaissez sans doute pas cette appellation : comme tout le monde, vous appelez cette fleur une jonquille. Pour nous, habitants du Pays de Montbéliard, c'est une campenotte. Ce qui est un joli nom qui vient du latin « campana », la clochette. Après les perce-neige, les crocus, c'est la troisième fleur qui, dans mon jardin, annonce le printemps. Elle est encore toute petite, elle grelotte, car malgré le plein soleil, il fait froid. Pourtant elle montre le bout de son nez. Ensuite, nous allons voir apparaître des primevères, puis des tulipes....

 

J'aime les fleurs mais, hélas, je n'ai pas la « main verte ». C'est Françoise qui a planté des oignons de tulipes, c'est Adeline qui fait pousser les géraniums qui orneront les fenêtres de la façade, ce sont d'autres mains féminines qui entretiennent la plante verte qui se plait beaucoup chez moi. Cette plante verte, je me contente de la contempler, de l'admirer, Si j'avais davantage de place, elles seraient encore plus nombreuses, mes compagnes.

 

« Qui amat flores amat mulieres. » (Celui qui aime les fleurs aime les femmes ) : tel est le stupide adage qu'aimaient proférer sentencieusement les vieux profs célibataires qui avaient mission de nous former dans notre jeunesse studieuse. J'ai toujours eu envie de leur répondre : « Si tu n'aimes pas les fleurs, tu n'aimeras jamais personne, car tu as le cœur sec, desséché, aride. »

 

* * * * * *

Jeudi 21 février 2019

 

Mireille,

 

Quelle belle période de journées lumineuses nous est donnée de vivre en ce mois de février ! On se croirait au printemps, n'est-ce pas. Ce matin encore, comme hier, les premiers rayons de soleil viennent éclairer la forêt que j'aperçois depuis la fenêtre de ma chambre. Elle est couverte de givre, comme d'une chevelure argentée, qui brille dans la lumière matinale. Il fait froid. Depuis plus de quinze jours, le thermomètre de chaque matin est proche du zéro. Aujourd'hui comme hier, même si le soleil ne réchauffe pas beaucoup, il éclaire, il illumine même. Et on le remarque sur le visage des personnes rencontrées.

 

Pourquoi faut-il alors que les nouvelles, ce matin comme presque chaque matin, à la radio ou dans mon journal, nous apportent des nouvelles d'une telle noirceur ! N’y a-t-il donc en ces temps que nous vivons, que violence, divisions, cris de haine, nouvelles mensongères et casse en tous genres ? Ici on s'en prend aux tombes des juifs, là on brûle des autos, et ailleurs on menace de mort les hommes politiques. Et dès qu'un fait divers a cessé d'être une nouvelle, surgit un autre sujet qui va faire l'actualité tout aussi lamentable que le précédent.

 

Pourquoi faut-il que l'ambiance soit perpétuellement à la récrimination et au défaitisme ? Bonjour tristesse ! « Entre gris clair et gris foncé », disait une chanson il y a quelques décennies. Aujourd'hui, c'est tout noir Ainsi vont nos sociétés.

 

Ainsi va notre Église. Ces temps-ci, les scandales à tous les niveaux, à commencer par le Vatican, font la une de tous les médias. Pour la première fois dans l'histoire, un cardinal est réduit à l'état laïc, tant sa conduite fut scandaleuse ; et le nonce apostolique à Paris est suspecté d'avoir eu la « main baladeuse » sur de jeunes fonctionnaires des Affaires Étrangères.Homosexualité, homophilie, pédérastie... certes, notre Église est loin d'être parfaite. Elle connaît beaucoup de malfaçons. J'en ai été le témoin et j'en ai parfois souffert.Mais jamais je n'aurais pu imaginer que le scandale avait atteint de telles proportions, et cela jusque chez des hommes d’Église dotés des plus hautes responsabilités !

 

Cependant, avec l'âge, je prends du recul. J'ai tendance à devenir plus bienveillant. Les perspectives d'avenir ? Certes, si on jette un regard lucide, elles n'apparaissent pas clairement au premier regard. Mais de là à jeter l'éponge ! Et puis, il y a déjà l'aujourd'hui : ces heures qui me sont offertes aujourd'hui, que je pourrai vivre intensément. Elles sont offertes à tous, à vous comme à moi. Et il y a le soleil, qui brille déjà dans ce bureau d'où je vous écris ; ce bureau qui reste ensoleillé du matin au soir. Aujourd'hui, il m'éclaire ; bientôt, il me réchauffera. Mais dès ce matin, il me donne du bonheur.Je souhaite que chacun de nous puisse ne jeter que des regards de bienveillance sur le présent et de confiance dans l'avenir. Car Dieu est notre présent et notre avenir. Il nous aime paternellement.

 

Important – Je vous invite à lire, sur ce site, l'article d'A CONTRE SENS, intitulé DEMOCRATIE, que vient de publier notre ami Gérard Cordier. A mes yeux, il est de toute première importance, en ces jours que nous vivons.

 

* * * * * *

Dimanche 17 février 2019

 

Mireille,

 

Il y avait autrefois sur les pages de notre site (l'ancien Murmure) un "grand inquisiteur". C'était Weborama. Je l'avais installé par curiosité. Peut-être aussi pour satisfaire un certain sentiment de vanité. Car, sachez-le une fois pour toutes, vous étiez repérée. Non pas nominalement, mais par catégories socioprofessionnelles, par classes d'âge, par lieu d'origine. Chaque semaine, je recevais un rapport assez détaillé m'indiquant notamment le nombre de visiteurs, le nombre de visites qu'ils ont fait, le nombre d'ouvertures de pages. Il y avait aussi le résultat des votes que vous avez fait, mais ce n’était pas significatif, car très peu nombreux sont ceux qui votent, et ce n'est pas cela qui m'intéresse le plus.

 

Ce qui répondait, au moins partiellement, à ma curiosité, c'était le lieu d'origine de tous les amis à travers le monde qui ouvrent ces pages que j'entretiens et soigne quotidiennement pour vous. C'est ainsi qu'alors j'ai appris que des gens du Portugal, du Luxembourg, des Émirats Arabes Unis, de Roumanie, du Japon, de l’Île Maurice, de Turquie, du Burkina Faso, du Brésil, de l'Espagne, d'Italie, de Suisse, du Liban, des Antilles, de Syrie, de Belgique, des USA et du Canada m'ont fait l'honneur et le plaisir de consulter mes pages. J'allais oublier les Français de France ! Mais ceux-ci ne représentaient pas la moitié des lecteurs, seulement 45%. J'ai constaté également que ce sont en majorité des hommes (52%), contre 39% de dames et 9% de demoiselles, et des retraités (51%)

 

Qu'en est-il aujourd'hui ? Je n'ai plus la curiosité de m'en enquérir. Je constate simplement par un simple compteur, qu'il y a entre 75 et 100 personnes à ouvrir chaque jour le « Nouveau Murmure », ce qui est réconfortant pour la petite équipe qui publie avec moi, à des rythmes différents les uns des autres, qui parfois se désolent de n'avoir pas de retour à leurs propres billets.

 

Oserais-je une suggestion ? Et si, par exemple, chacune et chacun de vous, fidèle amis de ce site, se faisait propagandiste de Murmure, et, si vous l'appréciez, vous en parliez autour de vous ! Nous ne cherchons pas la quantité, nous n'avons aucune velléité d'obtenir du succès. Mais peut-être, grâce à cet humble travail, la Parole de Dieu aidera quelqu'un à trouver un peu de bonheur, de confiance en la vie, de bienveillance. Bon dimanche à chacun de vous.

 

* * * * * *               

  • Jeudi 14 février 2019

     

    Mireille,

     

    C'est aujourd'hui la Saint Valentin ; Je ne sais pas si cette fête vous est habituelle, mais je sais que beaucoup de nos contemporains la célèbrent, d'une manière ou d'une autre, bien qu'elle ait été retirée du calendrier des saints de l’Église catholique en 1969 par le pape Paul VI. En fait, on faisait jusque là mémoire de trois saints qui portent le nom de Valentin, tous trois parfaitement légendaires. Mais si c'est un jour consacré aux amoureux, il m'a paru souhaitable de consacrer ce billet à l'amour.
     

    J'ai retrouvé récemment dans mes archives une coupure de journal consacrée à Gérard Depardieu qui fut invité un jour à lire dans la cathédrale Notre-Dame de Paris les « Confessions », le chef d’œuvre de Saint Augustin, qui, lui est un saint historique. Comme on demandait à Depardieu pourquoi il aimait tant saint Augustin, il répondit : Saint Augustin, c'est pour moi la question du pourquoi. 'C'est le mystère, le mystère de la vie... J'aime le verbe de saint Augustin, sa parole de la méditation, le son qui s'en dégage..' Et de citer alors cette parole célèbre de l'évêque d'Hippone (aujourd'hui Annaba, en Algérie), évoquant ses années de jeunesse : « Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer. Je cherchais quoi aimer, aimant à aimer ». C'est vrai que dans cette autobiographie qu'est le livre des Confessions, saint Augustin se livre et dit l'intime de son cœur et de son âme, la profondeur de l'amour ; et le récit de sa conversion est, pour moi, bouleversant.
     

    Il avait enfin trouvé en Dieu le destinataire de son amour. Il sut dès lors être le bon pasteur de son diocèse (l'amour du prochain n'est-il pas le signe de l'amour de Dieu ?), en des jours difficiles : les invasions barbares se faisaient de plus en plus proches. Les Vandales originaires du Danemark prirent Hippone l'année même de sa mort.
     

    Tiens, je vous laisse pour aujourd'hui la phrase de saint Augustin que j'aime par-dessus tout : « Notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il puisse se reposer en toi ». C'est cela, l'amour. C'est souvent le mot de ma prière.

     

    * * * * * *

    Dimanche 10 février 2019

     

    Mireille,

     

    Ce petit jeune homme était bien sympathique. J'avais connu autrefois ses grands-parents et ce sont eux qui lui avaient conseillé de venir me voir. Ils étaient passablement préoccupés de son évolution : lui qui avait été jusque là un chrétien fervent et bien engagé dans notre monde était en train de rejeter tous les fondements de sa foi de jeune chrétien, et d'abord de sa foi en Dieu.

     

    Effectivement, lors de notre première rencontre, le jeune Dominique, espérant me provoquer, me fit une radicale profession d'athéisme. Pour lui, croire en Dieu était le comble de la stupidité. D'ailleurs, il suffisait de faire la liste des scientifiques qui se déclarent, non sans raison, agnostiques ou athées convaincus, etc... bref, mon jeune interlocuteur ne fit que reprendre les arguments passablement éculés qui avaient leur place dans certains milieux au XIXe siècle. C'est pourquoi, pour lui répondre, je lui ai demandé simplement : 'Tu me dis que tu ne crois pas en Dieu, mais, au fait, que mets-tu sous ce mot « Dieu » ?

     

    Sous ce mot Dieu, Dominique m'énuméra un certain nombre de qualificatifs, tous plus négatifs les uns que les autres, à ses yeux : Le Dieu des croyants, pour lui, était « Tout Puissant, indifférent, cruel, exigeant, punisseur, maître, juge, dictateur, etc... », puis il me proposa de dire à mon tour, comme lui, des mots capables de définir le Dieu auquel je crois. Après réflexion, je ne lui proposai qu'un seul adjectif : le mot 'différent' . Et comme je voyais mon jeune interlocuteur passablement interloqué, je lui ai précisé quelle est ma foi en celui que je nomme 'le Tout-Autre'. C’est-à-dire différent de tout ce que les hommes ont pu imaginer sur Dieu, la divinité, les divinités. Au Sinaï, Moïse le présente au peuple comme son Dieu, différent de toutes les autres divinités des peuples d’alentour, « celui qui est », alors que les autres ne sont que de vaines idoles. Donc, pour moi aujourd’hui, totalement différent de toutes les représentations mentales que j’ai en tête, que tous les hommes ont en tête. Et Dieu sait si nos contemporains se fabriquent des idoles dont ils ont vite fait de devenir des esclaves.

     

    Le Dieu en qui je crois, en qui je mets ma confiance, est la surprise et l'étonnement émerveillé de chacun de mes jours. Et le respect que j’ai pour le Tout-Autre se monnaie vis-à-vis de tous les autres, de tous ceux par lesquels Dieu vient aujourd’hui à ma rencontre. Donc, d’abord, respect. Mais il faut aller plus loin. En même temps que respect, il faut dire « distance. » Une distance qui subsiste dans la plus grande proximité. Dieu est mon ami, certes, mais ce n’est pas « mon copain ». Il y a cette distance entre nous qui vient du fait que je ne suis pas un juste, et que lui est le Juste. Distance entre le non-amour et l’Amour personnifié. Il est « Le Saint », et moi, je suis pécheur. Parce qu’il est Le Saint, je ne peux pas le comprendre totalement, je ne peux pas « en faire le tour ». « Cela » nous échappe totalement. Il est tellement « différent » !

     

     

    * * * * * *

    Jeudi 7 février 2019

     

    Mireille,

     

    Dimanche dernier, dans mon petit billet, je vous faisais part d'un de mes regrets. Je me désole, en effet, de ne pas atteindre, grâce à « Murmure », un public jeune, souvent éloigné du message évangélique. Mes fidèles lecteurs sont souvent plus que quinquagénaires et le courrier que je reçois en est le témoin.

     

    Est-ce que j'ai eu tort de me lamenter ? A la réflexion, j'en viens à me reprocher cette attitude. Certes, c'est un fait avéré : nous assistons à un réel divorce entre générations.

    Je lis dans le journal local d'avant-hier que, pour l'opération « Entraide », qui est une activité œcuménique en faveur des nécessiteux, on comptait dans un village voisin une trentaine de bénévoles, tous assez âgés, mais une seule petite collégienne. On le constate sur tous les plans, et pas seulement en matière de convictions ou de pratiques religieuses. Aujourd'hui encore, c'était le président de notre société locale d'émulation qui déplorait ce manque d'intérêt des jeunes générations pour l'histoire locale. Et il est banal de dénoncer le divorce entre les plus de quarante ans et ceux qu'un historien appelle « la génération de mai 68 ». Et pourtant...

     

    Faisant appel à mes souvenirs, je me rappelle cette remarque d'un aimable correspondant qui me faisait remarquer que ma réflexion est trop hâtive. Et de me parler de sa propre expérience. Il est catéchiste et utilise régulièrement « murmure » pour sa catéchèse. Il est en quelque sorte un relais, lui qui a soixante ans, entre le nonagénaire que je suis et les jeunes de son groupe de 6e-5e. Et il ajoute que souvent, à ses réunions, il y a des jeunes, non baptisés, très éloignés de la religion, mais qui se posent des questions et peuvent donc, ainsi, être évangélisés.

     

    Je me souviens également de Frère Pacifik, un capucin qui est aumônier d'étudiants à Prague et qui me dit qu'il sait assez de français pour utiliser mes commentaires d'évangile à l'intention de ses étudiants. Et je n'oublie pas un ami français résidant aux USA, qui traduisait chaque semaine le commentaire d'Évangile pour les jeunes dont il s'occupe, dans sa paroisse, dans le cadre de la préparation à la confirmation. Et c'est vrai : l'Esprit souffle où il veut, quand il veut.

     

    Alors, pourquoi se lamenter ? « Dieu a besoin des hommes ». Et chacun de nous, selon ses moyens, se doit d'être messager de la Bonne Nouvelle. La catéchèse est une chose, mais elle ne remplace pas ce que les spécialistes appellent le « kérygme » : littéralement une proclamation, l'annonce « brut de décoffrage » du salut en Jésus Christ. Ma question reste entière : comment atteindre, aujourd'hui, des jeunes souvent très éloignés de toute préoccupation religieuse ?

     

    * * * * * *

    Dimanche 3 février 2019

     

    Mireille,

     

    Je me souviens de ce matin de février, en 2002, où j'ai eu le bonheur de lire, sur le site du Vatican, un message du pape, intitulé « Internet, un nouveau carrefour pour l'annonce de l'Évangile ». C'était clair, net et précis. Après avoir comparé Internet à un « forum » romain, lieu public où étaient conduites la vie politique et les affaires, le pape évaluait l'intérêt et les risques de ce nouveau moyen de communication: « Internet peut offrir de magnifiques opportunités d'évangélisation s'il est utilisé avec compétence », écrit-il. Je ne vais pas résumer ici tout ce message. Je me contente d'en citer la fin : « J'exhorte toute l'Église à franchir courageusement ce seuil, à prendre le large dans les profondeurs d'Internet, afin qu'à présent comme par le passé, le grand engagement de l'Évangile et de la culture puisse montrer au monde « la gloire de Dieu qui est sur le visage du Christ » (Saint Paul).

     

    Lorsque j'ai eu 75 ans, je me suis demandé comment j'allais vivre mes années de retraite. On est « prêtre pour l'éternité », m'a-t-on dit au jour de mon ordination. Que faire lorsqu'on quitte un ministère actif en paroisse ? Il se trouvait que, depuis une dizaine d'années déjà, j'avais été « converti » à l'usage de l'ordinateur par de jeunes amis, et que, d'autre part, j'étais curieux de connaître ce nouveau moyen de communication qu'est Internet. C'est ce qui m'a décidé à entreprendre la construction d'une « page perso » grâce à laquelle je correspondrais chaque matin avec vous. Grâce à laquelle j'ai pu continuer à annoncer la Bonne Nouvelle. Le pape cite la parole de Jésus à Pierre : « Avance au large. » Le risque pris avec « Murmure » il y a maintenant plus de vingt ans m'a comblé de bonheur. « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. »

    Mais (car il y a un « mais »), s'il y a du bonheur, il y a aussi une insatisfaction. Je vous en parlerai la prochaine fois.

    * * * * * *

    Le 18 janvier 2002

     

    Mireille,

     

    « La France compte quarante millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement », écrivait un humoriste du XIXe siècle. Comme quoi il n'y a « rien de nouveau sous le soleil ». Viticulteurs, fonctionnaires, agriculteurs, médecins, enseignants, gendarmes, cheminots, infirmières, policiers ou juges, conducteurs d'autobus ou gardiens de prison, je cherche une profession qui, de nos jours, ne manifeste pas, et souvent par la grève, son mécontentement. Personne n'est-il donc content de son sort, dans la « douce France » d'aujourd'hui ?

    Dernièrement, je déjeunais chez des amis, et chacun des deux hommes avec qui j'étais à table surenchérissait dans les récriminations. Fiscalité écrasante, insécurité, avenir bouché pour les jeunes, invasion d'immigrés, discriminations, fraudes en tous genres et impunité des hommes au pouvoir, immoralité de toutes sortes. C'était à croire que nous vivons dans un pays en totale perdition et sans aucun avenir. Or l'un de mes convives rentrait de vacances d'hiver à Tignes, et l'autre allait partir en croisière avec des amis ! De retour chez moi, je pensais à cette mamie, rencontrée il y a quelques jours, qui a vécu toute une vie de labeur sans jamais être riche, et qui me disait combien la vie, pour elle, était belle et valait la peine d'être vécue. En me disant cela, je lisais dans ses yeux la joie de vivre. « Et pourtant je vous dis que le bonheur existe », écrivait Aragon. Encore faut-il savoir le cueillir.

     

    J'ai retrouvé dans mes archives cette lettre que je vous avais adressée le 18 janvier 2002. Dix-sept ans plus tard, il n'y a pas un mot à y modifier.Qu'en pensez-vous ?

     

  • * * * * * *
  • Dimanche 27 janvier 2019
    Mireille,
    Je fus, il y a bien longtemps de cela, aumônier d'une équipe du MCC (Mouvement des Cadres Chrétiens). Dans notre région industrielle, il y avait à l'époque un certain nombre d'équipes de ce mouvement, si bien que nombreux étaient les curés qui, comme moi, assuraient ce service d'aumônerie en plus de leur charge pastorale. Un service intéressant, car ces cadres de l'industrie qui étaient membres du mouvement étaient, pour la plupart, des chrétiens engagés dans la vie économique et politique de la région.  L'équipe que j'accompagnais était composée d'hommes et de femmes à la personnalité bien affirmée : curieux de tout, désireux d'approfondir leur foi, et en même temps cherchant à insérer leur foi chrétienne dans leurs engagements professionnels ou civiques. Bref, un milieu très stimulant et ouvert. C'était l'époque du Concile Vatican II et tous se passionnaient pour les débats qui avaient lieu à Rome.
  •  
    Un jour débarqua dans notre équipe un couple qui venait du Nord. Lui nouvel embauché chez Peugeot, elle, prof' au lycée. Ils se présentèrent comme deux nouveaux convertis. Après avoir erré d'une idéologie à une secte, après avoir essayé le bouddhisme et même fait profession d'athéisme, ils avaient connu une révélation soudaine : eux qui n'avaient eu aucune éducation chrétienne dans leur enfance, ils venaient de découvrir l'extraordinaire nouveauté du christianisme, grâce à un prêtre rencontré par hasard. Et depuis, comme un certain nombre de nouveaux convertis que j'ai connus, ils se faisaient prosélytes. Pire, même, cela virait au fanatisme.
  •  
    Du coup, l'ambiance de l'équipe était devenue assez désagréable. Il nous était reproché d'être des chrétiens tièdes, de manquer de fortes convictions, de trop cacher notre appartenance à Jésus-Christ. Au début, nous nous sommes montrés accueillants, mais à la longue, cela devint fatigant. Heureusement pour nous, le couple prit bientôt ses distances. Je les a perdus de vue depuis bien longtemps ; mais je crois qu'ils ont rejoint les intégristes d’Écône
  •  
    Si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est parce que l’Église célébrait avant-hier la fête de la conversion de saint Paul. Ce jeune juif cultivé, formé à l'école de Gamaliel, un rabbin célèbre, avait tellement en haine ses compatriotes disciples de Jésus qu'il était devenu flic de la police du grand-prêtre et était parti pour Damas avec mission d'arrêter les nouveaux chrétiens et de les ramener à Jérusalem où ils seraient jugés. Et voilà que, sur le chemin de Damas, il avait rentré le Christ. Soudaine conversion. Revirement tellement brutal qu'il mit la même conviction à annoncer Jésus qu'il en avait mis à persécuter ses disciples. L’Écriture nous signale à plusieurs reprises la méfiance des premières communautés chrétiennes devant ce revirement subit. Paul avait un tempérament bien tranché. Il s'opposait aux apôtres, et il lui arriva même de faire la morale à Pierre, leur chef. S'il finit par être accepté, c'est parce qu'il sut maîtriser son comportement intransigeant, comprendre que l’Église, c'est un collectif de frères et donc reconnaître le bien-fondé des orientations que l’Église avait prises avant lui. Ce fut comme une deuxième conversion : le pharisien emporté qui se croyait supérieur aux autres en vint à réaliser que seul compte, dans l’Église, un travail missionnaire d'équipe et que celui qui veut être le premier doit se comporter comme un simple serviteur.
  • * * * * * *

  • Jeudi 24 janvier 2019

  •  

  • Mireille,

  •  

  • « La Liberté des hommes - Lecture politique de la Bible ». Tel est le titre d'un livre qui est paru il y a quelques années. Le sujet a attiré mon attention. Aussi j'ai tenu à me renseigner. D'autant plus que l'auteur n'y va pas par quatre chemins : du fait que la nature humaine a tendance à toujours faire le mal, tout pouvoir politique doit être limité. C'est pourquoi la Bible - toujours selon l'auteur - nous apporte une leçon fondamentale pour notre temps : un vibrant plaidoyer pour la liberté des hommes.

  • Le propos m'a étonné. Qu'on puisse faire une lecture politique d'un livre essentiellement religieux, peut-être. Mais encore ? Ne peut-on pas, de la même manière, voir dans la Bible la source de quantité de dictatures qui se disaient chrétiennes. Bien sûr, l'auteur pourra riposter en présentant le nazisme d'Hitler ou le communisme de Staline, Lénine, Mao comme foncièrement ennemis de la pensée biblique. Alors ? Ne peut-on pas faire dire à notre Bible tout et son contraire ?

  • L'auteur s'expliquait dans une interview au Figaro Littéraire : « La Bible répète sans cesse qu'il faut se méfier des hommes de pouvoir, quels qu'ils soient, parce qu'ils ne peuvent pas échapper à la tendance au mal qui est au centre de la nature humaine. Elle appelle à voir les princes tels qu'ils sont vraiment, dans toute leur humanité, et non dans la lumière trompeuse que leur donnent les oripeaux  de leur fonction ou la faveur des peuples. Elle insiste constamment sur la nécessité de rabaisser leurs prétentions et de  diviser le pouvoir entre plusieurs sources. Comme dit le psaume 146 : Ne placez pas votre confiance dans les princes ».

  • A l'appui de sa thèse, l'auteur cite quelques passages de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais je reste sceptique. On pourrait aligner quantité d'autres passages qui disent exactement le contraire. Surtout s'ils sont sortis de leur contexte. Saint Pierre conseille : « Obéissez au chef de l’État parce qu'il occupe le premier poste; et aux gouverneurs parce qu'ils sont  chargés de réprimer les malfaiteurs et d'encourager ceux qui agissent bien ». Et Saint Paul se présente, certes, comme un homme « libre à l'égard de tous ». Ce qui ne l'empêche pas de recommander à ses correspondants l'obéissance aux autorités civiles.

  • Connaissez-vous le passage du livre de Samuel où le peuple vient demander au prophète de lui donner un roi, pour que leur pays soit comme les autres nations (1 Samuel chapitre 8) ? Dieu dit à Samuel, qui lui fait part de leur demande : « Accepte leurs revendications, mais seulement, avertis-les solennellement  et indique-leur quels seront les droits du roi qui régnera sur eux ». Samuel rapporte au peuple les paroles du Seigneur : « Voici quels seront les droits du roi qui régnera sur vous. Il prendra parmi vos fils des soldats pour conduire ses chars de guerre, pour monter ses chevaux, pour courir devant son propre char... Il prendra aussi vos filles comme parfumeuses, cuisinières ou boulangères. Il s'appropriera les meilleurs de vos champs, de vos vignes ou de vos plantations d'oliviers... il prélèvera sur les produits de vos champs et de vos vignes une redevance de dix pour cent... Il réquisitionnera vos serviteurs et vos servantes, les plus forts de vos jeunes gens, et même vos ânes, pour travailler à son service. En un mot, vous serez ses esclaves. Alors vous viendrez vous plaindre au Seigneur, mais il ne vous répondra pas ».

  • On ne peut être plus net : Dieu se méfie des hommes de pouvoir. Seulement voilà : dans le même livre de Samuel, quelques chapitres plus loin, on remarquera l'attention paternelle que Dieu manifeste au deuxième roi d'Israël, le jeune David qu'il a désigné pour succéder à Saül qui a cessé de lui plaire. Conclusion : on peut faire dire à un livre aussi volumineux que la Bible le pour et son contraire. Alors ? Contentons-nous du merveilleux conseil de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Et aussi : « Les chefs des nations gouvernent en maîtres et font sentir leur pouvoir. Il n'en sera pas de même entre vous... le premier doit se comporter comme le dernier... serviteur de tous ».

* * * * * *
 
Dimanche 20 janvier 2019
Mireille,
La discussion surgit, un jour, au cours d'une rencontre que j'animais. Une discussion entre deux personnes. A la première qui affirmait péremptoirement que, pour elle, la foi était quelque chose qui ne se discutait pas, qu'il fallait tout accepter sans remettre en question ce qu'enseigne la religion, l'autre a répondu vivement en déclarant que, personnellement, elle n'acceptait pas facilement ce que l’Église enseigne, et que, bien au contraire, si on a une intelligence, c'est pour s'en servir, et donc faire fonctionner son propre esprit critique.
Et vous, qu'en pensez-vous, personnellement ? La discussion fut vive ce jour-là. Deux camps se formèrent, les "pour" et les "contre". Et naturellement on me demanda mon avis. Je ne voulais blesser ni les uns ni les autres. Alors je racontai le fruit de ma science toute neuve, que je venais de découvrir dans un livre. l'histoire de deux grands philosophes-théologiens du début du Moyen-âge, qui tous deux sont inscrits au catalogue des saints : Pierre Damien et Anselme de Cantorbery. Le premier (1007-1072) affirmait avec véhémence que les données de la foi ne se discutaient pas, qu'il fallait accepter aveuglément ce qu'elle nous disait de Dieu, et que la raison n'avait pas à intervenir en cette affaire. C'est lui qui a écrit un jour qu'il avait choisi « la sainte simplicité qu'il convient de préférer à la science qui enfle ».  Un expert contemporain, Mgr Nédoncelle, a écrit que « la conception que Pierre Damien se fait de la religion équivaut à une idée fixe ». Ce qui n'a pas empêché les autorités religieuses d'en faire un docteur de l’Église.
Le second était d'avis contraire, et il en faisait de manière éclatante la démonstration. Anselme (1033-1109) était abbé du Bec Hellouin. Lui aussi est docteur de l'Eglise. Né à Aoste, il termina sa vie comme archevêque de Cantorbéry (Quand on vous dit qu'à l'époque l'Europe était une réalité plus effective que de nos jours !) Ce sont ses moines qui le supplièrent de mettre par écrit tout ce qu'il leur avait enseigné sur Dieu. Anselme ne se fit pas prier. Il écrivit un bouquin intitulé "Pourquoi un dieu fait homme ?" Il y déclare que la foi a beau être à la base de tout, c'est faire preuve de négligence que de ne point chercher à comprendre ce qu'on croit. Pour lui, "le sacré ne se rabâche pas, il s'approfondit." C'est lui qui a  écrit comme titre d'un de ses livres "La foi en quête de l'intelligence". Nous voilà loin du fidéisme borné de saint Pierre Damien.
Sa  réflexion a de quoi réjouir et conforter toutes celle et tous ceux qui cherchent à comprendre, qui mettent en action leur raison, qui utilisent leur esprit critique pour répondre aux questions qu'ils se posent.
Je suis de ceux-là.

* * * * * *

Jeudi 17 janvier 2019

Mireille,

Quel remarquable polémiste que Jésus ! Plus je fréquente l’Évangile, plus je m'émerveille de la capacité qu'il avait, non seulement de répondre à ses contradicteurs, mais de leur clouer le bec.  J'en étais encore ce matin dans l'admiration, en lisant l'évangile . Voilà que les disciples de Jean-Baptiste s'unissent aux pharisiens pour reprocher à Jésus le comportement de ses propres disciples ; alors que les premiers adoptent toutes sortes de pratiques de dévotion, dont de fréquents jeûnes, les disciples du jeune Maître, eux, se dispensent de toutes ces pratiques. Ils mangent, ils boivent comme tout le monde, ils acceptent les invitations diverses, et même celles des mécréants. Bref, leur religion, telle que la préconise Jésus, est débarrassée de ces obligations qui caractérisent les groupes religieux de leur époque. Plus de prescriptions alimentaires, et même, bientôt, ils en viendront à violer la sacro-sainte loi du Sabbat. Au grand scandale des hommes religieux.

Jésus défend l'attitude libérée de ses disciples : ils ont avec eux un Maître qui se présente comme un jeune marié, et c'est le moment de faire la noce. Il ajoute que ça ne durera pas toujours. Puis il contre-attaque : ce "vin nouveau" qu'est sa propre parole fera éclater les vieilles outres que sont les pratiques anciennes de la religion. Tout va sauter. En d'autres termes, Jésus annonce la radicale nouveauté de son enseignement. Étymologiquement - rappelez-vous - le mot Évangile veut dire "bonne nouvelle", quelque chose de nouveau, quelque chose de neuf. Un vin nouveau. Pour l'accueillir, il faut des outres neuves. Plus de pratiques anciennes, plus de ces formes vieillies de la religion. L’Évangile ne s'enferme pas dans une religion, il la transforme de l'intérieur. Si nous en restons à la vieille religion, quelle idée nous faisons-nous de Dieu ? Est-ce bien celui à qui Jésus dit ; "Papa" ? Comme mon Dieu devient beau lorsqu'il ne se préoccupe plus du genre de viande ou de vin qu'il y avait sur ma table, du nombre et du moment de mes prières et génuflexions !

Le pape Jean XXIII lança un jour le mot « Aggiornamento », mot italien signifiant « mise à jour ». C'est que, bien après pharisiens et disciples de Jean, de vieilles outres pratiquaient encore une religion foisonnant de dévotions diverses, capables d'obstruer « la religion sincère et sans reproche aux yeux de Dieu notre Père : prendre soin des orphelins et des veuves en détresse et ne pas se laisser contaminer par le monde. » (Lettre de Jacques 1, 27)  Il y eut donc le Concile Vatican II qui entreprit de rajeunir l’Église. Il y réussit dans une certaine mesure, mais il reste encore beaucoup à faire. Rien n'est jamais acquis définitivement. Il faut nous garder de tout ce vieillissement, de cette sclérose qui nous guette. A vin nouveau, outres neuves.

* * * * * *
Dimanche 13 janvier 2019
 
Mireille,
 
Un jour, on demandait à Einstein s'il croyait en Dieu. Il répondit : « Dites-moi d'abord ce que vous mettez derrière le mot Dieu ».  La réponse est importante. Sous le mot « Dieu », en effet, on a mis tout et n'importe quoi. Pour certains de nos contemporains (pour nous limiter à eux) il y a derrière le mot Dieu l'image d'un être implacable, d'un justicier incorruptible, qui vous fera payer un jour toutes vos incartades. Pour d'autres, au contraire, Dieu est la bonté même, d'une bonté telle qu'il ferme les yeux sur toutes les fautes que vous pouvez commettre. Il y a ceux qui pensent un Dieu indifférent à toute l'aventure humaine et ceux qui le prient avec ferveur comme s'il était une espèce de magicien disposé à réparer toutes les malfaçons de la nature. Dites-moi ce que vous mettez derrière le mot Dieu.
J'aime beaucoup, personnellement, l'affirmation deux fois répétées de saint Jean - la première fois dans son Evangile, et la deuxième fois dans sa première Lettre - selon qui « Dieu, personne ne l'a jamais vu. ».Dans son Évangile il poursuit : « mais le Fils nous l'a fait connaître ». Autrement dit : tu veux savoir qui est Dieu : regarde Jésus. A plusieurs reprises l’Écriture nous déclare même que Jésus est l'image visible du Dieu invisible. Voilà donc une première manière de connaître Dieu. Dans sa première lettre (chapitre 4, versets 11-18), Jean nous indique une autre manière, plus engagée, moins intellectuelle, plus personnelle : tu veux connaître Dieu ? apprends à aimer. Si tu aimes les gens, Dieu demeure en toi. Pas besoin d'aller le chercher ailleurs, dans un ciel lointain : il est là, qui anime toute ta vie.
Connaissez-vous l'histoire de ce petit garçon de dix ans qui allait bien souvent attendre son papa à la sortie de son travail dans une mine du nord de la France. C'était à l'époque où les mines étaient encore en pleine activité. Il était là, à attendre. Les hommes sortaient, le visage tout noir de la poussière de charbon.  Un mineur passe et lui demande ce qu'il fait là. Le gosse répond : « J'attends mon papa ». Et l'homme de lui déclarer, ironiquement : « Mais regarde ceux qui sortent : ton papa, tu ne le reconnaîtras pas »!  Alors le petit garçon de répondre : « Oui, mais lui, il me reconnaîtra ».

Je pense souvent à ce gosse, lorsque, dans ma prière du bréviaire, je  lis le psaume 139. Le connaissez-vous ? Il dit tout : « Seigneur, tu me sondes et me connais,  que je m’assoie, que je me lève, tu le sais.... C’est toi qui as créé mes reins,  qui m’as tissé dans le sein de ma mère.  Je t’admire pour cet étonnant mystère, l'être étonnant que je suis ». Dieu, je ne peux rien dire de lui. Je ne le connais pas. Mais lui me connaît, car il m'aime.

 

* * * * * *

Jeudi 10 janvier 2019

 

Mireille,

 

Est-ce que vous êtes écolo ? Moi personnellement, je ne le suis pas. Du moins jusqu'à ces premiers jours de l'année. Jusqu'ici, je me moquais volontiers de celles et ceux que je qualifiais de « petits doux rêveurs » et de fomenteurs de peurs en tous genres. Pour moi, en effet, une vie dans laquelle on cherchait à éviter tous les risques n'était pas une vie pleine et entière. Bien au contraire, la vraie vie est une vie risquée. Au contraire, on a peur de tout : de ce qu'on mange, de ce qu'on boit, et même de l'air qu'on respire. D'où des protections innombrables instaurées contre tout. A un tel point que, par manière de boutade, je me moquais de tous ceux et de toutes celles qui tienne à vivre – ou à survivre – dans ce que j'appelais « la civilisation du préservatif ».

 

Or, je suis depuis quelques jours sur le chemin de la conversion. Il faut que je vous raconte ce qui m'est arrivé. Dimanche dernier, l'émission de chaque dimanche, « Le Jour du Seigneur », sur la 2, inaugurait une nouvelle formule avec un entretien d'une demi-heure. David, le présentateur sympathique et compétent, recevait une religieuse qui donne des cours d'écologie dans de grandes écoles, l'ESSEC, ou Centrale, par exemple, ainsi qu'un photographe réputé, Yann Artus-Bertrand. Ce dernier vient de publier une édition de Laudato-si, le livre du pape François consacré à l'écologie, livre qu'il a illustré de ses photographies.

 

Par pure curiosité, j'ai suivi cette émission... et j'ai été séduit. C'était une réflexion à trois, bien documentée, bien sûr, mais riche surtout de convictions qui n'avaient rien de cérébral. Pas des idées en l'air, mais des faits, bien étayés, capables d'ébranler mes propres convictions . Une remarque, particulièrement, au cœur du débat, m'a frappé, m'expliquant que ce qui compte, ce n'est pas de penser, ou de parler, mais de faire. D'autres réflexions m'ont obligé à des remises en question radicales. Je vous cite ce que j'ai retenu : « On vit dans une religion de la croissance, qui risque d'être destruction de la vie », ou encore : « Aujourd'hui, on gaspille, on jette, on ne répare plus rien ». Et enfin cette remarque de Jean Vanier : « Ce n'est pas tellement de l'argent dont les gens ont besoin, mais d'abord de reconnaissance ».

 

Depuis dimanche, je m'interroge. Ces gens réfléchis, compétents, qui tranquillement sont capables de m'annoncer comme possible, dans un avenir proche, la fin du monde. Des gens équilibrés qui m'invitent à réformer mes propre manières de vivre, humblement, mais résolument, par de tout-petits gestes. Des gens qui ne sont ni des illuminés, ni des prédicateurs, qui ont eux-mêmes ajusté leurs manières de vivre à ce qu'ils pensent et prédisent, voilà ce qui me pousse à m'interroger. En commençant, humblement, à ne gaspiller ni l'électricité ni le chauffage.

 

Et merci, grand merci, au « Jour du Seigneur » (le dimanche à 10h30, sur la 2 )

 

* * * * * *

Dimanche 6 janvier 2019

 

Mireille,

 

C'est aujourd’hui l’Épiphanie. Je ne sais pas si cette appellation officielle est la plus employée. On parle plus volontiers de la Fête des Rois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est très populaire. Un sondage réalisé en 2014 indique que 97% des Français fêtent l’Épiphanie. Probablement sans savoir ce que signifie le mot Épiphanie.

Le mot originel grec, épiphaneia, c'est une manifestation. De quelle manifestation s'agit-il ? Essentiellement, de Dieu qui se manifeste au monde en la personne de son Fils. C'est pourquoi dans les Églises orientales, on parle de Théophanie, littéralement manifestation de la divinité. Quoiqu'il en soit, l'appellation officielle est devenue tellement populaire qu'elle a donné naissance à un prénom, Tiphaine, ou Tiffany (importée d'Angleterre.)

Vous le savez sans doute, c'est par la belle histoire des Mages que Matthieu dans son évangile nous a transmis la révélation de cette manifestation en ce qu'elle a d'universel. Il nous présente ces mages – sans doute tout à la fois sages, prêtres de la religion perse, savants, devins et magiciens – venant de l'Orient, pour qui l'avenir est écrit dans les étoiles. Donc, à ses yeux, des païens. Or c'est à ces païens – et non pas aux Israélites à qui avait été révélé Jahveh dans une première alliance - qu'est manifesté le vrai Dieu en la personne d'un bébé.

Universalité de la manifestation de Dieu aux hommes. C'est ce que nous professons lorsque nous chantons le Credo : « Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique ». Le mot catholique , en grec katholikos, veut dire universel. Il ne faudrait pas dire cette profession de foi comme signe d'un particularisme religieux – catholique étant différent des orthodoxes, des protestants, des autres Eglises chrétiennes. Les protestants, qui ont la même profession de foi que les catholiques, ont donc pleinement raison de dire : « Je crois en l’Église une, sainte, universelle et apostolique »

Ah, si seulement nous pouvions manifester, personnellement et collectivement, cette complète ouverture aux autres. Non seulement aux autres chrétiens, mais à tous, croyants et incroyants, tous, enfants de Dieu. Je vous souhaite de devenir réellement catholique.

* * * * * *

Jeudi 3 janvier 2018

 

Mireille,

 

J'espère que vous êtes bien réveillée et que, déjà, vous êtes remise de vos fatigues festives. Vous avez sans doute bien démarré cette nouvelle année ! C'est pourquoi, personnellement, je tiens, pour exprimer ce matin les vœux que je formule pour vous, à reprendre l'antique souhait : « Bonne année, bonne santé, et le Paradis à la fin de vos jours ».

 

Pour une part, cette année qui commence dépend de ce que nous en ferons. Mais pour une autre part, cela ne dépend pas de nous. « C'est le Destin », disaient les anciens philosophes stoïciens grecs, qui établissaient toute leur philosophie sur cette distinction entre ce qui est dépendant de nous et ce qui est indépendant de notre volonté.

 

Ce que nous en ferons, de ces 365 jours ? Cela dépend de chacun. Je souhaite simplement que nous puissions bien remplir chacune de nos journées de paix, d'amour, d'attention aux autres et de joie. Le Paradis ? Oui, mais n'attendons pas la fin de nos jours. Le Paradis aujourd'hui et demain, voilà ce que je vous souhaite. Comme le chantait le Père Duval : « Ton ciel se fera sur terre avec tes bras ». Chaque jour peut être le Paradis.

 

Quant à ce qui est indépendant de nous... ! Je ne crois pas au « Destin » comme à une puissance maléfique ou bénéfique. Je ne crois pas non plus à la Fatalité. Je ne chanterai jamais « C'est écrit dans le ciel ». Il y a ainsi, dans chacune de nos vies, des interrogations auxquelles je n'ai pas de réponse. Par contre, je crois à la Providence ; à l'amour du Père pour qui « pas un moineau ne tombe sans sa permission », dit Jésus, sous forme de paradoxe. Et il ajoute : « N'ayez donc pas peur. Vous valez plus que tous les moineaux ». Je vous souhaite de vivre cette confiance en l'amour du Père. Et donc d'avoir le courage de tenir debout même dans l'adversité. Dieu veille, il a souci de ses enfants.

 

Bien ! Sur ces pieuses considérations, je m'arrête. Je vais maintenant, comme chaque matin, célébrer l'Eucharistie. Vous serez présents à ma prière, vous et tous mes amis de par le vaste monde. « Que le Seigneur vous bénisse et vous garde ; qu'il fasse briller sur vous son visage, qu'il se penche vers vous et qu'il vous apporte la paix » . (Livre des Nombres 6, 22-27)

 

 

Vous êtes le 45980ème visiteur